Tim & Éric, mau­vais gé­nies de la té­lé.

Tim & Eric sont qua­si­ment in­con­nus en France. Une poi­gnée de hap­py few (les trois quarts du stand-up fran­çais) leur voue un culte à leur dé­me­sure, mais leur re­gistre les des­tine à res­ter la pas­sion hon­teuse de quelques adeptes cou­ra­geux. C’est mieux comme

Première - Hors-série - - SOMMAIRE - PAR DA­VID MARTINEZ

ls n’ont pas l’air comme ça, mais Tim Hei­de­cker (le pe­tit re­plet) et Eric Wa­re­heim (le géant bar­bu) forment de­puis plus de dix ans le duo co­mique le plus pro­vo­ca­teur, ab­surde, bi­zarre, dé­ca­lé de la té­lé­vi­sion amé­ri­caine et pro­ba­ble­ment mon­diale. Ima­gi­nez un puis­sant concen­tré de tous les autres su­jets de ce nu­mé­ro et vous au­rez une pre­mière idée de leur uni­vers. Talk­shows, sketches, fausses pubs, look ré­tro ins­pi­ré des jeux té­lé, des soaps et de la Pu­blic Ac­cess TV (ces chaînes du câble où l’on peut dif­fu­ser ses propres in­fo­mer­ciaux et pe­tites an­nonces) des an­nées 80 : a prio­ri le re­gistre est ce­lui de tous les autres co­miques ca­tho­diques. L’hu­mour trash à mi-che­min entre Ha­ra-Ki­ri (l’an­cêtre de Char­lie Heb­do), Ben­ny Hill, Les Nuls ou les Mes­sages à ca­rac­tère in­for­ma­tif de Ni­co­las & Bru­no n’est pas non plus leur marque de fa­brique. Ce qui les rend ab­so­lu­ment uniques, c’est d’abord qu’ils vont plus loin que n’im­porte qui avant eux. Beau­coup plus loin même, dans un re­gistre où la moindre faute de goût (pa­ra­doxa­le­ment), la moindre er­reur de ti­ming ou de ton les condam­ne­rait aux tré­fonds de la si­nis­trose pa­thé­tique et vul­gaire.

Or­fèvres de l’hu­mour bête et mé­chant, Tim & Eric ne sont d’ailleurs pas à un pa­ra­doxe près. Si leurs pro­duc­tions res­semblent à des col­lages ama­teurs, leur jeu d’ac­teur aux scènes dia­lo­guées d’un por­no al­le­mand dou­blé et leur uni­vers es­thé­tique au conte­nu d’une couche de nour­ris­son at­teint de gas­tro-en­té­rite, les deux las­cars n’ont rien d’une paire de fai­néants. Au fil des an­nées, ils ont dé­ve­lop­pé un uni­vers, un lan­gage, des codes, toute une doxa qui, faute d’ar­ri­ver un jour jus­qu’à nous, in­fuse dé­sor­mais dan­ge­reu­se­ment dans ce que nous consom­mons, in­no­centes bre­bis, lorsque nous al­lu­mons notre té­lé­vi­seur dans l’es­poir de « lo­ler » un bon coup. Ce qui ap­pa­raît au spec­ta­teur can­dide, comme un dé­fer­le­ment de zooms af­freux, de sons stri­dents et de cou­leurs ba­veuses s’avère un sa­vant en­che­vê­tre­ment – osons dire presque avant-garde – de ré­fé­rences, faux accidents et

dé­fauts tech­niques qui, au contraire du chaos, signent avec un sa­voir-faire ob­sé­dant cha­cun de leurs shows té­lé. En in­vi­tant d’an­ciennes gloires dé­chues du pe­tit écran (ani­ma­teurs ou co­mé­diens à la re­traite), mais aus­si de vé­ri­tables SDF, les ré­si­dents des mai­sons de re­traites du coin, ou des han­di­ca­pés à jouer dans leurs sketches sur­réa­listes, ils ont su trou­ver un équi­libre presque poé­tique entre la co­mé­die ré­gres­sive et le com­men­taire poil à grat­ter. Un peu comme si le Pro­fes­seur Cho­ron avait eu un en­fant avec Di­vine, le tra­ves­ti des films de John Wa­ters... C’est cette poé­sie (ou shrim, sorte de mé­di­ta­tion trans­cen­dan­tale au coeur de leur sys­tème es­thé­tique) qui per­met toutes les ou­trances et tous les dé­ra­pages.

