Ara­bie saou­dite Le coup de force d’un dau­phin pres­sé

Tor­nade blanche au pays de l’or noir. Au nom de la lutte an­ti­cor­rup­tion, le très am­bi­tieux prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane al-Saoud vient de pro­cé­der à une purge sans pré­cé­dent en Ara­bie saou­dite. Entre éli­mi­na­tion des gê­neurs et mo­der­ni­sa­tion du roy

Point de Vue - - Sommaire - Par Syl­vie Dau­villier

Ses trois ini­tiales, « MBS », ont fait le tour du monde à la vi­tesse de la lu­mière, après l’in­croyable et au­da­cieux coup de force en Ara­bie saou­dite du prince hé­ri­tier Mo­ham­med Ben Sal­man, ce pre­mier week-end de no­vembre. Dans ce royaume se­cret où les conflits s’ar­bitrent d’or­di­naire dans des sa­lons feu­trés en pri­vi­lé­giant le consen­sus, le dau­phin au par­cours mé­téo­rique, en­core in­con­nu il y a trois ans, a brus­que­ment or­ches­tré une purge spec­ta­cu­laire, digne de la sé­rie culte Game of Th­rones. Du ja­mais vu dans la mo­nar­chie is­la­mique fon­dée par Ibn Saoud. À peine an­non­cée la créa­tion d’une com­mis­sion an­ti­cor­rup­tion, dont le jeune prince, 32 ans, a aus­si­tôt pris la di­rec­tion, une vague d’ar­res­ta­tions a sub­mer­gé le som­met du pou­voir, sans épar­gner per­sonne. Une cin­quan­taine de per­son­na­li­tés de haut rang ont été in­ter­pel­lées et pla­cées en dé­ten­tion pro­vi­soire au Ritz Carl­ton à Riyad, tan­dis que leurs comptes ban­caires étaient ge­lés et leurs avions cloués au sol. Par­mi les vic­times, onze princes royaux dont le cé­lèbre mil­liar­daire Al-Wa­lid ben Ta­lal. À la tête d’un em­pire com­pre­nant des hô­tels de luxe, dont le George-V à Pa­ris, des banques et des mé­dias, ce prince au franc­par­ler, ac­tion­naire de Twit­ter, est consi­dé­ré comme la pre­mière for­tune du monde arabe – 16,1 mil­liards d’eu­ros se­lon le ma­ga­zine Forbes. Ont aus­si été ap­pré­hen­dés sans mé­na­ge­ment des membres du clan du roi dé­funt Ab­dal­lah, par­mi les­quels son fils Mi­tab, mi­nistre de la très puis­sante garde na­tio­nale ; Ibra­him al-As­saf, l’an­cien mi­nistre des Fi­nances en poste

pen­dant vingt ans ; Adel al-Fa­qih, mi­nistre de l’Éco­no­mie et ex-maire de Djed­dah, préa­la­ble­ment mis en cause dans les inon­da­tions meur­trières qui avaient dé­vas­té la ville en 2009 ; ou en­core Ba­kr ben La­den, de­mi-frère d’Ous­sa­ma ben La­den, et P.-D.G. du géant du BTP Sau­di Bin­la­den Group. « Il n’y au­ra plus de pri­vi­lèges ni de passe-droits […], de fa­çon à of­frir aux in­ves­tis­seurs un en­vi­ron­ne­ment ba­sé sur le mé­rite et non sur le né­po­tisme et le fa­vo­ri­tisme », a mar­te­lé le mi­nistre des Fi­nances, Mo­ham­med al-Ja­daan. De fait, cette opé­ra­tion mains propres marque un tour­nant en Ara­bie saou­dite, où la cor­rup­tion tient du fléau, quand les princes tendent trop sou­vent à confondre les fi­nances pu­bliques avec leurs de­niers per­son­nels. Le New York Times n’a d’ailleurs pas man­qué de ré­vé­ler l’an pas­sé que MBS lui-même avait ac­quis un yacht pour 500 mil­lions de dol­lars, sans que per­sonne ne s’in­ter­roge sur l’ori­gine de ces fonds. Plus roya­liste que le fu­tur roi ? In­car­nant l’es­poir d’une nou­velle gé­né­ra­tion dans un pays où près de 70 % de la po­pu­la­tion a moins de 30 ans, le prince à l’épaisse barbe noire bous­cule en tout cas la tra­di­tion wah­ha­bite, quitte à frap­per comme l’éclair et à prendre des risques. Gare aux op­po­sants. En sep­tembre dé­jà, il avait or­don­né l’ar­res­ta­tion d’in­tel­lec­tuels et de chefs re­li­gieux is­la­mistes qu’il ju­geait hos­tiles à ses ré­formes. Pour as­seoir son pou­voir, le nou­vel homme fort de Riyad, ma­rié et père de quatre en­fants, cu­mule al­lè­gre­ment les fonc­tions de vice-Pre­mier mi­nistre, mi­nistre de la Dé­fense, conseiller spé­cial du roi Sal­mane et pré­sident du Conseil des af­faires éco­no­miques et de dé­ve­lop­pe­ment, l’or­gane qui su­per­vise Sau­di Aram­co, la pre­mière com­pa­gnie pro­duc­trice de

