Les sé­ries fran­çaises sont-elles prêtes à par­tir en vrille?

Main­te­nant qu’elles ont bien né­go­cié le vi­rage de la mo­der­ni­té, les sé­ries fran­çaises sont-elles prêtes à suc­com­ber aux sirènes de l’étrange? Pre­mière est par­ti en­quê­ter au pays de Bel­phé­gor et des Re­ve­nants.

Première - Hors-série - - SOMMAIRE - PAR FRÉ­DÉ­RIC FOUBERT

Le bi­zarre est à por­tée de main. Là, de­vant nous, sans même que l’on s’en aper­çoive. Il suf­fit de faire un pas de cô­té, d’écar­quiller les yeux, pour réa­li­ser que ce qu’on te­nait jus­qu’ici pour nor­mal est en fait to­ta­le­ment ir­réel. Pre­nons, par exemple, cette news té­lé, tom­bée au coeur de l’été : « Bru­no Du­mont tourne Coin Coin et les Z’In­hu­mains, la suite de P’tit Quin­quin, dans la­quelle Quin­quin, qui se fait dé­sor­mais ap­pe­lé Coin Coin, dé­couvre un éton­nant mag­ma ex­tra­ter­restre. » Bon, euh... OK. Ima­gi­nons main­te­nant qu’un ci­né­phile pur et dur pla­cé en som­meil cryo­gé­nique au dé­but des an­nées 2000 se ré­veille au­jourd’hui et tombe sur cette in­no­cente dé­pêche. Il hur­le­rait im­mé­dia­te­ment à la fake news. Bru­no Du­mont re­con­ver­ti dans la co­mé­die de science-fic­tion ? L’ex-prof de phi­lo, le mo­ra­liste tem­pé­tueux, le Grand Prix du Ju­ry du Fes­ti­val de Cannes tour­nant une... sé­rie té­lé ?!? À en ava­ler son cof­fret DVD de La Mai­son des bois... Mais, au­jourd’hui, le fait que 1,3 mil­lion de Fran­çais (les au­diences de P’tit Quin­quin sur Arte) at­tendent de pied ferme une ver­sion co­mi­co-ar­ty de La Soupe aux choux par le réa­li­sa­teur de L’Hu­ma­ni­té ne sur­prend plus per­sonne. C’est bien la preuve que les choses ont chan­gé ? Qu’une ré­vo­lu­tion a eu lieu ? Non ?

« Bien sûr que ça bouge, ras­sure Her­vé Had­mar, créa­teur

des Té­moins et de Pi­galle, la nuit, pion­nier de l’étrange made in France de­puis une dé­cen­nie. On me po­sait dé­jà la même ques­tion il y a dix ans ! Et ça a beau­coup évo­lué de­puis. Si ça change au­tant dans les dix pro­chaines an­nées, alors on pour­ra être sa­tis­fait du che­min par­cou­ru. » L’homme sait de quoi il parle. Il a tâ­té de tous les for­mats, de toutes les chaînes (mi­ni-sé­rie pour France 3, « feuille­to­nant » pour France 2, 3 x 90 mi­nutes pour Arte, sé­rie Ca­nal...) et mi­lite de­puis ses dé­buts pour que la té­lé soit re­con­nue comme un ter­rain fer­tile pour l’oni­risme, l’ex­pé­ri­men­ta­tion, la rê­ve­rie. Écou­tons-le : « Ce qui se passe aux États-Unis avec Le­gion, Twin Peaks et les autres, c’est avant tout une vo­lon­té édi­to­riale. Les « tuyaux » se mul­ti­plient : HBO, Net­flix, Ama­zon, Apple... Même le site por­no xHam­ster a pro­po­sé aux soeurs Lilly et La­na Wa­chows­ki de fi­nan­cer la sai­son 3 de Sense8 ! Ces dif­fu­seurs veulent of­frir ce qu’il n’y a pas chez le voi­sin, des conte­nus aty­piques qui af­firment l’iden­ti­té de leur chaîne. Du coup, c’est un nou­vel âge d’or pour les créa­tifs. »

Nou­velle vague fran­çaise

Vu d’ici, for­cé­ment, ça fait rê­ver... « En France, on n’en est pas en­core là. Il n’y a que quatre ou cinq tuyaux qui peuvent pro­duire des sé­ries. Dont deux chaînes pri­vées très grand pu­blic, TF1 et M6, qui visent la fa­mille, et le ser­vice pu­blic, qui a une ligne édi­to­riale à res­pec­ter. L’in­dus­trie ne per­met pas d’en­vi­sa­ger un élec­tro­choc, où on ver­rait sou­dain ar­ri­ver une de­mi-dou­zaine de sé­ries com­plè­te­ment bar­rées, li­bé­rées des contraintes. Je n’y crois pas une se­conde. En re­vanche, on sent que les scé­na­ristes, les pro­duc­teurs, les dif­fu­seurs ont tous en­vie de faire des choses. »

