Mike Ty­son mal­mène l’en­quête

Cham­pion du monde de la re­con­ver­sion bi­zarre, Mike Ty­son se fait dé­tec­tive du sur­na­tu­rel dans un des­sin ani­mé Adult Swim qui doit moins à Scoo­by-Doo qu’à l’hu­mour congé­ni­tal et éso­té­rique de Tim & Eric.

Première - Hors-série - - FOCUS - PAR DA­VID MARTINEZ

Avant, le monde était simple. C’est vrai : la boxe, c’était pour pa­pa et les des­sins ani­més pour bé­bé. Au­jourd’hui, tout est beau­coup, beau­coup plus com­pli­qué et la res­pon­sa­bi­li­té en in­combe ma­jo­ri­tai­re­ment à l’an­cien cham­pion du monde de boxe Mi­chael Ge­rard Ty­son (il tient beau­coup à son se­cond pré­nom).

Créé en 2014 par Hugh Da­vid­son pour la chaîne Adult Swim, Mike Ty­son Mys­te­ries est un des­sin ani­mé pour adultes qui se croient en­core des en­fants. À moins que ce ne soit l’in­verse. On y voit l’an­cien boxeur/ re­pris de jus­tice/people/co­mé­dien/etc. y di­ri­ger une équipe d’en­quê­teurs spé­cia­li­sés dans le sur­na­tu­rel, au vo­lant d’un mi­ni­van, et ré­soudre des énigmes au pé­ril de pas grand-chose, vu qu’il fi­nit sou­vent par col­ler des bourre-pifs à tout le monde. Il a une fille adop­tive co­réenne sur­douée nom­mée Yung-Hee que tout le monde prend pour un garçon et vit avec le fan­tôme d’un lord an­glais et un pi­geon ob­sé­dé sexuel qui parle (ce qui nous per­met de sa­voir qu’il est ob­sé­dé sexuel). Ça vous rap­pelle quelque chose? C’est nor­mal... Hom­mage ap­puyé à Scoo­by-Doo et aux pro­duc­tions Han­na-Bar­be­ra des six­ties, mais aus­si au plus obscur I am the Grea­test – The Ad­ven­tures of Mu­ham­mad Ali (1977), Mike Ty­son Mys­te­ries est l’un de ces pro­jets com­plè­te­ment ab­surdes, qui semblent ne s’adres­ser qu’à une très pe­tite poi­gnée d’es­thètes ré­gres­sifs et à deux ou trois sto­ners qui, à l’heure de dif­fu­sion du pro­gramme, re­gar­de­raient de toute fa­çon. C’est pour­tant un pe­tit bi­jou de poé­sie ré­gres­sive et sur­tout une concen­tra­tion de ta­lents.