Il in­carne l’es­poir d’une nou­velle gé­né­ra­tion dans un pays où près de 70 % de la po­pu­la­tion a moins de 30 ans.

pé­trole au monde qu’il veut in­tro­duire en bourse, bri­sant un autre ta­bou. Om­ni­potent ? Se­lon des ru­meurs per­sis­tantes, le mo­narque vieillis­sant à la san­té dé­faillante pour­rait même bien­tôt ab­di­quer en sa fa­veur, au­gu­rant un règne de plu­sieurs dé­cen­nies. Mo­ham­med ben Sal­mane, ou l’homme qui vou­lait être roi. Aî­né de la troi­sième épouse et fils pré­fé­ré du sou­ve­rain, il est sur­nom­mé en­fant « la canne de son père », tant il le suit par­tout. Ti­tu­laire d’une mo­deste li­cence de droit à la King Sau­di Uni­ver­si­ty, quand les princes royaux pour­suivent en gé­né­ral leurs études dans les meilleures uni­ver­si­tés an­glo-saxonnes, ce tra­vailleur achar­né – seize heures par jour – connaît bien le ter­rain et sait s’adres­ser à la po­pu­la­tion d’un royaume en pleine évo­lu­tion. Por­teur d’un ave­nir qu’il pro­met en rup­ture avec le pas­sé, cet au­to­crate mo­der­niste, qui s’est choi­si comme men­tor le prince hé­ri­tier d’Abu Dha­bi, Mo­ham­med ben Zayed alNa­hyane, mul­ti­plie ain­si de­puis des mois les signes de li­bé­ra­lisme dans le champ so­cié­tal, sous le re­gard conquis de l’Oc­ci­dent. Sous son im­pul­sion, les Saou­diennes se­ront en­fin au­to­ri­sées à conduire à par­tir de juin. Les femmes pour­ront en outre pé­né­trer dans trois stades qui leur étaient jusque-là in­ter­dits, en at­ten­dant la sup­pres­sion du tu­to­rat les ré­dui­sant en­core au sta­tut de mi­neures. Les jeunes, eux, au­près

Le roi Sal­mane ben Ab­de­la­ziz al-Saoud avec son fils le prince hé­ri­tier Mo­ham­med ben Sal­mane.

Ci-des­sus, à gauche, le mi­nistre d’État Ibra­him al-As­saf et le mi­nistre des Fi­nances Mo­ham­med al-Ja­daan en juillet der­nier lors du som­met du G20 à Ham­bourg, en Al­le­magne. En haut, dans les an­nées 1990, Ab­dul­lah ben Ab­du­la­ziz, alors prince hé­ri­tier, avec Ba­kr ben La­den (à gauche), de­mi-frère d’Ous­sa­ma ben La­den. En bas, le mil­liar­daire saou­dien Al-Wa­lid ben Ta­lal.

L’hô­tel Ritz Carl­ton à Riyad. Ci-des­sous, le mi­nistre de l’In­té­rieur Mo­ham­med ben Nayef et le prince hé­ri­tier, Mo­ham­med ben Sal­mane, lors de la vi­site du roi du Ma­roc en mai 2015.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.