Ma­ria­no For­tu­ny

Le maître des étoffes

Point de Vue - - Sommaire - Par Fran­çois Billaut

Je me suis in­té­res­sé à beau­coup de choses, mais la pein­ture fut mon vrai mé­tier. » Ma­ria­no For­tu­ny y Ma­dra­zo se consi­dère avant tout comme peintre. Son ta­lent mul­ti­fa­cette lui a pour­tant per­mis d’abor­der tant d’autres do­maines. Et si par ata­visme c’est bien à la pa­lette et aux pin­ceaux qu’il a été for­mé, c’est à son in­com­pa­rable tra­vail sur l’im­pres­sion des étoffes, leur mo­de­lage, le plis­sage, qu’il doit au­jourd’hui d’être connu. Conser­vées dans les plus grandes col­lec­tions, ses te­nues fluides, soyeuses, cha­toyantes, à l’élé­gance sur­an­née, font à par­tir de cet au­tomne l’ob­jet d’une grande ré­tros­pec­tive au Pa­lais Gal­lie­ra. Les oeuvres viennent des fonds du mu­sée de la Mode de la Ville de Pa­ris, du Mu­seo del Traje de Ma­drid et du Mu­seo For­tu­ny de Ve­nise. « For­tu­ny, un nom heu­reux d’ailleurs, bien com­po­sé, d’une belle ré­so­nance, et fait pour vol­ti­ger d’une aile lé­gère sur les lèvres », écrit Théo­phile Gau­tier. Ma­ria­no For­tu­ny y Ma­dra­zo, ar­tiste-peintre – deuxième du nom et fils de Ma­ria­no For­tu­ny y Mar­sal –, naît à Gre­nade, en An­da­lou­sie, le 11 mai 1871. Il a dé­jà une soeur, Ma­ria Lui­sa. La fa­mille est des plus cos­mo­po­lites, Ma­ria­no père ma­nie les pin­ceaux par­tout en Eu­rope, et sa ré­pu­ta­tion est grande. En 1867, il s’est ma­rié à Ce­ci­lia de Ma­dra­zo, jeune fille à l’al­tière beau­té, qui se­ra im­mor­ta­li­sée plus tard par le grand Bol­di­ni, et elle-même is­sue de la plus in­fluente des dy­nas­ties ar­tis­tiques du temps. Fe­de­ri­co de Ma­dra­zo, le grand­père de Ma­ria­no, peintre de cour et di­rec­teur des Beaux-Arts de Ma­drid, est consi­dé­ré comme l’un des plus grands por­trai­tistes du règne d’Isa­belle II. Le couple For­tu­ny par­tage son temps entre Rome, Pa­ris, Sé­ville et Gre­nade où le re­nom de Ma­ria­no père lui per­met d’ins­tal­ler son ate­lier sous les stucs de l’Al­ham­bra. Mais il s’éteint pré­co­ce­ment, vic­time du pa­lu­disme, à l’âge de 36 ans. Son fils, seule­ment âgé de 3 ans à l’époque du drame en 1874, ne l’ou­blie­ra pas. La vé­né­ra­tion fi­liale est pieu­se­ment en­tre­te­nue par Cé­ci­lia. C’est donc au­près de sa fa­mille ma­ter­nelle que l’en­fant est initié aux arts gra­phiques. En par­ti­cu­lier par son oncle Rai­mun­do, ins­tal­lé non loin de sa soeur à Pa­ris. Et quand Ma­ria­no sé­journe à Ma­drid, chez Fe­de­ri­co de Ma­dra­zo, l’émi­nen­tis­sime maître veille per­son­nel­le­ment aux pro­grès de son pe­tit-fils. Pro­gramme d’étude char­gé : les lun­di, mer­cre­di et ven­dre­di de chaque se­maine sont consa­crés au des­sin à l’ate­lier ; les jeu­di et sa­me­di, à la pein­ture au mu­sée royal du Pra­do, dont Fe­de­ri­co de Ma­dra­zo est aus­si di­rec­teur. « Ma­no est fou de joie dans le mu­sée », constate-t-il avec sa­tis­fac­tion. En 1887, les For­tu­ny s’ins­tallent à Ve­nise où Cé­ci­lia achète bien­tôt le pa­lais Mar­ti­nen­go, sur la rive gauche du Grand Ca­nal. Sous les combles, Ma­ria­no crée son pre­mier antre d’ar­tiste. Col­lec­tion­neur com­pul­sif, comme l’était son père, il y ac­cu­mule une foule d’ob­jets, meubles et ta­bleaux, comme les étoffes pré­cieuses, an­ciennes et rares, que sa mère, à l’oeil sûr et au goût raffiné, ras­semble de­puis des an­nées. À contre-cou­rant des ré­vo­lu­tions pic­tu­rales alors à l’oeuvre, For­tu­ny, sans les igno­rer ni les mé­pri­ser, pré­fère l’étude des maîtres an­ciens. Leurs tech­niques, leurs pig­ments, leurs ma­nières. L’ai­sance fi­nan­cière de sa fa­mille lui per­met de suivre sa voie, sin­gu­lière. Quand il ne peint pas, Ma­ria­no, ap­pa­reil pho­to en main, sillonne les ve­nelles et les ca­naux de la ci­té la­custre « tout en­com­brée d’Orient », comme l’écrit son ami Proust. Vues pa­no­ra­miques de la ville, de ses ha­bi­tants, cieux nua­geux, in­té­rieurs de pa­lais ou por­traits de proches… quelque seize mille oeuvres conser­vées dans le fonds For­tu­ny té­moignent de l’at­mo­sphère alan­guie de la ville. À l’af­fût des nou­velles tech­no­lo­gies, il s’em­pare de l’au­to­chrome « cou­leurs » des frères Lu­mière, qui lui per­met­tra un jour de pho­to­gra­phier les man­ne­quins dra­pés dans les voiles et robes plis­sées de sa créa­tion. Le pho­to­graphe, pas si ama­teur, dé­ve­loppe ses cli­chés, et fi­nit par in­ven­ter son propre sup­port, bre­ve­té : le « Pa­pier F ».