C’est vrai, c’est dans l’air. On sent la pres­sion mon­ter. La vague gros­sir. Joann Sfar pré­pare pour Ca­nal+ Mons­ter’s Sh­rink, l’adap­ta­tion de son ro­man de vam­pires L’Éter­nel. OCS et Arte jouent la carte SF (Mis­sions, Tre­pa­lium, Trans­ferts). Et la deuxième sé­rie fran­çaise de Net­flix, après Mar­seille, se­ra un show d’an­ti­ci­pa­tion, Os­mo­sis, écrit par la scé­na­riste des Re­ve­nants Audrey Fou­ché... Mais pour­quoi si tard? Pour­quoi seule­ment main­te­nant ? Fa­brice de la Patellière, di­rec­teur de la fic­tion à Ca­nal+, re­trace pour nous l’his­toire des sé­ries fran­çaises mo­dernes, qui est aus­si celle de sa chaîne : « Avant Les Re­ve­nants, il n’y avait au­cune pro­po­si­tion des au­teurs dans le do­maine de l’étrange ou du fan­tas­tique. Mais il faut dire que les chaînes ne les at­ten­daient pas sur ce ter­rain-là. C’était plus fa­cile pour les scé­na­ristes de pro­po­ser un po­lar... À Ca­nal, au dé­but, on a choi­si de mettre l’ac­cent sur le réa­lisme, parce qu’à l’époque, les sé­ries fran­çaises étaient ac­cu­sées de ne pas être cré­dibles. On vou­lait prou­ver le contraire. Peut-être n’a-t-on pas suf­fi­sam­ment en­cou­ra­gé l’ima­gi­naire chez les au­teurs. » Le suc­cès des Re­ve­nants, en 2012, ouvre une pre­mière brèche. Dans la­quelle s’en­gouffrent quelques francs-ti­reurs : Jan « Do­ber­mann » Kou­nen est mis­sion­né pour adap­ter un bou­quin de Jean-Ch­ris­tophe Gran­gé, Le Vol des ci­gognes, et Ro­ger « Les Lois de l’at­trac­tion » Ava­ry s’em­pare de la sai­son 2 de XIII. Ça fi­nit en vi­sions cha­ma­niques hal­lu­ci­nées (pour le pre­mier) et en bas­tons de nonnes tueuses dans un Shan­ghai in­ter­lope (pour le se­cond). Mais même sur Ca­nal, il faut faire gaffe à ne pas mettre tous les comp­teurs dans le rouge : « On avait été cher­ché Jan pour ce sup­plé­ment de fo­lie. Il est al­lé très loin, il a fil­mé des choses qui n’étaient pas dans le scé­na­rio. Fi­na­le­ment, il a don­né le sen­ti­ment de se perdre dans le ré­cit. Parce qu’il aime se perdre, je crois... Pa­reil pour Ro­ger, qui a trans­for­mé XIII, un th­riller à l’amé­ri­caine, en sé­rie de genre dé­cou­sue, sans vé­ri­table fil conduc­teur. Ça a lais­sé beau­coup de gens sur le bord de la route. Les sé­ries les plus folles ont aus­si be­soin d’être les plus te­nues. »

L’in­dus­trie tâ­tonne, donc. Comme s’il n’y avait au­cun re­père, au­cune tra­di­tion. Pour­tant, l’une des plus grandes my­tho­lo­gies de l’ère ORTF est une sé­rie « de genre » (Bel­phé­gor) et les titres de la col­lec­tion de DVD « iné­dits fan­tas­tiques » édi­tés par l’Ina (La Bri­gade des ma­lé­fices, Le Col­lec­tion­neur de cer­veaux...) prouvent qu’il s’en est pas­sé de belles avant Mi­mie Ma­thy. Mais c’est comme si le fil s’était rom­pu. « La pré­pon­dé­rance des uni­vers amé­ri­cains a peut-être com­plexé les au­teurs, ana­lyse Oli­vier Wot­ling, di­rec­teur de l’uni­té fic­tion d’Arte. C’est dom­mage, parce qu’il y a d’autres traditions que l’an­glo-saxonne. Sur Arte, on a pro­po­sé

LES « LESP LUS SÉRIESFOLL ES ONT AUS­SI BES OIN D’ÊTRE LES PLUS TEN UES. » FA­BRICE DE LA PATELLIÈRE, DI­REC­TEUR DE LA FIC­TION À CA­NAL+

