Son atout, mi­ser sur la jeu­nesse et les femmes

Po­li­to­logue spé­cia­liste de la pé­nin­sule Ara­bique et cher­cheuse à l’IR­SEM *, Fa­ti­ha Da­zi-Hé­ni, au­teure de L’Ara­bie saou­dite en 100 ques­tions **, pointe les dé­fis que doit re­le­ver le fu­tur roi.

Point de Vue - - Cour -

Le prince Mo­ham­med ben Sal­mane in­carne-t-il une nou­velle ère ? D’abord, per­sonne ne l’at­ten­dait. Il a été pro­pul­sé par son père, le roi Sal­mane, convain­cu du lea­der­ship de son fils fa­vo­ri et de ses ap­ti­tudes à trans­for­mer le royaume. MBS est l’ar­ché­type de cette nou­velle gé­né­ra­tion d’au­to­crates dé­com­plexés, qui re­jettent la culture du com­pro­mis des pré­cé­dentes. Il s’ins­crit dans la droite ligne de son mo­dèle, Mo­ham­med ben Zayed al-Na­hyane, le prince hé­ri­tier d’Abu Dha­bi. Le­quel, to­lé­rant, af­fiche une ou­ver­ture aux autres cultures et prône une cer­taine li­bé­ra­li­sa­tion so­ciale, mais gou­verne son émi­rat de ma­nière au­to­ri­taire, en mu­se­lant les op­po­sants et en éra­di­quant les mou­vances is­la­mistes, dont les frères mu­sul­mans. Mais l’as­cen­sion ful­gu­rante du jeune prince est mal ac­cep­tée en Ara­bie saou­dite dans les pre­miers cercles du pou­voir, au sein de la fa­mille royale mais aus­si dans les mi­lieux d’af­faires, d’où sa stra­té­gie ra­di­cale de ré­duire au si­lence les gê­neurs. Il veut conso­li­der son pou­voir pour mettre en oeuvre son pro­jet Vi­sion 2030 et mo­der­ni­ser le pays. Com­ment in­ter­pré­ter la purge du 4 no­vembre ? C’est une ma­nière pour lui de se dé­bar­ras­ser des puis­sants princes et hommes d’af­faires qui peuvent, à l’in­té­rieur comme à l’étran­ger, en­tra­ver son en­tre­prise de trans­for­mer l’éco­no­mie saou­dienne. MBS veut mettre en place ses propres ré­seaux. Dans un sys­tème où la cor­rup­tion et le clien­té­lisme – was­ta (pis­ton) – sont in­car­nés par les liens entre grands princes et fa­milles d’af­faires im­plan­tées dans le royaume de­puis cinq, six, voire sept dé­cen­nies, il tente de cas­ser les mo­no­poles et de s’ap­puyer sur les membres de ces fa­milles is­sus de la même gé­né­ra­tion que lui. Et il ira jus­qu’au bout. Il s’em­ploie aus­si à ré­duire le rôle du cler­gé sur la so­cié­té. Fi­na­le­ment, le royaume tra­verse une pé­riode de tran­si­tion. Il se ba­na­lise pour de­ve­nir un État au­to­ri­taire arabe par­mi d’autres. Quels sont ses atouts pour réus­sir ? En pre­mier lieu, l’ap­pui sans faille de son père, fi­gure très res­pec­tée de la fa­mille royale, de la com­mu­nau­té d’af­faires et du cler­gé. Son autre atout est d’avoir mi­sé sur la jeu­nesse, jus­que­là né­gli­gée, et sur les femmes. C’est la pre­mière fois qu’un prince de ce rang-là, fu­tur sou­ve­rain, pro­jette l’ave­nir du royaume sur cette ca­té­go­rie de la po­pu­la­tion et il sé­duit. D’au­tant que la jeu­nesse consi­dère la cor­rup­tion comme le pre­mier fléau du pays. Per­sonne ne s’émeut du sort de ces mil­liar­daires. Mais le prince se confor­me­ra-t-il à cette lutte an­ti­cor­rup­tion ? Quels sont les risques en­cou­rus par le prince lui-même et par la ré­gion ? Ses ré­formes pren­dront du temps, et la jeu­nesse est im­pa­tiente. Sur le plan in­té­rieur, le risque prin­ci­pal, c’est de la dé­ce­voir. En ma­tière de po­li­tique étran­gère, il doit re­le­ver les mul­tiples dé­fis qu’il a lan­cés. Au­jourd’hui, l’Ara­bie saou­dite de­vient non seu­le­ment in­ter­ven­tion­niste, mais s’in­gère dans les af­faires de ses voi­sins. En té­moignent la confron­ta­tion avec le Qa­tar ou l’an­nonce de la dé­mis­sion à Riyad du Pre­mier mi­nistre li­ba­nais, Saad Ha­ri­ri, pour dé­non­cer l’in­fluence de l’Iran dans son pays et la pré­do­mi­nance du Hez­bol­lah, al­lié de Té­hé­ran au Li­ban et en Sy­rie. Me­ner de front la trans­for­ma­tion du royaume et l’im­pli­ca­tion dans un conflit coû­teux et dé­sas­treux comme au Yé­men, une es­ca­lade avec l’Iran et un en­li­se­ment − contre-pro­duc­tif pour les États membres du Conseil de coo­pé­ra­tion du Golfe (CCG) − avec le Qa­tar reste très pé­rilleux. * Ins­ti­tut de re­cherche stra­té­gique de l’École mi­li­taire ** Édi­tions Tal­lan­dier, 2017, 368 p.

