An­na Ka­ri­na

Le film de sa vie

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Pierre Cas­tel

Par­te­naire de Bel­mon­do et Mas­troian­ni à l’écran, épouse et muse de Go­dard, An­na Ka­ri­na reste à nos yeux l’icône de la nou­velle vague. Elle res­plen­dit au­jourd’hui en­core à l’écran, comme il y a cin­quante ans, dans la ver­sion res­tau­rée de La Re­li­gieuse, le film in­ter­dit de Jacques Ri­vette qui vient de sor­tir en salle. L’oc­ca­sion de re­voir en­semble les plus belles scènes de sa vie.

« J’ai le même âge que la reine Mar­grethe. En­fin, cinq mois de moins… » Comme la sou­ve­raine, An­na Ka­ri­na est da­noise. Mais elle vit en France de­puis quelque soixante ans. Re­con­nais­sable entre mille, elle nous re­çoit as­sise à la ter­rasse de Va­ge­nende, une bras­se­rie du quar­tier de l’Odéon dont elle est une ha­bi­tuée. Lu­nettes noires et large cha­peau, elle bouge dé­li­ca­te­ment ses bras fins pour ac­com­pa­gner ses pro­pos. Le verbe haut et la voix ro­cailleuse, la co­mé­dienne est in­ta­ris­sable sur ses amours et ses amis de ci­né­ma. Née Hanne Ka­rin Bayer, la jeune femme, qui a sim­pli­fié son nom sur les conseils de Co­co Cha­nel, est ra­pi­de­ment ré­vé­lée en 1961. Elle a tout juste 20 ans et est à l’af­fiche d’Une femme est une femme, de Go­dard, le ci­néaste qu’elle va ac­com­pa­gner dans sa vie et ses films – Le Pe­tit Sol­dat, Bande à part, Al­pha­ville… Pe­tite amie de Mas­troian­ni chez Vis­con­ti, pros­ti­tuée dont s’éprend Dirk Bo­garde chez George Cu­kor, fille muette d’Ava Gard­ner, la co­mé­dienne aux soixante-dix longs-mé­trages ne re­vi­site sa fil­mo­gra­phie que lors des fes­ti­vals. Pour nous, elle a ac­cep­té d’égre­ner ses sou­ve­nirs.

La pe­tite fille des Deux Ma­gots

« Quand j’étais ado­les­cente, ma mère s’est re­ma­riée avec le meilleur ami de mon pre­mier beau-père. Je fu­guais beau­coup quand ça n’al­lait pas. Mais je n’ai ja­mais été re­cher­chée par la po­lice : ma mère ne vou­lait pas les pré­ve­nir de peur du qu’en-di­ra-t-on. Mais un jour, je suis par­tie dé­fi­ni­ti­ve­ment parce qu’il me bat­tait. Ar­ri­vée à Pa­ris, je dor­mais dans une chambre de bonne dans le IVe ar­ron­dis­se­ment, rue Pa­vée, dans le Ma­rais. Je n’avais rien à man­ger, même pas du pain, j’étais maigre comme un clou. De­puis toute pe­tite je vou­lais être co­mé­dienne, mais, à mon ar­ri­vée en France, je ne connais­sais pas un mot de fran­çais sauf les chan­sons d’Édith Piaf et Charles Tre­net. Puis, alors que j’avais 17 ans et que j’étais as­sise aux Deux Ma­gots, j’ai été re­pé­rée par Ca­the­rine Har­lé, qui di­ri­geait une agence de man­ne­quins. Elle m’a pro­po­sé de faire des pho­tos. C’était pour Jour de France. Elle a ra­con­té par la suite : « J’ai vu une pe­tite fille très sale, mais avec un re­gard ex­tra­or­di­naire qui dé­vo­rait les gens au­tour d’elle… »

