Dans la toile de Tomás Sa­ra­ce­no

Point de Vue - - Sommaire - Par Ma­rie-Émi­lie Four­neaux Pho­tos Da­vid At­lan

À la li­sière de l’art et de la science, l’ar­tiste ar­gen­tin en­va­hit l’ins­ti­tu­tion pa­ri­sienne pour une carte blanche en forme de ma­ni­feste. Ce­lui de « l’Ae­ro­cene », nou­velle ère où l’homme se trans­forme en ho­mo flo­tan­tis, es­pèce res­pec­tueuse de son en­vi­ron­ne­ment, ins­pi­rée par la vie des arai­gnées, les modes vi­bra­toires et ces pous­sières in­fimes qui peuplent l’air.

Dans ce noir qua­si ga­lac­tique, elles res­semblent à la Voie lac­tée. Nuées fi­lan­dreuses flot­tant dans l’air, éclai­rées par des spots comme au­tant d’astres. Il faut par­fois re­gar­der avec at­ten­tion pour dé­bus­quer leurs oc­cu­pants dont on n’aime guère la com­pa­gnie, en règle gé­né­rale. Certes ad­mi­rons­nous par­fois leurs ou­vrages ad­mi­ra­ble­ment tis­sés quand ils se dé­coupent dans les rayons du so­leil. Mais qu’ils se re­trouvent ni­chés au coin de notre chambre, et notre re­gard n’est plus le même… Ici, au Pa­lais de To­kyo, les toiles – d’arai­gnées s’en­tend – de­viennent des oeuvres d’art. Ce sont près de quatre-vingts « sculp­tures » réa­li­sées par des spé­ci­mens qui ne se cô­toient pas à l’état na­tu­rel. Leur

co­ha­bi­ta­tion crée des formes hy­brides éton­ne­ment va­riées, étran­ge­ment fas­ci­nantes. L’ar­tiste ar­gen­tin Tomás Sa­ra­ce­no, à qui l’ins­ti­tu­tion pa­ri­sienne a lais­sé « carte blanche », est le grand or­ches­tra­teur de cette im­pro­bable réunion. Avec son équipe de scien­ti­fiques ba­sée à Ber­lin, il ima­gine, dans son stu­dio aux al­lures de la­bo­ra­toire, de nou­velles formes de com­mu­ni­ca­tion et de co­opé­ra­tion entre les es­pèces. Au Pa­lais de To­kyo, ses col­la­bo­ra­teurs ont dé­bus­qué plus de 500 arai­gnées. « L’idée est de re­con­naître ces ha­bi­tants in­vi­sibles, de re­mettre en ques­tion l’idée d’une hié­rar­chie entre les formes de vie et de mettre en lu­mière ce qu’ils peuvent nous ap­prendre. En em­pri­son­nant des proies, la toile per­met à l’arai­gnée de man­ger. Puis­qu’elle est né­ces­saire à sa sub­sis­tance, vous pou­vez vous de­man­der à quel point elle fait par­tie de son corps. Dès lors, vous pou­vez aus­si vous de­man­der jus­qu’à quel point les hommes peuvent vivre sans prendre soin de la pla­nète où ils vivent… Il nous faut re­pen­ser la ma­nière dont nous sommes liés à ce monde. » L’an­cien étu­diant en ar­chi­tec­ture n’est pas homme à lan­cer des pa­roles en l’air. À dé­faut de pa­roles, il pré­fère lan­cer dans le ciel des struc­tures flot­tantes fonc­tion­nant sans éner­gie fos­sile, hé­lium, hy­dro­gène ou bat­te­rie élec­trique. Des modes de trans­port et d’exis­tence en har­mo­nie avec l’éner­gie so­laire et le vent. Tomás Sa­ra­ce­no a dé­ve­lop­pé ce pro­jet bap­ti­sé « Ae­ro­cene » en 2007, dans l’ob­jec­tif de créer une nou­velle époque où la conscience éco­lo­gique, l’éthique et les po­li­tiques en­vi­ron­ne­men­tales de­viennent des va­leurs so­ciales ma­jeures. Ces al­ter­na­tives pro­posent de rem­pla­cer l’an­thro­po­cène, cette ère où nous nous si­tuons et qui a dé­bu­té lorsque les ac­ti­vi­tés hu­maines ont eu un im­pact si­gni­fi­ca­tif sur l’éco­sys­tème. « Mon tra­vail n’est pas uto­piste, ex­plique Tomás, mais prag­ma­tique. » Pour preuve, deux vi­déos in­ti­tu­lées White Sands et Ae­ro­cene Ta­ta In­di re­tracent des ac­tions conduites par la « com­mu­nau­té Ae­ro­cene » : l’en­vol

