Vi­site of­fi­cielle du prince Na­ru­hi­to du Ja­pon

De­puis le foyer de Chaillot, le prince ne quitte pas des yeux la sym­pho­nie de lu­mières.

Point de Vue - - Sommaire - Par An­toine Mi­chel­land

L’évé­ne­ment est aus­si rare qu’his­to­rique. Du 7 au 14 sep­tembre, de Lyon à Pa­ris, en pas­sant par Grenoble et San­te­nay, ce­lui qui se­ra le 1er mai pro­chain le 126e em­pe­reur du Ja­pon est ve­nu cé­lé­brer cent soixante ans de re­la­tions fran­co­nip­pones. L’oc­ca­sion de faire la part belle aux deux cultures. Et d’al­ler à la rencontre des simples ci­toyens.

Un Ja­po­nais qui prend des photos dans le jar­din du Luxem­bourg, par­mi pas­sants et tou­ristes. Rien que de très ba­nal en ce 12 sep­tembre après-mi­di. Si­non que cet homme sou­riant, en ves­ton mais sans cra­vate, n’est autre que Na­ru­hi­to, prince hé­ri­tier du Ja­pon, très bien­tôt em­pe­reur. Il a sou­hai­té ce mo­ment pri­vi­lé­gié, au coeur de sa vi­site of­fi­cielle en France, loin de tout pro­to­cole. Même si of­fi­ciers de sé­cu­ri­té et suite prin­cière sont à quelques pas. Une vi­site bien sin­gu­lière, presque in­time, avant tout ami­cale, ef­fec­tuée dans le cadre des cent soixante ans des re­la­tions fran­co-ja­po­naises et com­men­cée le 7 sep­tembre en la ca­pi­tale… des Gaules. À ce­la une rai­son simple, la route de la soie. Lyon a été la pre­mière ville d’Europe à ac­cueillir un consu­lat ja­po­nais, en 1860. Dès le len­de­main ma­tin, le prince est à Villeur­banne, au siège de l’As­so­cia­tion pour le dé­ve­lop­pe­ment de la langue et de la culture ja­po- naises. Au mi­lieu d’en­fants d’abord tout in­ti­mi­dés de se trou­ver de­vant le fu­tur sou­ve­rain. Quelques ré­ci­ta­tions de poèmes et say­nètes plus tard, c’est lui qui vient vers eux pour échan­ger et les fé­li­ci­ter. Le dé­jeu­ner réunit à l’hô­tel de Ville de Lyon le maire ac­tuel, Georges Ké­pé­né­kian, et l’an­cien, Gé­rard Col­lomb, mi­nistre de l’In­té­rieur. L’après-mi­di, au mu­sée des Tis­sus, Na­ru­hi­to, pas­sion­né, mul­ti­plie les ques­tions et tombe en ar­rêt de­vant la robe de cour de Jo­sé­phine. Réa­li­sée à Lyon entre 1804 et 1810, cette toi­lette est une mer­veille de tulle de soie bro­dé. La jour­née s’achève sur des ren­contres avec des Fran­çais liés au Ja­pon et des Ja­po­nais ins­tal­lés en France. Dont la joueuse de foot­ball de l’Olym­pique lyon­nais Sa­ki Ku­ma­gai. Pour son di­manche dans l’Hexa­gone, le prince hé­ri­tier, ama­teur de bons vins, a pré­vu une es­ca­pade pri­vée en Bour­gogne. L’oc­ca­sion de dé­cou­vrir le do­maine Fleu­rotLa­rose, à San­te­nay, et sur le ter­roir de Chas­sagne-Mon­tra­chet (voir en­ca­dré). Un mo­ment de dé­tente