Dans l’es­prit de For­tu­ny, il n’y a pas de bar­rière entre la science et l’art, pas plus qu’entre beauxarts et arts dé­co­ra­tifs. Un pro­blème ma­thé­ma­tique l’en­thou­siasme au­tant que l’étude d’une fresque ou un opé­ra de Wag­ner, qu’il vé­nère. Comme il col­lecte pa­tiem­ment, et ra­chète, le se­cret de fa­bri­ca­tion des der­niers mar­chands de cou­leurs de Vé­né­tie, pour créer la gamme de pig­ments « Tem­pe­ra For­tu­ny », il crée pour les théâtres une cou­pole amo­vible et de nou­veaux sys­tèmes d’éclai­rage élec­trique. Il est aus­si l’in­ven­teur d’un va­ria­teur, du lam­pa­daire à lu­mière dif­fu­sée For­tu­ny, et même d’un sys­tème de pro­pul­sion pour les ba­teaux. En une tren­taine d’an­nées, au­tant de bre­vets sont dé­po­sés à son nom. En 1899, dans le quar­tier San Mar­co, l’ar­tiste trouve un nou­vel ate­lier à sa me­sure. L’un après l’autre, il ra­chète tous les ap­par­te­ments du pa­laz­zo Pe­sa­ro de­gli Or­fei, sur le cam­po San Be­ne­to. Et il va rendre à la de­meure du XVe siècle toute sa splen­deur go­thique-Re­nais­sance. Cadre em­preint de poé­sie et de mys­tère, pro­pice à la créa­tion, comme il l’ex­prime lui-même : « Or, voyez l’in­fluence des murs et le rôle ca­pi­tal, mys­té­rieux, qu’ils ont joué dans ma vie. C’est dans ce pa­lais que j’ai trou­vé et dé­ve­lop­pé mon “éclai­rage théâ­tral”, mon “ciel”, mes im­pres­sions d’étoffes… Je crois aux murs… » Un lieu de vie aus­si où s’épa­noui­ra, bien­tôt, son amour. C’est en 1902, à Pa­ris, pro­ba­ble­ment chez son cou­sin Fe­de­ri­co, que Ma­ria­no For­tu­ny ren­contre Hen­riette Ni­grin. Elle a 25 ans, la grâce dia­phane d’une elfe, une che­ve­lure souple et blonde. Leur amour est im­mé­diat et ré­ci­proque. Ils ne ré­gu­la­ri­se­ront leur union qu’en fé­vrier 1924, mais elle de­vient sa com­pagne, son mo­dèle, sa muse. Son in­dis­so­ciable col­la­bo­ra­trice aus­si. Dès 1907, mus par la même pas­sion créa­tive, ils se lancent dans l’aven­ture tex­tile : « Ma femme et moi avons fon­dé au pa­lais Or­fei un ar­te­lier d’im­pres­sion sui­vant une mé­thode en­tiè­re­ment nou­velle… »