« Mon tra­vail n’est pas uto­piste, mais prag­ma­tique. »

d’une per­sonne grâce à la seule éner­gie so­laire (bat­tant ain­si deux re­cords), et le vol de huit sculp­tures plus lé­gères que l’air. Ces prouesses tech­niques se doublent d’un geste po­li­tique, puis­qu’elles se sont dé­rou­lées sur les lieux des pre­miers es­sais de la bombe nu­cléaire aux États-Unis et au-des­sus des Sa­li­nas Grandes, un lac sa­lé d’Ar­gen­tine trans­for­mé en site d’ex­trac­tion d’alu­mi­nium. « Je suis un op­ti­miste, pré­cise l’ar­tiste. Je me penche sur les chan­ge­ments pla­né­taires à ef­fec­tuer et sur notre ca­pa­ci­té à y ré­pondre. » Ain­si le pré­dic­teur de vol Ae­ro­cene per­met-il de pla­ni­fier son voyage avec la seule force du vent. « Le car­bone re­je­té par les avions agit comme une arme in­vi­sible. Je cherche à dé­co­lo­ni­ser l’air de ses flux, de ses poi­sons, car les par­ti­cules fines sont la ma­tière que nous res­pi­rons, ex­plique-t-il en­core. L’hu­ma­ni­té re­pose sur une al­liance ré­ci­proque entre les élé­ments et leurs ef­fets. Tout comme l’arai­gnée ajuste, dé­truit et re­tisse sa toile en per­ma­nence, en fonc­tion des condi­tions en­vi­ron­ne­men­tales. Je sou­haite en­cou­ra­ger l’homme à se trans­for­mer en ho­mo flo­tan­tis, l’être hu­main de cette nou­velle époque à ve­nir, res­pec­tueuse de la Terre. » L’ins­tal­la­tion Al­go-r(h)i(y)thms in­vite d’ores et dé­jà les vi­si­teurs à ef­fleu­rer un gi­gan­tesque en­tre­lacs de cordes ré­son­nant à dif­fé­rentes fré­quences. Cer­taines, in­au­dibles par l’oreille hu­maine, sont res­sen­ties à tra­vers des vi­bra­tions au sol. Les par­ti­ci­pants im­pro­visent, s’ac­cordent aux rythmes qui les en­tourent pour trou­ver une mu­sique com­mune. Comme un écho aux vi­bra­tions du monde, ce grand tout qui nous re­lie.  Voir On Air, jus­qu’au 6 jan­vier, Pa­lais de To­kyo, Pa­ris. pa­lais­de­to­kyo.com

Tomás Sa­ra­ce­no, dans son ate­lier en juin der­nier, en pleins préparatifs de sa grande ex­po­si­tion à Pa­ris. La pre­mière salle offre le spec­tacle de 76 toiles d’arai­gnées hy­brides, réa­li­sées par des es­pèces étran­gères les unes aux autres.

Page de gauche, l’ins­tal­la­tion Al­go-r(h)i(y)thms in­vite les vi­si­teurs à ef­fleu­rer ces cordes ré­son­nant à dif­fé­rentes fré­quences. Tomás Sa­ra­ce­no s’ins­pire du monde na­tu­rel, comme dans cette sculp­ture in­ti­tu­lée En­tan­gled Or­bits, ou les toiles d’arai­gnées qu’il étu­die scien­ti­fi­que­ment dans son stu­dio ber­li­nois.

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