LA GUERRE DES 30 ANS

Première - Hors-série - - VI : LA DÉSILLUSION - PAR DA­VID FAKRIKIAN

L’ex­ci­ta­tion est à son comble en 1999. Des mil­lions de fans, sabres la­ser lu­mi­neux en main, s’égo­sillent dans les salles obs­cures comme un seul homme quand le lo­go Lu­cas­film ap­pa­raît sur l’écran. Les hur­le­ments re­doublent quand le car­ton d’in­tro­duc­tion « Il y a bien long­temps... » s’af­fiche, puis s’am­pli­fient en­core quand le lo­go Star Wars sur­git, ponc­tué de la mu­sique de John Williams. Et puis le texte dé­rou­lant. Et puis... le si­lence. Presque vingt ans après ce choc gé­né­ra­tion­nel, le si­lence pèse en­core. Lourd, sombre, comme à un en­ter­re­ment. À la sor­tie de la pro­jec­tion de La Me­nace fan­tôme, les sabres la­ser sont éteints. Ceux qui avaient 8 ans en 1977 en ont 30 à pré­sent, et ils ne savent plus trop à quel Jedi se vouer. De­puis, de nom­breux lif­tings de mon­tage (plans ad­di­tion­nels ra­jou­tés pour la po­drace) et nu­mé­riques (la ma­rion­nette Yo­da rem­pla­cée par son er­satz nu­mé­rique des films sui­vants) sont pas­sés par là, mais le désar­roi est res­té le même.

Pour­tant, George Lu­cas n’a fait que ré­ité­rer le « coup » du Re­tour du Jedi, en « re­boo­tant » la sa­ga pour les plus jeunes, comme il l’avait an­non­cé. Pour les tren­te­naires, l’ex­pé­rience est ver­ti­gi­neuse. Il y a ceux qui pré­fèrent s’en­fer­mer dans le dé­ni, ceux qui se pro­jettent dé­jà vers l’épi­sode II (L’At­taque des clones) et ceux, les plus nom­breux, qui ont la dou­lou­reuse sen­sa­tion d’avoir été dé­lais­sés, ou­bliés sur une aire de par­king, pen­dant que le ton­ton George re­part au vo­lant de sa Che­vy avec une nou­velle four­née de mar­maille trou­vée sur place. De fait, Lu­cas a tou­jours dé­cla­ré qu’il s’agis­sait avec cette nou­velle tri­lo­gie, bap­ti­sée pré­lo­gie, de re­dé­fi­nir la my­tho­lo­gie pour un nou­veau public. « Il y a dé­sor­mais deux fanbases pour Star Wars, ex­plique-t-il en 2005, les plus et les moins de 25 ans. Les plus de 25 ans sont de­ve­nus jour­na­listes, blo­gueurs, ils sont par­tout sur le Net. Ils n’aiment pas les pre­quels, qui sont vé­né­rées par les autres. Si vous allez sur les fo­rums In­ter­net, vous ver­rez que sou­vent, ils s’en prennent les un aux autres. » Si l’on fait abs­trac­tion de cette di­vi­sion adultes/en­fants et que l’on re­garde le film ob­jec­ti­ve­ment, les pro­blèmes sont criants. On peut lire la mort dans les yeux des ac­teurs s’adres­sant à la créa­ture CGI Jar Jar. L’une des

Une gé­né­ra­tion passe et La Me­nace fan­tôme passe à la sui­vante, lais­sant des tren­te­naires éplo­rés, mais ré­ac­ti­vant la fran­chise pour le XXIe siècle.

in­no­va­tions de Lu­cas, qui va de­ve­nir de mise dans tous les block­bus­ters amé­ri­cains, celle de « com­po­si­ter » en di­gi­tal des prises de vues dif­fé­rentes en dé­tou­rant les ac­teurs pour créer la prise « par­faite » ne fonc­tionne ja­mais. On a constam­ment l’im­pres­sion, alors qu’ils sont tous dans le même plan que les ac­teurs jouent dans des films dif­fé­rents.

Film com­po­site

À la vue du film, Liam Nee­son en per­sonne, at­ter­ré par sa per­for­mance, au­rait ex­pri­mé son dé­sir de prendre sa re­traite. Te­rence Stamp a pour sa part ra­con­té sa frus­tra­tion vis-à-vis de son ex­pé­rience sur le film : « Je dois un jour don­ner la ré­plique à Na­ta­lie Port­man. J’ar­rive sur le pla­teau, elle n’est pas là. On me dit qu’elle a pris une jour­née de repos. Je de­mande alors com­ment on va pou­voir faire la scène. Ils me montrent un pied avec une feuille de pa­pier col­lée des­sus. “Tu vois cette feuille de pa­pier ? C’est Na­ta­lie Port­man. Donne ta ré­plique à la feuille de pa­pier.” »

Avec cet épi­sode I, Star Wars s’est en quelque sorte « James Bon­di­sé ». Comme pour l’es­pion de sa ­Ma­jes­té, on sait que le meilleur est dé­sor­mais der­rière nous, même si l’on n’est pas à l’abri d’une bonne sur­prise de temps à autre. À la sor­tie du film, on se rac­croche aux branches, et on s’at­tache donc aux quelques réus­sites, per­son­nages (Dark Maul) ou sé­quences (La po­drace, au mixage son in­croyable) qui ont im­pres­sion­né, sa­chant qu’on re­vien­dra de toute ma­nière au pro­chain épi­sode, voir com­ment la fran­chise se tient et évo­lue, sans ja­mais trop y croire non plus.