des­quels le prince soigne sa po­pu­la­ri­té, lui sont re­con­nais­sants de pou­voir as­sis­ter à des concerts, alors que les pre­mières salles de ci­né­ma du pays ou­vri­ront pro­chai­ne­ment. Car ce li­bé­ral à la poigne de fer pré­tend vou­loir sor­tir son pays de l’obs­cu­ran­tisme et de son état d’ex­cep­tion, à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion. Le 24 oc­tobre, lors d’un dis­cours à Riyad, dans ce même Ritz Carl­ton où ses op­po­sants at­tendent au­jourd’hui d’être fixés sur leur sort, MBS a dit vou­loir « re­ve­nir à un is­lam mo­dé­ré, to­lé­rant et ou­vert sur le monde et les autres re­li­gions ». Et d’ajou­ter : « Nous n’al­lons pas pas­ser trente ans de plus de notre vie à nous ac­com­mo­der d’idées ex­tré­mistes et nous al­lons les dé­truire main­te­nant. » De quoi faire fré­mir les théo­lo­giens fon­da­men­ta­listes. Prag­ma­tique, le fu­tur roi s’em­ploie en outre à trans-

MBS in­quiète la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale presque au­tant qu’il la ré­jouit.

for­mer l’éco­no­mie ren­tière de son pays en éco­no­mie pro­duc­tive, tant il sait qu’avec la chute des cours de l’or noir, l’Ara­bie saou­dite ne peut plus ex­clu­si­ve­ment dé­pendre de la manne pé­tro­lière. Dès avril 2016, il a lan­cé un am­bi­tieux plan de dé­ve­lop­pe­ment, bap­ti­sé Vi­sion 2030. Ob­jec­tifs : di­ver­si­fier l’éco­no­mie, at­ti­rer des in­ves­tis­se­ments étran­gers et dy­na­mi­ser le mar­ché du tra­vail afin de ré­duire no­ta­ble­ment le chô­mage des jeunes (plus de 30 %), quand les em­plois qua­li­fiés sont ici es­sen­tiel­le­ment te­nus par des ex­pa­triés. Des pers­pec­tives qui semblent cor­res­pondre aux in­té­rêts de la classe moyenne émer­gente, sur la­quelle le prince s’ap­puie pour me­ner ses ré­formes. Mo­ham­med ben Sal­mane place ain­si la ci­té fu­tu­riste Neom au coeur de ce pro­jet. Pha­rao­nique, cette gi­gan­tesque mé­ga­lo­pole de 26 500 km2, soit 33 fois New York, de­vrait être édi­fiée sur les rives de la mer Rouge, pour se dé­ployer au­tour de neuf pôles : l’éner­gie, l’eau, l’ali­men­ta­tion, la mo­bi­li­té, les bio­tech­no­lo­gies, les tech­no­lo­gies di­gi­tales, les mé­dias, les loi­sirs et les nou­veaux pro­cé­dés ma­nu­fac­tu­riers. Presque de quoi ri­va­li­ser avec le Louvre Abu Dha­bi en ma­tière d’at­trac­ti­vi­té dans la pé­nin­sule ara­bique. Mais les len­de­mains qui chantent sont tou­te­fois as­som­bris par la me­nace de ten­sions ré­gio­nales, dans les­quelles le dau­phin pres­sé du royaume sun­nite, sou­te­nu par Do­nald Trump, a sa part de res­pon­sa­bi­li­té. En­li­sé dans une guerre par pro­cu­ra­tion au Yé­men contre l’Iran, le grand ri­val chiite, par­ti­san in­tran­si­geant de la mise au ban du Qa­tar, qu’il ac­cuse de sou­te­nir le ter­ro­risme, MBS in­quiète la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale presque au­tant qu’il la ré­jouit. Lors d’une vi­site sur­prise à Riyad ce 9 no­vembre, le pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron n’a d’ailleurs pas man­qué d’in­vi­ter le prince à l’apai­se­ment face à Té­hé­ran. Mais au tra­vers des rêves de son pro­chain sou­ve­rain, l’Ara­bie saou­dite, ber­ceau de l’is­lam et terre de ses deux prin­ci­paux lieux saints, change bel et bien de vi­sage.

Le 24 oc­tobre der­nier, le prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane avec Klaus Klein­feld, pré­sident du pro­jet Neom (en haut à gauche, tra­cé sur une pho­to sa­tel­lite de la fu­ture mé­ga­pole). Ci-contre, à par­tir de juin 2018, les Saou­diennes se­ront au­to­ri­sées à conduire.

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