Dis­pa­ri­tion de Jean Piat

Le ba­ron écar­late quitte la scène

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Il fut pour la té­lé­vi­sion, l’ir­ré­sis­tible che­va­lier de La­gar­dère et Ro­bert, comte d’Ar­tois, im­pé­tueux grand sei­gneur de la sé­rie des Rois mau­dits. La France en­tière tom­bait amou­reuse de ce sé­duc­teur dé­li­cieux, homme de théâtre et de si grand ta­lent. Elle le pleure au­jourd’hui. Phi­lippe Sé­guy

En 1972, la France est conquise au coeur ! Nul n’ose­rait, et pour rien au monde, ra­ter un seul épi­sode de la cé­lé­bris­sime sé­rie de Claude Bar­ma, Les Rois mau­dits, ins­pi­rée du ro­man épo­nyme de Mau­rice Druon. Au gé­né­rique, un nom : Jean Piat. Fas­tueux, ha­billé de rouge écar­late, il crève l’écran et connaît un for­mi­dable suc­cès. Il de­vient, lui, l’ac­teur de théâtre che­vron­né, ce co­mé­dien ado­ré du grand pu­blic, si émi­nem­ment po­pu­laire. À ce grand sei­gneur sen­suel et re­tors, Ro­bert, comte d’Ar­tois, Jean Piat pro­cure épais­seur gour­mande, et confirme tout un jeu en fa­cettes, trou­vailles et sub­ti­li­tés. À chaque scène, cha­cun re­tient son souffle, fas­ci­né par le si puis­sant cou­sin de ces Rois mau­dits, achar­né à dé­fendre sa terre où naissent les blés si mûrs sous les so­leils cou­chants. Dé­jà, en 1967, il in­car­nait, et avec quel pa­nache, le bon­dis­sant La­gar­dère face à la ca­mé­ra de Jean-Pierre De­court, mon­tait à che­val, se bat­tait à l’épée, ven­geait son ami le duc de Ne­vers, triom­phait du mé­chant prince de Gon­zague et épou­sait la belle Au­rore. Oui, as­su­ré­ment, la France était amou­reuse… Com­ment ré­sis­ter, d’ailleurs, à ce char­meur né ? D’abord, un sou­rire à fos­settes ir­ré­sis­tible. Et puis un re­gard in­fi­ni­ment bleu, cou­leur de sa­phir, qui vous fixait, ma­li­cieux, don­nant à cha­cun, plu­tôt à cha­cune, l’il­lu­sion qu’il ne jouait que pour cette dame du troi­sième fau­teuil ve­nue de loin pour l’ap­plau­dir. Chaque soir. En­fin, le même mi­racle, ré­pé­té si sou­vent, dès le ri­deau cra­moi­si le­vé. Il ar­ri­vait, souple, élé­gant, pro­fond, mal­gré tant de lé­gè­re­té mise à convaincre que c’était si simple de jouer la co­mé­die. Grâce à lui, Sa­cha Gui­try de­ve­nait plus char­nu, char­pen­té, gou­leyant comme on l’eût dit d’un vin. Ma­ri­vaux sem­blait n’avoir écrit que pour lui, ce tra­vailleur in­fa­ti­gable, ca­pable de mâ­chon­ner une ré­plique afin d’en ex­traire tous les sucs. À 4 ans, ce­la ne s’in­vente pas, ce Ch’ti si fier de l’être, né sous le signe de la Ba­lance, un 23 sep­tembre 1924, est dé­jà sur la scène du théâtre de l’Aven­ture à Hem, dans la ban­lieue lil­loise. Pre­mière ré­plique ar­ti­cu­lée en pu­blic et dé­jà un sen­ti­ment dif­fus. Inef­fable plai­sir.

Al­ter­nant les rôles au théâtre ou à la té­lé­vi­sion, Jean Piat réus­sit vite à im­po­ser un style bien per­son­nel, sub­til do­sage entre lé­gè­re­té pro­fonde et pa­nache. Ici, en 2006.

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