À Pa­ris, chez Aline Chas­tel

La touche Bré­sil

Point de Vue - - Sommaire - Par Ma­rie-Eudes Lau­riot Pré­vost Pho­tos Ni­co­las Ma­theus

Long­temps, cette mar­chande et col­lec­tion­neuse s’est concen­trée sur les arts dé­co­ra­tifs fran­çais des an­nées 1940 à 1970. Jus­qu’à por­ter le re­gard vers le Bré­sil et son de­si­gn cha­leu­reux qu’elle ex­pose pour la pre­mière fois dans sa ga­le­rie de la rue Bo­na­parte. L’oc­ca­sion de dé­cou­vrir son ap­par­te­ment pa­ri­sien tout proche, ga­gné lui aus­si par cette mo­der­ni­té du bout du monde.

« Adop­ter le Bré­sil a été une évi­dence. Car la force de la na­ture se re­trouve dans le tra­vail des de­si­gners. »

Avec Aline Chas­tel, les choses sont sou­vent simples. En­thou­siaste et sym­pa­thique, cette Pa­ri­sienne cultive l’art de ne pas se prendre trop au sé­rieux, tout en s’ins­cri­vant par­mi les grands mar­chands de la place de Pa­ris, spé­cia­liste des dé­co­ra­tifs fran­çais des an­nées 1940 à 1970 qui font de­puis près de vingt-cinq ans la ré­pu­ta­tion de sa ga­le­rie de la rue Bo­na­parte. De­puis quelques mois, les consoles de Jean Royère, les cé­ra­miques d’An­dré Bor­de­rie, les mi­roirs de Line Vau­trin et les ob­jets sculp­tés d’Alexandre Noll ont dû faire une place à leurs loin­tains cou­sins sud-amé­ri­cains. « À la fa­veur d’un pre­mier voyage au Bré­sil, j’ai été sub­ju­guée par la force de la na­ture que j’ai re­trou­vée dans les meubles conçus au cours de la pé­riode 1950-1980. Beau­coup de leurs au­teurs avaient des ra­cines eu­ro­péennes et une for­ma­tion d’ar­chi­tecte. Leur ren­contre avec les es­sences exo­tiques comme le ja­ca­ran­da ou le bois de braise a don­né nais­sance à ce de­si­gn bré­si­lien mo­derne en­core méconnu en France. À l’époque, il s’af­fran­chit fran­che­ment du style in­do-por­tu­gais en vogue. Les an­nées d’après-guerre sont par­ti­cu­liè­re­ment fé­condes, en par­tie grâce au mou­ve­ment im­pri­mé par l’au­da­cieux Os­car Nie­meyer, en pleine concep­tion de la nou­velle ca­pi­tale du Bré­sil, Brasí­lia, qui se­ra inau­gu­rée en 1960. Ce mo­bi­lier aux lignes fluides par­vient, par sa pré­sence, à ré­chauf­fer un in­té­rieur XXe fran­çais », ex­plique Aline Chas­tel de re­tour de son cin­quième voyage, entre re­pé­rages et dé­cou­vertes, tou­jours aus­si en­thou­siaste.

« Faire dé­cou­vrir un style méconnu en France est l’es­sence même de mon tra­vail. »

Au point même de consa­crer jus­qu’au 31 oc­tobre une ex­po­si­tion au style mo­der­niste bré­si­lien avec une scé­no­gra­phie haute en cou­leur confiée au dé­co­ra­teur Vincent Dar­ré. Le choix d’Aline Chas­tel s’est por­té sur sept de ces de­si­gners, cer­tains éco­lo­gistes avant l’heure, comme Jose Za­nine Cal­das qui sculp­tait ses meubles à même les chutes de bois tro­pi­cal. D’autres plu­tôt chantres de l’élé­gance comme Joa­quim Ten­rei­ro ou Jorge Zals­zu­pin qui pous­saient le tra­vail du dé­li­cat ja­ca­ran­da à son apo­gée. D’autre en­core dans le de­si­gn pur tel Giu­seppe Sca­pi­nel­li, as­so­ciant dans une sé­rie de tables verre et bois noir­ci. De­puis son ap­par­te­ment per­ché au der­nier étage d’un im­meuble ty­pique de la rive gauche, la ga­le­riste ap­plique à la lettre ce ma­riage de style mo­der­niste. Sur le par­quet point de Hon­grie bai­gné de so­leil, la ri­gueur d’un buf­fet en mar­que­te­rie de paille de Jean Royère s’as­so­cie avec bon­heur au fa­meux Na­mo­ra­dei­ra, siège de conver­sa­tion de Jose Za­nine Cal­das réa­li­sé en 1965 pour sa mai­son de Rio. Le Re­ver­si­vel du duo Car­lo Hau­ner et Mar­tin Eis­ler joue de sa struc­ture en mé­tal tu­bu­laire avec celle du lam­pa­daire Cham­pi­gnon de Jean Royère, en­core lui. « Le Re­ver­si­vel est une belle illus­tra­tion de la mo­der­ni­té du de­si­gn bré­si­lien, pour­suit Aline Chas­tel. Tan­tôt chaise longue, tan­tôt fau­teuil se­lon la po­si­tion de l’as­sise, il porte en lui l’in­fluence de ses au­teurs, l’un d’ori­gine ita­lienne et l’autre au­tri­chienne, et la fraîcheur de son tis­su rayé d’ori­gine. » Bor­dant une ban­quette en laine et fer for­gé do­ré de Ro­ger Thi­bier, la table rou­lante de Joa­quim Ten­rei­ro ar­bore sa sil­houette im­pé­rieuse : un pla­teau sculp­té dans le ja­ca­ran­da per­ché sur deux roues en mé­tal do­ré. Con­cor­dance d’époque (la fin des an­nées 1950), de lignes et de ma­té­riaux, la France et le Bré­sil ont ain­si en­tre­te­nu à 9 000 ki­lo­mètres de dis­tance un fort cou­si­nage qui fait d’Aline Chas­tel une gé­néa­lo­giste tou­jours plus pas­sion­née.

Voir Mo­der­ni­té du de­si­gn bré­si­lien de 1950 à 1980, jus­qu’au 31 oc­tobre, à la ga­le­rie Chas­tel-Ma­ré­chal, 5, rue Bo­na­parte, 75006 Pa­ris. chas­tel-ma­re­chal.com

Une console aé­rienne de Jean Royère, un mi­roir de Line Vau­trin et une py­ra­mide de Serge Roche ac­cueillent les nou­veaux ar­ri­vants. Dans le cou­loir, la pré­ci­sion du vase avec anses de Georges Jouve ré­pond à celle des des­sins ori­gi­naux de Jean Royère, de vé­ri­tables chefs-d’oeuvre.

Dans la cui­sine, un lu­mi­naire de Gil­bert Poille­rat éclaire des sculp­tures de Mat­teo Thun. Le pe­tit bu­reau est un hom­mage à Serge Roche avec l’en­semble de ta­bou­rets et la table en mi­roir sur la­quelle est po­sée une vitrine aux pa­pillons de Jean-Charles Mo­reux. Deux che­vets de Ray­mond Loewy en­tourent le lit et ses cous­sins For­tu­ny.

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