bien­ve­nu avant un lun­di gre­no­blois consa­cré aux nou­velles tech­no­lo­gies, sur le cam­pus d’in­no­va­tion Mi­na­tech, et l’ar­ri­vée en fin de jour­née à Pa­ris. L’ac­cueil of­fi­ciel de la ré­pu­blique a lieu le len­de­main ma­tin, 11 sep­tembre, aux In­va­lides. Ori­gi­na­li­té par rap­port à la ri­tuelle cour d’hon­neur, cette fois la cé­ré­mo­nie se dé­roule cô­té tom­beau de l’Em­pe­reur. Au­près du gé­né­ral Hu­bert Gou­pil, ad­joint du gou­ver­neur mi­li­taire de Pa­ris, et de Jacques Mé­zard, mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, le prince Na­ru­hi­to en­tend l’hymne na­tio­nal nip­pon et la Mar­seillaise avant de pas­ser en re­vue deux com­pa­gnies du 1er ré­gi­ment de la garde ré­pu­bli­caine. Di­rec­tion en­suite Mon­ti­gnyle-Bre­ton­neux et l’École ja­po­naise de Pa­ris. Le dé­jeu­ner de­vait réunir l’hé­ri­tier du trône et Fran­çois de Ru­gy qui avaient fait connais­sance au pa­lais im­pé­rial de To­kyo, au prin­temps der­nier. La po­li­tique fran­çaise en au­ra dé­ci­dé au­tre­ment. L’an­cien pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale ve­nant de quit­ter le Per­choir, c’est l’un de ses six vice-pré­si­dents, Carole Bu­reau-Bon­nard, qui re­çoit le prince à l’hô­tel de Las­say. L’après-mi­di dé­bute ave­nue Den­fert-Ro­che­reau, où l’as­so­cia­tion Les Amis de Karen se dé­voue au­près des jeunes po­ly­han­di­ca­pés. Là, comme le len­de­main ma­tin à l’hô­pi­tal Ne­cker-En­fants ma­lades, la presse n’est pas conviée, pour pré­ser­ver la pu­deur de ceux qui souffrent et des fa­milles. Et per­mettre au prince de ren­con­trer cha­cun en toute vé­ri­té. Mais le grand ren­dez-vous du mer­cre­di 12 sep­tembre se dé­roule au châ­teau de Ver­sailles. Le pré­sident de la Ré­pu­blique y ac­cueille Na­ru­hi­to dans la cour royale. Ta­pis rouge et haie d’hon­neur de ca­va­liers de la garde ré­pu­bli­caine. L’en­tre­tien entre le chef de l’État et le fu­tur sou­ve­rain a lieu dans le sa­lon d’angle des ap­par­te­ments de Ma­dame

Vic­toire. Dé­jà, les in­vi­tés se pressent du cô­té de l’Opé­ra royal, construit sous Louis XV, où va être don­née une re­pré­sen­ta­tion de théâtre nô, dans le cadre de la sai­son Ja­po­nismes qui met la France à l’heure cultu­relle nip­pone. Il al­lie tra­di­tion, avec deux pièces ma­jeures du ré­per­toire, et avant-garde, avec pro­jec­tion der­rière les ac­teurs d’images en 3D de pay­sages ja­po­nais. « Le prince Na­ru­hi­to était très heu­reux de mon­trer ce spec­tacle au pré­sident », confie Ca­the­rine Pé­gard, pré­si­dente de l’éta­blis­se­ment pu­blic du châ­teau de Ver­sailles. « Le ré­ci­tant ja­po­nais, ve­nu de To­kyo, a pro­non­cé tout le ré­ci­ta­tif en fran­çais, ce qui était une at­ten­tion très dé­li­cate. Le prince se sou­ve­nait être ve­nu en 1984, il avait vi­si­té no­tam­ment les Tria­nons. Comme lui, m’at-il dit, ses grand-père et père avaient vi­si­té le châ­teau de Ver­sailles alors qu’ils étaient en­core princes hé­ri­tiers, Hi­ro­hi­to en 1921, Aki­hi­to en 1953. Il a mon­tré un vrai in­té­rêt pour le châ­teau. Et les jar­dins, avec leurs ré­seaux hy­drau­liques. Nous avons tis­sé des liens très forts avec le Ja­pon. Le 14 oc­tobre, dans le cadre de notre ex­po­si­tion d’art contem­po­rain à Tria­non, nous pré­sen­te­rons des oeuvres du photographe Su­gi­mo­to. » Au spec­tacle de nô suc­cède le dî­ner of­fi­ciel, don­né pour cent in­vi­tés pri­vi­lé­giés dans le ves­ti­bule haut de la

