Les états d’art de Na­tha­lie Mar­chak

Dans son pre­mier film, Par ins­tinct, la ci­néaste confronte Lu­cie, une qua­dra­gé­naire pa­ri­sienne en mal d’en­fant, à Beau­ty, une jeune ré­fu­giée ni­gé­riane en­ceinte qui tente de ga­gner l’Eu­rope. Un face-à-face in­tense et dra­ma­tique, in­car­né par Alexan­dra La­my

Point de Vue - - Sommaire - Par Em­ma­nuel Ci­rodde

« Elle m’a mis son bé­bé dans les bras en me di­sant “prends-le”. »

J’ai vou­lu ra­con­ter cette his­toire sous l’angle du th­riller, avec du rythme et du sus­pense. Je te­nais à ce qu’elle soit ac­ces­sible au spec­ta­teur, avec l’idée de lui faire dé­cou­vrir un monde qu’il ne connaît pas par le biais d’un per­son­nage qui lui res­semble, comme Alexan­dra La­my. Je me suis re­trou­vée dans une pe­tite mai­son à Tan­ger face à une de ces femmes mises en qua­ran­taine qui m’a ins­pi­ré le per­son­nage de Beau­ty. Elle m’a mis son bé­bé dans les bras en me di­sant « prends-le ».... À l’époque, j’étais plus jeune, je n’avais pas en­core d’en­fant. J’étais bou­le­ver­sée, je sa­vais bien sûr qu’il était im­pos­sible de prendre ce bé­bé, mais je me suis de­man­dé com­ment j’au­rais ré­agi si j’avais eu 40 ans et pas en­core d’en­fant. Ale­jan­dro Gonzá­lez Iñár­ri­tu est un ci­néaste que

j’ad­mire. Il a une fa­çon de tra­vailler très ins­tinc­tive tout en s’in­té­res­sant à des su­jets contem­po­rains. J’ai beau­coup ai­mé Ba­bel, dans le­quel il filme aus­si le Ma­roc. Je n’ai pas de genre de pré­di­lec­tion. Je re­garde au moins une fois par an, très re­li­gieu­se­ment, Il était une fois en Amé­rique de Ser­gio Leone. Je n’ar­rive pas à m’en las­ser. J’ai re­vu ré­cem­ment Voyage au bout de l’en­fer de Mi­chael Ci­mi­no, un autre chef-d’oeuvre. Des films plus ro­ma­nesques me touchent aus­si, comme Au­tant en em­porte le vent ou Quand Har­ry ren­contre Sal­ly. Plus ré­cem­ment, Pre­mier contact de De­nis Vil­le­neuve a été un choc. Alors que je pen­sais voir un film d’ex­tra-ter­restres, cette oeuvre évoque les cycles de la vie et la mort, ce qui m’a vi­ve­ment émue. Bra­zil de Ter­ry Gilliam m’avait mar­quée alors que j’étais en­core pe­tite. J’ai gar­dé un sou­ve­nir fort de la sé­quence dans la­quelle Ro­bert De Ni­ro se fait ava­ler par la pa­pe­rasse ad­mi­nis­tra­tive ! J’ai lu cer­tains livres plu­sieurs fois dans ma vie, à des âges et des mo­ments va­riés et les ai re­çus à chaque fois dif­fé­rem­ment. On n’éprouve pas le des­tin de Ma­dame Bo­va­ry de la même ma­nière à 17 ou à 35 ans. Je lis très vite et très li­bre­ment. Dans Comme un ro­man, Da­niel Pen­nac n’hé­site pas à af­fir­mer qu’on a le droit de sau­ter des pages. J’ai tou­jours pris cette li­ber­té, ce qui trans­for­mait chaque lec­ture en une construc­tion nou­velle. Plus jeune, j’avais ado­ré Na­na d’Émile Zo­la mais aus­si les ro­mans de Pearl Buck. J’ai­mais beau­coup la poé­sie, Saint-John Perse ou Bau­de­laire. Mar­tin Eden de Jack Lon­don est aus­si une lec­ture fon­da­trice, qui m’a ou­vert les yeux sur la pos­si­bi­li­té de s’em­pa­rer de n’im­porte quel su­jet, au-de­là de nos études et nos di­plômes. Moi qui ve­nais d’une fa­mille où de­ve­nir ci­néaste n’était pas bien vu, cette lec­ture a sus­ci­té en moi un écho très fort. Et par­mi mes dé­cou­vertes ré­centes, Le Der­nier des nôtres d’Adé­laïde de Cler­montTon­nerre, dont je pré­pare l’adap­ta­tion au ci­né­ma. Le souffle ro­ma­nesque et his­to­rique de ce ro­man m’a bou­le­ver­sée. J’es­saie d’as­sis­ter à un spec­tacle deux ou trois fois par mois. Je viens d’al­ler voir une très belle pièce de Sa­cha Gui­try, Fai­sons un rêve, mise en scène par Ni­co­las Brian­çon au théâtre de la Ma­de­leine. Et j’ai très en­vie d’al­ler au Théâtre de la Hu­chette voir La Pu­tain du des­sus, mis en scène par Chris­tophe Bour­seiller avec Émi­lie Che­vrillon, une ac­trice que j’adore. J’écoute beau­coup de mu­sique,

no­tam­ment en tra­vaillant. Le contre­bas­siste Avi­shai Co­hen a ain­si ber­cé toute l’écri­ture de Par ins­tinct. En jazz, j’adore aus­si Sté­phane Grap­pel­li, Brad Mehl­dau ain­si que les grandes voix, d’El­la Fitz­ge­rald à Dia­na Krall en pas­sant par Al Jar­reau. Les concer­tos pour pia­no de Mo­zart font aus­si par­tie de mes pièces fa­vo­rites, tout comme ceux de Rach­ma­ni­nov, dont le souffle est ex­tra­or­di­naire. Je vais très sou­vent dans les mu­sées et y em­mène mes en­fants même s’ils ne re­gardent pas tou­jours les ta­bleaux. La col­lec­tion Cht­chou­kine à la Fon­da­tion Louis Vuit­ton était fan­tas­tique. Pi­cas­so de­meure ex­tra­or­di­naire dans la me­sure où il s’est es­sayé à tous les genres et à tous les styles. Je fonc­tionne par coups de coeur. J’es­saie de ne pas in­tel­lec­tua­li­ser en fa­vo­ri­sant une ap­proche sen­si­tive. La­quelle me fait sou­vent al­ler vers les mêmes ar­tistes et me per­met ce­pen­dant d’en dé­cou­vrir de nou­veaux. J’ai ain­si fait la connais­sance du très beau tra­vail de Fa­bienne Verdier, une peintre fran­çaise qui a tra­vaillé en Chine. J’aime aus­si Zao Wou-Ki ou Pierre Sou­lages… Je fai­sais à une époque des rêves em­plis de ta­bleaux, nés de chocs vi­suels. Des ins­tants char­gés d’émo­tions, où je res­tais blo­quée de­vant une oeuvre, sou­vent très abs­traite, jus­qu’au cau­che­mar… Par ins­tinct, de Na­tha­lie Mar­chak.

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