Au-de­là des murs, qui ap­par­tient à une li­gnée go­thique lit­té­raire, Ni­co­las Bou­kh­rief vient d’adap­ter Un ciel ra­dieux, le man­ga de Jirõ Ta­ni­gu­chi, il y a la sai­son 2 de P’tit Quin­quin... On veut mon­trer que cer­tains plats qu’on croit connaître peuvent avoir un goût dif­fé­rent. » Même son de cloche chez Jim­my Des­ma­rais, ex-pro­duc­teur des Re­ve­nants pas­sé chez At­lan­tique Pro­duc­tions (Jour po­laire), qui pré­pare une sé­rie wes­tern au­tour du per­son­nage de Djan­go : « Quand le ter­rain a été dé­lais­sé trop long­temps, c’est dur de se le ré­ap­pro­prier. Se­lon moi, la so­lu­tion, c’est de « twis­ter » le genre. Comme avec Les Re­ve­nants, que Ca­nal dé­si­gnait comme un « soap fan­tas­tique ». Parce que ce qui prime à la té­lé, c’est l’au­then­ti­ci­té, le réa­lisme, les per­son­nages. Pour les chaînes, les sé­ries de genre pur et dur res­te­ront de la niche des­ti­née à un pu­blic geek ou spé­cia­liste. Le moyen de dé­ve­lop­per ces pro­jets en France, c’est donc de tordre le genre, de l’uni­ver­sa­li­ser. »

Es­pace pu­blic

Mal­gré les bonnes vo­lon­tés af­fi­chées, dif­fi­cile de lut­ter contre l’ho­mo­gé­néi­sa­tion et la re­cherche du dé­no­mi­na­teur com­mun exi­gée par les chaînes. Mais si l’ave­nir, c’était jus­te­ment l’in­verse? L’ex­plo­sion? La seg­men­ta­tion? « C’est la clé, as­sure Her­vé Had­mar. La sé­rie que tu aimes ne se­ra pas celle for­cé­ment celle de tes en­fants ou de ton voi­sin. Sur­tout que tout le monde n’a pas la même vi­tesse de consom­ma­tion. » Un mes­sage bien com­pris par l’ap­pli Black­pills, lan­cée en mai der­nier. D’un format (des sé­ries courtes pour mo­biles, à consom­mer sur le che­min du bou­lot), les fon­da­teurs de la plate-forme sont vite pas­sés à une ligne édi­to­riale. « Entre Mr. Ro­bot et Black Mir­ror », ré­sument-ils. La preuve que le strange reste le meilleur moyen de se dis­tin­guer. Jan Kou­nen (tou­jours dans les bons plans !) planche ac­tuel­le­ment sur The Show, une sa­tire du faux cool de la Si­li­con Val­ley, qui se­ra dis­po l’an­née pro­chaine. « Au­jourd’hui, les pro­jets ris­qués sont moins fi­nan­cés à la té­lé ou au ci­né, constate-t-il. Les au­teurs comme moi vont for­cé­ment mi­grer vers les ré­seaux type Net­flix ou té­lé­phone por­table. En fait, l’es­pace de­vient plus grand pour les pro­jets par­ti­cu­liers. Parce que la niche des gens qui aiment les films pé­tés en France a beau être pe­tite, si tu ra­joutes le reste du monde, t’as un pu­blic énorme ! »

Le pu­blic : dans la bouche de tous nos in­ter­lo­cu­teurs, sans ex­cep­tion, c’est lui le grand mys­tère. L’angle mort du dé­bat, l’in­con­nu de l’équa­tion. Existe-t-il, au moins, ce pu­blic-là ? Va-t-il faire un triomphe aux sé­ries Black­pills ? Les spec­ta­teurs qui ont lâ­ché XIII et Les Re­ve­nants (lire en­ca­dré ci-contre) en cours de route se­ront-il là pour le come-back de P’tit Quin­quin ? Peut-on fi­dé­li­ser avec des pro­po­si­tions « autres », qui re­fusent par dé­fi­ni­tion le ron­ron de la té­lé de confort ? « Non, le pu­blic n’est pas ac­quis, conclut Oli­vier Wot­ling. On ne consi­dère pas que les spec­ta­teurs d’Arte sont spon­ta­né­ment fans de fan­tas­tique ou d’étran­ge­té mais c’est un pa­ri que l’on fait. Parce qu’on es­time qu’il y a un pu­blic à tra­vailler. À ré­ha­bi­tuer. » Il sem­ble­rait donc que l’ave­nir de la Strange TV à la fran­çaise soit aus­si entre nos mains à nous, spec­ta­teurs. On conti­nue le com­bat ?

« LES AU TEURS COMME MOI VONT MIGR ER VERS LES RÉSE AUX TYPE NE TFLIX. » JAN KOU­NEN, RÉA­LI­SA­TEUR

P’tit Quin­quin, de Bru­no Du­mont.

XIII, sai­son 2, de Ro­ger Ava­ry.

Un ciel ra­dieux, de Ni­co­las Bou­kh­rief.

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