Vis­con­ti, Mas­troian­ni et le pou­let au cham­pagne

« Ah Lu­chi­no ! le prince ! le roi ! Il était très gen­til avec moi. Nous tour­nions l’adap­ta­tion de L’Étran­ger de Ca­mus dans le port d’Al­ger. Pour une scène, je de­vais plon­ger en maillot de bain avec Mas­troian­ni. À la sor­tie, il fai­sait très froid. Je gre­lot­tais. Il n’y avait pas une ha­billeuse pour me don­ner un pei­gnoir. Alors Lu­chi­no est ve­nu vers moi avec un grand man­teau en trai­tant tout le monde de « stron­zo ! stron­zet­to ! » (« pe­tits cons ! ») C’était trop gé­nial (sou­rires). Il avait une al­lure royale. On riait tant sur le tour­nage. Un jour, pour Noël, Vis­con­ti s’est mis à imi­ter Al Ca­pone. Il avait un peu bu ce soir-là et cou­rait par­tout en nous ti­rant des­sus avec un pis­to­let à eau. Al­fred Adam, l’ac­teur qui joue l’avo­cat gé­né­ral dans le film, avait pro­mis à Vis­con­ti de faire un pou­let au cham­pagne. Ce n’est pas tom­bé dans l’oreille d’un sourd ! Lu­chi­no a trou­vé ça gé­nial. Il vou­lait tel­le­ment que ce plat soit bien réa­li­sé qu’il a lais­sé le co­mé­dien aux four­neaux, et c’est Vis­con­ti lui-même qui me fai­sait ré­pé­ter. Mais il di­sait abo­mi­na­ble­ment le texte… C’est la scène du tri­bu­nal, je suis cen­sée être en larmes, mais j’étais morte de rire. Il ne me fai­sait pas peur du tout. Adam re­vient, et à ce mo­ment-là Mas­troian­ni se rue dans la cui­sine et monte le gaz du four pour brû­ler le pou­let. Il était ja­loux des ta­lents de cui­si­nier d’Adam… »

Le Prin­temps san­glant de Prague

« Pour le tour­nage de Mi­chael Kohl­haas, de Vol­ker Schlön­dorff, nous étions à Prague pen­dant l’été 1968. Nous avons vrai­ment as­sis­té à l’in­va­sion so­vié­tique, des gens se fai­saient ti­rer des­sus. Ça m’a beau­coup cho­quée. Quand je suis re­tour­née à Pa­ris, les évé­ne­ments de Mai-68 m’ont pa­ru ano­dins par rap­port au Prin­temps de Prague. Ce n’est que plus tard que j’ai com­pris leur im­por­tance. »

À ja­mais la pre­mière

« En 1972, pour mon pre­mier film der­rière la ca­mé­ra, Vivre en­semble, Truf­faut m’avait en­voyé une gen­tille lettre en di­sant que tout était très vrai, très sin­cère. Agnès Var­da aus­si. J’ai eu de bonnes cri­tiques et j’ai même été sé­lec­tion­née pour la Se­maine de la cri­tique au Fes­ti­val de Cannes. J’étais la pre­mière co­mé­dienne fran­çaise à réa­li­ser un film, j’ai eu ce cu­lot-là. J’avais payé avec mes propres sous. Je vou­lais en faire un autre après mais je n’avais plus les moyens. »

Quand Fel­li­ni m’a prise pour Ava Gard­ner

« Avec Ava Gard­ner et An­tho­ny Quinn, nous tour­nions Re­gi­na Ro­ma à Ci­ne­cit­tà. Au même mo­ment, sur d’autres pla­teaux, Ser­gio Leone di­ri­geait De Ni­ro dans Il était une fois en Amé­rique, Bei­neix fil­mait De­par­dieu dans La lune dans le ca­ni­veau, et Fel­li­ni tour­nait Et vogue le na­vire. Que des stars. Mais tout le monde vou­lait voir Ava… qui se ca­chait dans la cui­sine, sous la table, pour échap­per à ses fans. An­tho­ny Quinn, lui, vou­lait être sur chaque image. Même pen­dant mes gros plans, il se met­tait dans le champ à cô­té de moi. Im­pos­sible de l’en em­pê­cher : nous avons été obli­gés de tour­ner ces images, sans lui, la se­maine sui­vante. Et puis un jour, dans les stu­dios Ci­ne­cit­tà, je vois Fel­li­ni des­cendre un es­ca­lier en co­li­ma­çon et se di­ri­ger vers moi. Il me prend dans ses bras ten­dre­ment. Je me dis : “Il m’a prise pour Ava !…” »

Tout juste sé­pa­rée de Go­dard, An­na Ka­ri­na tourne, en 1966, une adap­ta­tion du ro­man de Ca­mus, L’Étran­ger. On la re­trouve, ici, avec le réa­li­sa­teur Lu­chi­no Vis­con­ti, as­sise au cô­té de Mar­ce­lo Mas­troian­ni lors d’un dé­jeu­ner de tour­nage.

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