Les états d’art de

Alice Ze­ni­ter

Point de Vue - - Sommaire - Propos re­cueillis par Na­tha­lie Six

« Voir une ex­po­si­tion de Tur­ner re­vient presque à lire une his­toire de sa pein­ture. »

L’ac­cueil ré­ser­vé à L’Art de perdre (dont j’ai em­prun­té le titre à un poème d’Eli­za­beth Bi­shop) est for­mi­dable pour le livre bien que par­fois épui­sant pour moi. Heu­reu­se­ment, lorsque la fa­tigue est tein­tée de joie, elle se sup­porte mieux. En ce mo­ment, j’écris très peu et presque uni­que­ment dans le train. En re­vanche, je lis. L’année der­nière, ma chro­nique sur la tra­duc­tion pour Le Monde des livres m’avait te­nue à l’écart de la lit­té­ra­ture fran­çaise contem­po­raine et je m’y re­plonge avec plai­sir. Par­mi les ro­mans de la ren­trée, Fief de Da­vid Lo­pez, Le Dos­sier M de Gré­goire Bouillier, L’In­ven­tion des corps de Pierre Du­cro­zet, ou en­core L’Avan­cée de la nuit de Ja­ku­ta Ali­ka­va­zo­vic, m’ont par­ti­cu­liè­re­ment plu. Même si je ne tra­vaille pas comme Naï­ma, mon

hé­roïne, dans une ga­le­rie d’art, j’ai beau­coup des­si­né, dans ma jeu­nesse. Et lorsque je fai­sais mes études à Pa­ris, l’une de mes amies était aux Beaux-Arts. Je la re­joi­gnais pour les cours d’ana­to­mie, qui étaient pas­sion­nants au-de­là même de toute en­vie de des­si­ner. Ils me per­met­taient de voir le corps sous un jour nou­veau. J’al­lais aus­si beau­coup dans les mu­sées et les ga­le­ries avec elle. J’af­fec­tion­nais par­ti­cu­liè­re­ment celle de Ka­mel Men­nour, qui avait ex­po­sé les pho­to­gra­phies de No­buyo­shi Ara­ki que j’ai­mais pas­sion­né­ment. J’ai tou­jours une énorme re­pro­duc­tion d’une de ses oeuvres chez moi. Lors de ma der­nière vi­site à Londres, en juin, je suis

al­lée à la Tate pour voir la col­lec­tion Tur­ner. Ce qui est in­croyable dans son oeuvre, c’est que l’évo­lu­tion de­puis les pay­sages mi­nu­tieux, à la Cons­table, vers des champs de lu­mière et de brume presque abs­traits, est très nette. Voir une ex­po­si­tion de ses ta­bleaux re­vient presque à lire une his­toire de sa pein­ture. Dans les pro­chains mois, même si je crains de ne pas en avoir le temps, j’ado­re­rais al­ler au Pa­lais de To­kyo vi­si­ter l’ex­po­si­tion de Ca­mille Hen­rot.

En tant que dra­ma­turge, j’ai col­la­bo­ré cette année avec Ju­lie Be­rès pour une pièce d’actualité, Dé­so­béir, qui se­ra jouée au théâtre de la Com­mune, à Au­ber­vil­liers, du 14 au 25 no­vembre. Et je pré­pare en ce mo­ment une ré­écri­ture contem­po­raine de Han­sel et Gre­tel, si­tuée pen­dant la crise des sub­primes, pour la saison 20182019. Je vou­lais ex­traire le texte du conte de fées pour pou­voir in­ter­ro­ger avec lui les no­tions de pau­vre­té au­jourd’hui et celle du bas­cu­le­ment de l’en­fance dans l’âge adulte. J’ai hâte de com­men­cer les ré­pé­ti­tions ! De­puis que je n’ha­bite plus à Pa­ris, je vais moins

au théâtre (mais, cu­rieu­se­ment, je me rends beau­coup plus à des concerts). Les der­nières pièces qui m’ont mar­quée ne sont pas très ré­centes : 2 666 de Ju­lien Gos­se­lin, d’après le ro­man de Bo­la­no, qui fi­gure en haut de mon pan­théon per­son­nel d’au­teurs, et Or­feo/Je suis mort en Ar­ca­die de Jeanne Can­del et Sa­muel Achache, d’après l’opé­ra de Mon­te­ver­di. Cô­té ci­né­ma, je suis une in­con­di

tion­nelle de Cer­tains l’aiment

chaud de Billy Wil­der et de To be or not to be d’Ernst Lu­bitsch. J’aime ces films dans les­quels l’es­prit, le sens de la re­par­tie et l’art du dé­gui­se­ment per­mettent de triom­pher de ter­ribles mé­chants (dans un cas la Ma­fia, dans l’autre les na­zis). Ils me pro­curent une en­fan­tine ju­bi­la­tion. J’ai dé­cou­vert Berg­man très tard et je pen­sais que ce se­rait peut-être trop tard – il y a des mo­ments de la vie pour dé­cou­vrir des films –, mais ce­la n’a pas été le cas. Quand je re­garde Scènes de la vie conju­gale, j’ai l’im­pres­sion que per­sonne avant lui n’a par­lé de la vie d’un couple, que c’est la toute première fois que je vois ce­la. Et c’est ex­tra­or­di­naire ! * L’Art de perdre, pa­ru aux édi­tions Flam­ma­rion, 510 pages, 22 eu­ros. Dans son cin­quième ro­man*, dé­jà cou­ron­né par les Li­braires de Nan­cy, par Le Monde et par le prix Lan­der­neau, Alice Ze­ni­ter dé­cor­tique le mot « har­ki » qu’elle a dé­cou­vert à l’ado­les­cence et s’avance dans des ter­ri­toires dé­lais­sés par l’his­toire of­fi­cielle de ses deux pays : l’Al­gé­rie et la France. À tra­vers la voix de Naï­ma, la nar­ra­trice, on suit trois gé­né­ra­tions en pleine ré­in­ven­tion de leur vie. Sur la liste du prix Gon­court, ra­fle­ra-t-elle la plus convoi­tée des ré­com­penses lit­té­raires ?

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