« Un luxe aus­tère sans touche de fri­vo­li­té. »

De la fa­brique – qui de­vien­dra ma­nu­fac­ture –, sortent des étoffes im­pri­mées de fi­gures géo­mé­triques coptes, de la flore sty­li­sée des faïences his­pa­no-mau­resques, du bes­tiaire fan­tas­tique des pa­lais cré­tois… Le suc­cès est au ren­dez-vous avec le châle Knos­sos, large étole d’une soie arach­néenne im­pri­mée de mo­tifs mi­noens. Plus en­core avec la robe Del­phos, au plis­sé ser­ré ins­pi­ré de ce­lui de la tu­nique de l’Au­rige de Delphes. Un sa­tin, mis en forme à l’al­bu­mine d’oeuf et dont le bre­vet For­tu­ny, de 1909, pré­cise qu’Hen­riette en est le seul vé­ri­table in­ven­teur. Proust, dans La Re­cherche, cé­lèbre ce chef-d’oeuvre d’étoffe. Son mo­dèle de « du­chesse de Guer­mantes », Éli­sa­beth de Ca­ra­man-Chi­may, com­tesse Gref­fulhe, le porte aus­si dans la réa­li­té. Li­ly Guer­lain, la mar­quise de Chol­mon­de­ley, El­sie McNeill, la prin­cesse Her­co­la­ni… toute l’élite so­ciale s’en­ti­che­ra d’ailleurs du vê­te­ment, si souple et si so­phis­ti­qué, qui li­bère le corps des femmes. Comme les plus grandes ar­tistes Eleo­no­ra Duse, Isa­do­ra Dun­can, Lu­cienne Bré­val, Ro­se­monde Gé­rard… Pas une gloire de la scène ou des lettres qui ne l’adopte. Sans se cou­per dé­li­bé­ré­ment du monde, les For­tu­ny ne vivent que pour leur tra­vail. Un ami, re­çu au pa­lais Pe­sa­ro de­fli Or­fei évoque « …l’at­mo­sphère de luxe aus­tère is­su de l’art sans au­cune touche de fri­vo­li­té mon­daine ». Quand Ma­ria­no s’éteint, au terme d’une longue ma­la­die, le 3 mai 1949, Hen­riette For­tu­ny, in­con­so­lable, se consacre à la gloire post­hume de son grand homme. Du­rant seize ans, elle classe, ré­per­to­rie, organise. À son dé­cès, en 1965, la de­meure est lé­guée à la Sé­ré­nis­sime à la con­di­tion qu’elle de­vienne le « pa­laz­zo Pe­sa­ro-For­tu­ny », centre cultu­rel et mu­séal consa­cré à la mé­moire du maître. Le pa­lais conserve ses archives, ses col­lec­tions, ses oeuvres. Peut-être son fan­tôme…  For­tu­ny, un Es­pa­gnol à Ve­nise. Ex­po­si­tion au Pa­lais Gal­lie­ra. 10, ave­nue Pierre-Ier-de-Ser­bie, Pa­ris XVIe. In­fos : pa­lais­gal­lie­ra.pa­ris.fr Et ca­ta­logue Ma­ria­no For­tu­ny, un Es­pa­gnol à Ve­nise, sous la di­rec­tion de So­phie Gros­siord, édi­tions Pa­ris Mu­sées, 256 p., 44,90 €.

Pa­rée du voile Knos­sos et de la robe Del­phos, Hen­riette For­tu­ny pose pour son ma­ri, qui réa­lise son por­trait en 1935.

Le stu­dio du maître, au pa­lais Pe­sa­ro-For­tu­ny, où bien des in­ven­tions voient le jour dont la robe Del­phos, au plis­sé dé­li­cat, que Ma­ria­no pho­to­gra­phie lui-même sur un mo­dèle. Ci-contre, la fa­bri­ca­tion des riches étoffes For­tu­ny se pour­suit de nos jours à Ve­nise dans la ma­nu­fac­ture de l’île de la Giu­dec­ca.

Le peintre et in­ven­teur (de­bout) et l’un de ses as­sis­tants dans le la­bo­ra­toire du pa­lais d’où sor­ti­ront quelque trente idées bre­ve­tées.

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