Quelles en­chères !

Point de Vue - - Sommaire -

Cin­quante ventes au­ront été né­ces­saires pour dis­per­ser le re­mar­quable en­semble d’es­tampes réuni par le mar­chand d’art Hen­ri Pe­tiet (18941980) au cours de sa vie ! Au­jourd’hui en­core, plus de 500 pièces at­tendent de chan­ger de mains, pour une der­nière vente à l’an­cienne, sans té­lé­phone ni in­ter­net, à l’Opé­ra-Co­mique. Toutes ces planches, si­gnées des plus grands maîtres de l’art mo­derne, n’ont ja­mais vu le jour et sont dans un état de fraî­cheur éblouis­sant. Son coup de gé­nie : avoir réus­si à ré­cu­pé­rer le fonds d’Am­broise Vol­lard, autre mar­chand cé­lèbre qui a lan­cé Pi­cas­so. C’est en 1924 qu’ils se ren­contrent pour la pre­mière fois. Un échange dé­ci­sif pour le jeune Hen­ri Pe­tiet. Après s’être in­té- res­sé aux trains et aux voi­tures, il se­ra mar­chand d’es­tampes. Lorsque Vol­lard meurt du­rant l’été 1939 d’un ac­ci­dent de voi­ture entre Pont­char­train et Trappes, sans des­cen­dance, le monde de l’art est sous le choc. Tous se de­mandent ce que va de­ve­nir le fonds pres­ti­gieux de ce­lui qui te­nait les rênes de l’art mo­derne. L’Oc­cu­pa­tion ne fa­ci­lite pas les choses. Ce n’est qu’en août 1941 que Hen­ri Pe­tiet pour­ra ac­cé­der au stock tant convoi­té du 28, de la rue Mar­ti­gnac. Dans les combles de l’hô­tel par­ti­cu­lier, il dé­couvre un nombre d’épreuves in­ima­gi­nable par­mi les­quelles un joyau : un jeu com­plet de La suite Vol­lard, comme on la nomme au­jourd’hui. Cette suite de gra­vures, com­man­dées à Pi­cas­so par Vol­lard en échange de la res­ti­tu­tion de cer­tains de ses ta­bleaux, est consti­tuée de 100 pièces qui ont été gra­vées entre 1930 et 1937. Elles abordent dif­fé­rents thèmes clés de l’ar­tiste comme L’ate­lier du sculp­teur, Rem­brandt, La tau­ro­ma­chie, Le viol, Le Mi­no­taure… plus trois Por­traits d’Am­broise Vol­lard qui manquent. Ces cent eaux-fortes sont consi­dé­rées comme le chef-d’oeuvre gra­vé du maître ca­ta­lan, qui en di­sait : « Ces eaux-fortes, Mon­sieur Pe­tiet, quelle aven­ture, quel tra­vail !… » Pe­tiet ne mé­gote pas, il em­porte tout : 31 000 pièces ! Il dé­mé­nage ce stock dans sa ga­le­rie A La Belle Épreuve, 8, rue de Tour­non. Le pro­blème : Pi­cas­so n’avait si­gné que quelques épreuves. Après de longues né­go­cia­tions, l’ar­tiste ac­cepte de si­gner tous les ti­rages de cette suite. Leur vente est un événe- ment sur le mar­ché de l’art et l’en­semble est es­ti­mé au­tour de 1 200 000 €. Seuls quelques mu­sées en pos­sèdent un jeu com­plet, tels le Mu­seum of Mo­dern Art de New York, la Na­tio­nal Gal­le­ry of Art à Wa­shing­ton, le mu­sée Pi­cas­so à Pa­ris et le Bri­tish Mu­seum, qui en a fait l’ac­qui­si­tion ré­cem­ment. Si la Suite Vol­lard tient la ve­dette de cette va­ca­tion, bien d’autres es­tampes ex­cep­tion­nelles sont pro­po­sées ici, comme La Vague( 1895-1898) d’Aris­tide Maillol, un bois gra­vé es­ti­mé au­tour de 5 000 €, Le Jo­ckey (1899) d’Hen­ri de Tou­louse-Lau­trec, une li­tho­gra­phie ti­rée à 100 exem­plaires en cou­leurs et es­ti­mée 25 000 €. On note éga­le­ment une char­mante li­tho­gra­phie de Pierre Bon­nard : L’En­fant à la Lampe réa­li­sée vers 1897, édi­tée par Vol­lard et es­ti­mée 8 000 €. Ce fonds ré­vèle la per­son­na­li­té au­da­cieuse, flam­boyante et im­per­ti­nente de ce­lui qui l’a consti­tué. Is­su d’une fa­mille qui s’est illus­trée dans l’ad­mi­nis­tra­tion, l’ar­mée, la po­li­tique et l’in­dus­trie, Hen­ri Pe­tiet de­vien­dra un ac­teur ma­jeur du mar­ché de l’art au XXe siècle et se­ra à l’ori­gine de dé­par­te­ments en­tiers dans les mu­sées amé­ri­cains. Sa pe­ti­te­nièce, Ch­ris­tine Od­do, a écrit un ma­gni­fique livre, L’Art et son mar­chand - Hen­ri Pe­tiet* sur ce gran­doncle dis­tin­gué, dont le mot­to était : « Gar­dez l’es­prit cu­rieux et vous res­te­rez tou­jours jeune. » * Édi­tions des Cendres Ader et Nord­mann, les 25 et 26 no­vembre à l’Opé­ra-Co­mique.

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