Clou­seau her­cu­léen

Le créa­teur Hugh Da­vid­son est lui-même un per­son­nage. Co­mé­dien mais aus­si scé­na­riste, il a fait ses armes sur d’autres pro­duc­tions War­ner Te­le­vi­sion comme le Loo­ney Tunes Show avant de de­ve­nir l’un des scé­na­ristes at­ti­trés de la sé­rie culte Ro­bot Chi­cken. Avec ses par­te­naires at­ti­trés (no­tam­ment Ra­chel Ram­ras, son épouse qui prête éga­le­ment sa voix à YungHee) et Lar­ry Dorf, il est al­lé cher­cher le vé­ri­table Mike Ty­son pour lui pro­po­ser ce truc ab­surde : prê­ter sa voix à un Ty­son en sur­vê­te­ment bleu Klein (c’est im­por­tant) re­con­ver­ti en dé­tec­tive et dont les en­quêtes consistent à ai­der Cor­mac McCar­thy à fi­nir son pro­chain livre ou Gar­ry Kas­pa­rov à battre une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans un tour­noi d’échecs. Le plus amu­sant étant que notre hé­ros réus­sit ra­re­ment ses dé­fis. Voire, les fait lui-même foi­rer tel un ins­pec­teur Clou­seau à la force her­cu­léenne. Ajou­tons que le pi­geon ob­sé­dé est dou­blé par le gé­nie du stand-up Norm Mac­do­nald (ex du SNL) et que le fan­tôme est en fait le Mar­quis de Queens­ber­ry (noble an­glais à qui l’on doit les règles mo­dernes de la boxe) et vous au­rez une idée du mé­lange des genres. Cu­rieu­se­ment, la sauce prend. C’est drôle, culti­vé, gore, ab­surde, pro­vo­ca­teur, bour­ré de ré­fé­rences à l’art contem­po­rain, la pop culture, l’éso­té­risme, le sport et le por­no. Sur­tout pas pour les pe­tits, donc, mais pas vrai­ment pour les grands non plus : de fait ré­ser­vé à tous ceux qui sont res­tés coin­cés entre deux âges. D’ailleurs, le trio d’au­teurs est éga­le­ment res­pon­sable d’une sé­rie live, No­bo­dies, dans la­quelle ils in­carnent les au­teurs frus­trés d’un show té­lé pour les bam­bins. Il faut croire qu’ils ont mal­gré tout trou­vé un pu­blic : Mike Ty­son Mys­te­rie, dif­fu­sée sur Adult Swim, vient d’être re­nou ve­lée pour une qua­trième sai­son...

re­garde après du Tim & Eric semble cu­rieu­se­ment in­fec­té par leur es­prit. Un peu comme ces ef­fets d’op­tique qui font voir des spi­rales dans les ta­bleaux de Van Gogh, les bi­douillages vi­déo, les trou­vailles so­nores (jingles, brui­tages, voix) et quelques ou­trances dif­fi­ciles à ou­blier (le pan­ta­lon pour in­con­ti­nents Cin­co do­té de larges ré­ser­voirs tout au long des jambes), rendent cer­taines images in­dé­lé­biles. En ce­la, on peut consi­dé­rer Tim & Eric comme un équi­valent du grand re­quin blanc ou du té­lé­phone por­table : un mal né­ces­saire. Dan­ge­reux, mais in­dis­pen­sables à leur éco­sys­tème. Vé­ri­tables dra­gueurs de mines du co­mique bête et mé­chant, ils sont à la fois les élé­ments les plus in­con­trô­lables d’un mar­ché bien ro­dé (la pro­duc­tion al­ter­na­tive pour chaînes câ­blées, Web et dé­sor­mais ré­seaux so­ciaux) et sa sou­pape de sé­cu­ri­té. Ils testent et re­poussent les li­mites du mau­vais goût tout en ins­pi­rant une bonne par­tie du cou­rant gé­né­ral. Car de­puis long­temps Tim & Eric ont ba­layé la ques­tion ba­teau « Peut-on rire de tout ? » pour la rem­pla­cer par sa bien plus la­pi­daire et an­gois­sante ver­sion : « Peut-on rire ? »

Su­pers­tars confi­den­tielles

En 2012, Tim & Eric larguent une bombe dont la dé­fla­gra­tion (pour ceux qui étaient dans la zone d’impact) se fait en­core sen­tir : un long mé­trage. Tim & Eric’s Bil­lion Dol­lar Mo­vie est pas­sé to­ta­le­ment in­aper­çu au box-of­fice, mais s’est taillé peu à peu une ré­pu­ta­tion d’ob­jet tel­le­ment in­con­ce­va­ble­ment glauque qu’il en de­vient sub­ver­sif. Tim & Eric y sont deux réa­li­sa­teurs qui, à la suite d’er­reurs d’ap­pré­cia­tion (un cos­tume or­né de dia­mants trop cher et un ac­teur qui s’avère n’être que le so­sie de John­ny Depp), doivent rem­bour­ser un mil­liard de dol­lars à leurs fi­nan­ciers. Ils dé­cident donc, en toute lo­gique, de di­ri­ger un centre com­mer­cial... Le film est de­ve­nu la mas­cotte du tout-Hol­ly­wood qui y voit une mer­veilleuse preuve de leur li­ber­té d’ex­pres­sion. Tant mieux, puis­qu’il offre aux Che­val­lier et Las­pa­lès amé­ri­cains une li­ber­té ab­so­lue... à vie.