L’air de rien, et c’est un signe sup­plé­men­taire du chic de Lu­cas pour sen­tir le pouls de la pop culture, même sans le faire ex­près, le désar­roi du public tren­te­naire est aus­si à l’ori­gine d’un vé­ri­table mou­ve­ment ar­tis­tique cy­ber, qui n’a ces­sé de gros­sir de­puis : le fan edit. Une ini­tia­tive lan­cée par le « phan­tom edi­tor » (ou mon­teur fan­tôme), un pro­fes­sion­nel de Hol­ly­wood ano­nyme qui par­vient à re­mon­ter ce pre­mier épi­sode à sa conve­nance, d’abord en VHS puis en DVD, pour en lis­ser les dé­fauts, ou­vrant la porte à des cen­taines d’ému­la­teurs et de va­ria­tions (sans Jar Jar, en noir et blanc et muet, les trois épi­sodes en un seul film…) de la pré­lo­gie.

« Il faut com­prendre que je n’ai ja­mais fait du ci­né­ma com­mer­cial, à l’ex­cep­tion des In­dia­na Jones, ana­lyse George Lu­cas. Per­sonne ne pen­sait qu’Ame­ri­can Graf­fi­ti ou La Guerre des étoiles al­laient mar­cher.

« IL Y A DÉ­SOR­MAIS DEUX FANBASES DE STAR WARS, LES PLUS ET LES MOINS DE 25 ANS. » GEORGE LU­CAS

Ce qui s’est pas­sé, c’est que tout le monde avait en tête la pré­lo­gie évi­dente et que je ne suis pas al­lé dans ce sens. Je n’ai pas tour­né la ver­sion que tout le monde at­ten­dait, celle où l’épi­sode III (La Re­vanche des Sith, où Anakin de­vient Va­dor) au­rait été l’épi­sode I. En­suite, on au­rait eu deux films avec Dark Va­dor qui sillonne la ga­laxie, coupe des têtes avec son sabre, ter­ro­rise et tue tout le monde. Non, la ques­tion que me suis po­sée, c’est : “Com­ment est-il de­ve­nu Dark Va­dor ?” Je vou­lais ex­plo­rer ses re­la­tions avec le monde, ses dé­buts. Mon­trer qu’il était un gen­til pe­tit gar­çon, qui passe du cô­té obs­cur. Com­ment une bonne per­sonne de­vient mau­vaise, com­ment une dé­mo­cra­tie de­vient une dic­ta­ture, tout en pen­sant être dans le droit che­min. »

Dans les deux épi­sodes sui­vants, Lu­cas fe­ra certes dis­pa­raître Jar Jar et les autres as­pects les plus en­fan­tins, mais il conser­ve­ra le hié­ra­tisme vi­suel gla­çant de La Me­nace fan­tôme, di­rec­te­ment is­su de son pre­mier film THX 1138 et tran­chant ra­di­ca­le­ment avec le « clas­sic Star Wars » que le public es­pé­rait. La Me­nace ­fan­tôme est en vé­ri­té plus in­té­res­sant à re­gar­der sous le prisme de la fil­mo­gra­phie de George Lu­cas réa­li­sa­teur, que sous ce­lui de Star Wars. Mal­gré ses nom­breuses mal­adresses et dé­fauts, c’est un com­pro­mis plus équi­li­bré entre le ci­né­ma ex­pé­ri­men­tal du Lu­cas des dé­buts et le jack­pot com­mer­cial de l’épi­sode IV (La Guerre des étoiles/Un nou­vel es­poir). C’est Lu­cas je­tant un re­gard in­tros­pec­tif sur lui-même et sur sa créa­ti­vi­té ori­gi­nelle, re­tour­nant dans sa propre en­fance et ado­les­cence, sans doute le tes­ta­ment dé­fi­ni­tif du jeune idéa­liste qui som­meille tou­jours en lui, et qui au­rait pu, de l’aveu même de ses amis Fran­cis Ford Coppola et John Mi­lius, être un très grand réa­li­sa­teur. S’il n’avait pas créé Star Wars...

« JE N’AI JA­MAIS FAIT DE CI­NÉ­MA COM­MER­CIAL. » GEORGE LU­CAS

Ewan McG­re­gor et Liam Nee­son dans La Me­nace fan­tôme.

La Me­nace fan­tôme, de George Lu­cas.

Jake Lloyd dans La Me­nace fan­tôme.

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