Ven­tri­loques éden­tés

Tim Hei­de­cker et Eric Wa­re­heim se sont ren­con­trés à l’uni­ver­si­té de Phi­la­del­phie en 1994. Tous deux étu­diants en art, ils com­mencent à se filmer, à écrire des sketches et dé­ve­lop­per des pro­jets. L’un d’eux, Tom Goes to the Mayor, les fait re­mar­quer par Bob Oden­kirk, gé­nial trans­fuge du Sa­tur­day Night Live, de­puis re­con­ver­ti en avo­cat vé­reux au grand coeur de Bet­ter Call Saul. Suite de courts mé­trages ani­més qui re­prennent tous le même sché­ma (Tom va par­ler au maire d’un pro­blème quel­conque), Tom Goes to the Mayor est ache­té par la chaîne Adult Swim, qui n’est en­core à l’époque qu’une éma­na­tion de la chaîne pour en­fants Car­toon Net­work. En ré­fé­rence aux cou­loirs de nage pour adultes dans les pis­cines mu­ni­ci­pales, Adult Swim ne dif­fuse qu’entre mi­nuit et six heures du ma­tin et en grande ma­jo­ri­té des sé­ries ani­mées pour jeunes adultes. Tim & Eric vont opé­rer une ré­vo­lu­tion en créant Tim and Eric Awe­some Show, Great Job !, le show qui va les pro­pul­ser au rang de gé­nies trash in­con­tour­nables. In­des­crip­tible fourre-tout, Awe­some Show, Great Job ! est dif­fu­sé à par­tir de 2007 pen­dant cinq sai­sons d’une di­zaine d’épi­sodes cha­cun. Du­rant vingt mi­nutes, s’en­chaînent des sé­quences ab­surdes, des sketches in­com­pré­hen­sibles, des fausses pubs vo­lon­tai­re­ment ra­tées, des jeux na­vrants, des clips rin­gards et se suivent des ven­tri­loques éden­tés, des ma­gi­ciens ivres... Le tout au mi­lieu d’in­ter­ludes bour­rés de ca­méos pres­ti­gieux (John C. Reilly, Paul Rudd, Ben Stiller, Bob Oden­kirk, Jeff Gold­blum, Will Fer­rell, Zach Ga­li­fia­na­kis) et de des­sins ani­més sans dé­but ni fin.

Mo­zart, Tim & Eric

Tout ça au­rait l’air d’une pan­ta­lon­nade à voir au troi­sième de­gré uni­que­ment si le suc­cès n’avait pas été im­mé­diat. Parce que si Tim & Eric sont trash, Tim & Eric sont cool et der­rière la fa­çade du n’im­porte quoi, se ré­vèle au vaillant té­lé­phage in­som­niaque une porte in­ter­di­men­sion­nelle, pas très éloi­gnée de celles que l’on voit dans Twin Peaks, ou­verte sur un uni­vers dan­ge­reu­se­ment sé­dui­sant qui, à forte dose, peut pro­vo­quer un puis­sant ef­fet de ré­ma­nence. Si le si­lence qui suit un opé­ra de Mo­zart est en­core du Mo­zart, tout ce qu’on

TIM & ERIC TES TENT ET REPO USSENT LES LIMIT ES DU MAU­VAIS GOÛ T.

Tim and Eric Awe­some Show, Great Job !

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