Au­jourd’hui, Tim & Eric sont des su­pers­tars confi­den­tielles. Ils fêtent les dix ans du Awe­some Show, Great Job ! par une tour­née presque mon­diale (le ca­rac­tère qua­si in­tra­dui­sible de leur hu­mour li­mi­tant l’ac­cès à notre belle fran­co­pho­nie). Une nou­velle sai­son de leurs Bed­time Sto­ries (des sketches ins­pi­rés de contes d’hor­reur dé­tour­nés) est ar­ri­vée sur Adult Swim et cha­cun de son cô­té mul­ti­plie les pro­jets en so­lo ou avec d’autres par­te­naires. Eric Wa­re­heim est dé­sor­mais connu pour être le par­te­naire d’Aziz An­sa­ri dans la sé­rie Net­flix Mas­ter of None. Quant à Tim, il sort des disques, conti­nue le stand-up (il ou­blie son texte, se bat avec le pu­blic), co­écrit et joue dans des films (deux chefs-d’oeuvre de leur co­pain Rick Al­ver­son : The Co­me­dy, en 2013 avec Eric en guest et En­ter­tain­ment, en 2016) et sur­tout, conti­nue d’ali­men­ter le ré­seau Adult Swim (mal­heu­reu­se­ment uni­que­ment ac­ces­sible aux États-Unis) avec un avan­ta­geux rem­pla­çant au géant Eric : Gregg Tur­king­ton, un avor­ton au phy­sique d’em­ployé de morgue chez Lu­cky Luke, mais pur gé­nie co­mique. Il a d’ailleurs créé un per­son­nage de scène : Neil Ham­bur­ger, qui lui per­met de tra­ver­ser l’Amé­rique en in­sul­tant les spec­ta­teurs d’une voix na­sillarde et al­coo­li­sée. Avec Tur­king­ton, Tim a pon­du une sé­rie po­li­cière (De­cker, six sai­sons) et une émis­sion de ci­né­ma (On Ci­ne­ma at the Ci­ne­ma) qui ont gé­né­ré une nou­velle cha­pelle de fans hys­té­riques, à base de fausses ri­va­li­tés et pé­ri­pé­ties abra­ca­da­brantes. Un autre membre de la bande, le mon­teur Vic Ber­ger IV, qui poste ré­gu­liè­re­ment sur Twit­ter des vi­déos vi­rales (re­mon­tages de dis­cours po­li­tiques ou de talk-shows bour­rés de coups d’aver­tis­seur et de zooms dis­gra­cieux) a connu un tel suc­cès qu’il est à son tour copié par tous les as­pi­rants pro­vo­ca­teurs du Net.

Si vous vou­lez sa­voir pour­quoi John C. Reilly porte un blou­son si­gné « Good for Your Heath » dans Kong – Skull Is­land, pour­quoi le réa­li­sa­teur de la sé­rie culte Mr. Ro­bot a consa­cré un épi­sode en­tier à re­créer une fausse sit­com des an­nées 80 « à la Tim & Eric », pour­quoi des sé­ries comme Prea­cher semblent lit­té­ra­le­ment ins­pi­rées par leur uni­vers, il fau­dra bien un jour ou l’autre ris­quer l’ex­po­si­tion pro­lon­gée. Tim & Eric sont des gé­nies in­fec­tieux. Dan­ge­reux pour les es­to­macs sen­sibles, peut-être, mais in­dis­pen­sables en ce qu’ils vont là ou per­sonne d’autre n’ose al­ler.

LEUR UNI VERS INFU SE DAN­GE­REU­SE­MENT DANS LES SÉRI ES QUE NOUS CONSOM MONS.

Mike Ty­son Mys­te­ries

Tim and Eric Awe­some Show, Great Job !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.