Les états d’art de

Pierre De­la­don­champs

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Em­ma­nuel Ci­rodde

« Re­mon­ter sur les planches fait par­tie de mes en­vies. »

De­puis qu’il a bou­le­ver­sé Cannes avec Plaire, ai­mer et cou­rir vite, de Ch­ris­tophe Ho­no­ré, l’ac­teur en­chaîne les rôles mar­quants. Après avoir joué dans Pho­to de fa­mille, aux cô­tés de Jean-Pierre Ba­cri, Ca­mille Cot­tin et Va­nes­sa Pa­ra­dis, il in­carne au­jourd’hui Alex dans Le vent tourne, un agri­cul­teur fra­gile et idéa­liste dont la vie bas­cule lorsque sa femme ren­contre un autre homme.

Alex est un co­losse aux pieds d’ar­gile qui a trou­vé un sens à sa vie en ve­nant s’ins­tal­ler dans une ferme. Cette « mise au vert » lui a per­mis de se te­nir à l’écart de la pe­tite dé­lin­quance. Il y re­trouve la na­ture, l’éco­lo­gie, l’amour de la terre et des bêtes, mais aus­si cette femme, Pau­line, dont il est éper­du­ment amou­reux. Pour son couple, il dé­pla­ce­rait des mon­tagnes. Mais les hé­si­ta­tions de Pau­line em­pêchent Alex d’ac­cé­der à son idéal. Dans Pho­to de fa­mille, mon per­son­nage, Mao, était éga­le­ment un être au tem­pé­ra­ment so­li­taire mais at­ta­ché à une autre pers­pec­tive. Peu so­ciable et ayant un pro­blème avec l’al­cool, il ga­gnait bien sa vie en créant des jeux vi­déo, un do­maine bien loin de la na­ture et de l’hu­main. Pe­tit, ma mère avait du mal à m’ame­ner au ci­né­ma,

car je sor­tais de la salle en plein mi­lieu des films. Je te­nais vingt mi­nutes avant de sau­ter sur les sièges. Ado­les­cent, j’ai été mar­qué par Le Si­lence des agneaux. La plus grande vio­lence peut par­fois être psy­cho­lo­gique, ce qu’illustre jus­te­ment le per­son­nage d’Han­ni­bal Lec­ter, joué par An­tho­ny Hop­kins. Pe­dro Al­modó­var et Mi­chael

Ha­neke sont au­jourd’hui les ci­néastes qui m’ins­pirent le plus. Ils n’ont pour­tant rien en com­mun, mais font écho à deux par­ties de moi. Pour le pre­mier, je pense d’abord à Tout sur ma mère et à La Mau­vaise Édu­ca­tion. J’aime aus­si ses tout pre­miers films qui té­moignent d’une grande li­ber­té, vé­ri­table ex­plo­sion dans la pé­riode du post-fran­quisme. J’ai vu La Pia­niste d’Ha­neke seul, un après-mi­di dans une salle du XIIIe ar­ron­dis­se­ment, et me sou­viens très bien de l’état dans le­quel je suis sor­ti de la pro­jec­tion. Be­noît Ma­gi­mel, que j’ad­mire de­puis long­temps, y est re­mar­quable. Il m’avait épa­té dans La vie est un long fleuve tran­quille en 1988 au point de m’avoir don­né en­vie de faire du ci­né­ma. Ré­cem­ment, je l’ai trou­vé for­mi­dable d’in­ten­si­té dans La Dou­leur d’Em­ma­nuel Fin­kiel, d’après le ro­man de Mar­gue­rite Du­ras. Cet été, je me suis oc­troyé une di­zaine de jours pour al­ler au fes­ti­val d’Avi­gnon. Ces va­cances cultu­relles m’ont fait beau­coup de bien ! J’y ai vu plu­sieurs pièces dont Cer­taines n’avaient ja­mais vu la mer, mis en scène par Ri­chard Bru­nel, Pale Blue Dot, une his­toire de Wi­kiLeaks, par Étienne Gau­dillère, ou Sai­son sèche, de Phia Mé­nard et Jean-Luc Beau­jault. Ce spec­tacle muet tra­ver­sé d’images mar­quantes est ex­clu­si­ve­ment in­ter­pré­té par des femmes. Elles y com­battent la do­mi­na­tion mas­cu­line et s’éman­cipent. J’ai éga­le­ment beau­coup ai­mé Ma­ma, d’Ah­med El At­tar, qui dé­nonce la com­pli­ci­té de femmes dans le mo­dèle de la so­cié­té pa­triar­cale. Sans rien dire et sans ré­flé­chir à leur condi­tion, elles par­ti­cipent au fait que rien ne change. Un vrai coup de coeur. En 2009, j’ai joué dans L’Ins­pec­teur Whaff, de Tom Stop­pard, au théâtre Tris­tan Ber­nard. Re­mon­ter sur les planches fait par­tie de mes en­vies. Or on me pro­pose des choses as­sez denses et dra­ma­tiques alors que je pré­fé­re­rais jouer dans un di­ver­tis­se­ment au sens noble du terme… En­fant, j’ai été ber­cé par Jacques

Hi­ge­lin que mon frère ado­rait. J’écoute énor­mé­ment de mu­sique, à toutes les heures de la jour­née, es­sen­tiel­le­ment la chan­son fran­çaise des an­nées 1950 à 1970, Gains­bourg, Piaf, Brel, Bras­sens, Bar­ba­ra… Leur sim­pli­ci­té me touche au coeur. Il nous manque au­jourd’hui des au­teurs ca­pables d’écrire des chan­sons aus­si in­croyables que les leurs, avec cette en­ver­gure, cette force. Fran­çoise Har­dy conti­nue ce­pen­dant de si­gner des disques d’une grande au­then­ti­ci­té. Je peux écou­ter en boucle Mes­sage per­son­nel, mais aus­si Nantes de Bar­ba­ra – une évo­ca­tion bou­le­ver­sante de son père –, La Ja­va­naise, Je suis ve­nu te dire que je m’en vais ou Eli­sa de Gains­bourg. Je pour­rais en ci­ter tant… J’ai aus­si du plai­sir à écou­ter Ri­han­na ou Beyon­cé, mais j’ai la sen­sa­tion que ces tubes ju­bi­la­toires et bien pro­duits ne font pas ap­pel aux mêmes émo­tions. Avec le temps, j’ai per­du le goût de lire que j’avais plus jeune. Et la lec­ture des scé­na­rios me prend beau­coup de temps. J’ai ce­pen­dant été bou­le­ver­sé par Le Grand Ca­hier d’Ago­ta Kris­tof, l’his­toire de ju­meaux en­voyés chez leur grand-mère, qui les mal­mène, pen­dant la guerre. Ils fi­nissent par s’in­fli­ger eux-mêmes le pire – la tor­ture, la faim, etc. – pour s’en­dur­cir. Un ré­cit pas­sion­nant et ter­ri­fiant. Le vent tourne, de Bet­ti­na Ober­li.

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