Cha­pelle royale. L’oc­ca­sion pour le prince, à l’heure des toasts, de pro­non­cer, en fran­çais, un dis­cours très per­son­nel, où trans­pa­raît son amour de notre pays. « Mon pre­mier dé­pla­ce­ment en France, c’était en 1984, alors que je pour­sui­vais mes études au Royaume-Uni. À cette oc­ca­sion, j’avais pu dé­cou­vrir la na­ture ma­gni­fique au com­men­ce­ment du prin­temps et aus­si l’art et la vie quo­ti­dienne des Fran­çais, en vi­si­tant non seule­ment Pa­ris mais aus­si dif­fé­rents lieux et villes en France, au nord comme au sud. En­core au­jourd’hui ce dé­pla­ce­ment reste l’un de mes plus beaux sou­ve­nirs. Aus­si suis-je vrai­ment ra­vi d’être une fois de plus à Pa­ris et à Lyon et de pou­voir vi­si­ter pour la pre­mière fois la Bour­gogne et Grenoble au cours des pre­miers jours d’au­tomne de cette an­née qui marque le 160e an­ni­ver­saire de l’éta­blis­se­ment des re­la­tions di­plo­ma­tiques nip­po-fran­çaises… Cet après­mi­di, avant de ve­nir au châ­teau de Ver­sailles, j’ai vi­si­té le jar­din du Luxem­bourg et j’ai pu en­trer en contact avec des Fran­çais qui pro­fi­taient du dé­but de cet après-mi­di d’au­tomne avec leur fa­mille… » Tout en sa­vou­rant la fine ge­lée de ho­mard à la crème de chou-fleur, la vo­laille de Bresse aux gi­rolles, la pu­rée de pommes de terre Joël Ro­bu­chon, les fro­mages et le jar­din de fruits rouges et noirs ra­fraî­chis d’une crème glacée à la vio­lette cris­tal­li­sée, les conver­sa­tions courent sur les mer­veilles qu’offre Ja­po­nismes 2018 à la France. Le der­nier jour de sa vi­site ap­porte au prince Na­ru­hi­to l’oc­ca­sion d’y mettre l’ac­cent après une vi­site au ly­cée La Fon­taine et à ses classes de ja­po­nais. Au Pe­tit Pa­lais, l’hé­ri­tier du trône du Chry­san­thème inau­gure ain­si l’ex­po­si­tion Ja­ku­chū avec ses rou­leaux peints du Royaume coloré des êtres vi­vants, chefs-d’oeuvre conser­vés au pa­lais im­pé­rial (voir p. 34). En soi­rée, en­fin, il as­siste au pa­lais de Chaillot à une grande re­pré­sen­ta­tion de ka­bu­ki. À l’en­tracte, il dé­clenche de­puis le Grand Foyer la mise en lu­mière spéciale de la tour Eif­fel par deux concep­trices ja­po­naises. Tout au long des dix mi­nutes du spec­tacle, le prince ne quitte pas des yeux la sym­pho­nie de lu­mières vi­sible pour deux soirs seule­ment. Et à la fin de la se­conde pièce de ka­bu­ki, peu avant 23 heures, c’est de­vant les ap­plau­dis­se­ments d’une salle Jean-Vi­lar de­bout qu’il se re­tire en fai­sant de la main un geste d’adieu.

Ce 12 sep­tembre, Em­ma­nuel Ma­cron ac­cueille le prince hé­ri­tier Na­ru­hi­to dans la cour royale du châ­teau de Ver­sailles.

En dé­but d’après-mi­di, ce mer­cre­di 12 sep­tembre, les Pa­ri­siens ont vu se pro­me­ner un étrange tou­riste dans le jar­din du Luxem­bourg : le prince Na­ru­hi­to du Ja­pon en per­sonne.

Rencontre avec des étu­diants à Grenoble. Au­près d’une jeune ma­lade, à l’hô­pi­tal Ne­cker. Par­mi les po­ly­han­di­ca­pés de l’as­so­cia­tion Les Amis de Karen. Au pa­lais de Chaillot, à l’en­tracte, le prince fé­li­cite les ac­teurs de ka­bu­ki Na­ka­mu­ra Shi­chi­no­suke et Na­ka­mu­ra Shi­do. Der­rière lui, l’am­bas­sa­deur du Ja­pon, Ma­sa­to Ki­te­ra.

Avant le dî­ner of­fi­ciel, Em­ma­nuel et Bri­gitte Ma­cron, avec le prince Na­ru­hi­to, dans un des sa­lons du Grand Ap­par­te­ment du roi. Le prince hé­ri­tier, le pré­sident de la Ré­pu­blique et son épouse portent un toast dans le ves­ti­bule haut de la Cha­pelle royale.

Il est 21 h 40, ce 13 sep­tembre, lorsque le prince Na­ru­hi­to dé­clenche la mise en lu­mière spéciale de la tour Eif­fel de­puis le Grand Foyer du théâtre de Chaillot. Et re­peint la Dame de fer comme une mo­derne es­tampe.

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