S.Town est un pod­cast.

Le feuille­ton le plus trou­blant de l’an­née ne se re­garde pas mais s’écoute. En sept épi­sodes, le pod­cast do­cu­men­taire S.Town brosse le por­trait hal­lu­ci­nant d’un hor­lo­ger de l’Ala­ba­ma, ama­teur de la­by­rinthe et de chasse au tré­sor. Un nou­veau mes­sie.

Première - Hors-série - - SOM­MAIRE - PAR GRÉ­GO­RY LE­DERGUE

C’est l’his­toire d’une en­quête cri­mi­nelle qui tourne court et d’une chasse au tré­sor qui se pour­suit en­core à ce jour. C’est sur­tout, au mi­lieu de tout ce­la, l’ex­tra­or­di­naire ré­cit d’un homme, John B. McLe­more, hé­ros du pod­cast phé­no­mène S.Town, dont on ap­prend au fil des épi­sodes qu’il fut un écor­ché vif, grande gueule, re­mon­té contre la dé­cré­pi­tude mo­rale de son Sud na­tal (pen­sez John Good­man dans Treme) ; un gars en or ca­pable de se lais­ser cou­vrir de ta­touages pour sau­ver le sa­lon de ses potes; un hor­lo­ger au­to­di­dacte de classe mon­diale, ver­sé dans des tech­niques ou­bliées et dan­ge­reuses proches de l’al­chi­mie ; un type fa­cé­tieux, aus­si, qui au­rait donc lais­sé à sa mort un ma­got ca­ché sur sa pro­prié­té re­cou­verte d’un im­mense la­by­rinthe vé­gé­tal fait mai­son... Le jour­na­liste Brian Reed, créa­teur de S.Town, va plus loin et nimbe son su­jet, ren­con­tré en des temps pré-Trump, d’une au­ra mys­tique : « John avait une vi­sion apo­ca­lyp­tique des choses. Quand il par­lait de ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ou de crise fi­nan­cière, il te­nait du pro­phète. »

Un homme pas comme les autres

Tout com­mence en 2012. Brian Reed, qui tra­vaille pour la pres­ti­gieuse émis­sion ra­dio This Ame­ri­can Life, se dé­cide à rap­pe­ler John, un au­di­teur qui sou­haite dis­cu­ter d’un meurtre qu’au­rait cou­vert la po­lice chez lui, dans l’Ala­ba­ma. Au bout du fil, John le presse de ve­nir en­quê­ter à Wood­stock, pa­te­lin qu’il sur­nomme Shit­town (« la ville de merde »). « Je n’avais ja­mais par­lé à quel­qu’un de tel, se sou­vient Brian Reed de­puis New York. Il avait une ma­nière si exal­tée de dé­crire sa ville dans ses moindres dé­tails que je n’avais qu’une en­vie : al­ler voir par moi-même. »

Sur place, il dé­couvre un bar­bu de 49 ans qui vit chi­che­ment avec sa mère et sa quin­zaine de chiens sur un vaste ter­rain bor­dé­lique. L’homme est ave­nant mais la piste cri­mi­nelle ne mène nulle part. Dom­mage pour un feuille­ton de pure in­ves­ti­ga­tion cri­mi­nelle à la Se­rial (pré­cé­dent pod­cast à suc­cès créé par

This Ame­ri­can Life)... Mais Brian et sa co­pro­duc­trice Ju­lie Sny­der ne se dé­cou­ragent pas : leur vrai su­jet, ils le sus­pectent, c’est John.

Bro­ke­back Moun­tain

La suite leur don­ne­ra rai­son, alors même que, dans un tra­gique coup de théâtre, l’in­té­res­sé se don­ne­ra la mort. « John m’a par­lé de sa dé­pres­sion dès notre pre­mier en­tre­tien, se rap­pelle Brian Reed, pro­fon­dé­ment ému. Il pou­vait être très né­ga­tif et beau­coup de ses amis ont dé­cla­ré qu’ils pou­vaient se trou­ver to­ta­le­ment dé­pri­més rien que d’avoir par­lé avec lui. J’ai res­sen­ti la même chose. » Après le sui­cide de John, Brian et sa par­te­naire re­cueillent de nom­breux té­moi­gnages qui confirment le ca­rac­tère big­ger than life du per­son­nage et leur ins­pirent la forme très lit­té­raire prise par S.Town, for­mi­dable ob­jet ra­dio­pho­nique aux ac­cents pi­ca­resques.

Cli­max de la sé­rie : l’épi­sode 6 où un cer­tain Olan, in­con­nu au ba­taillon, se ma­ni­feste pour ra­con­ter son ami­tié/ ro­mance contra­riée avec John et sert sur un pla­teau aux au­teurs un mé­lo épique sous in­fluence Bro­ke­back Moun­tain. Bou­le­ver­sant. « Nous n’avions pas pré­mé­di­té cette forme si ro­ma­nesque, confesse Brian Reed. Elle s’est im­po­sée d’elle-même par la grâce du ma­té­riau. John uti­li­sait lui-même la fic­tion comme une ma­nière de don­ner un sens au monde et à sa vie. Quand je suis ar­ri­vé à Wood­stock, il m’a don­né une liste de nou­velles à lire pour com­prendre l’es­prit du lieu : Mau­pas­sant, Shir­ley Jack­son, Faulk­ner... Et il nous a of­fert mé­ta­phore sur mé­ta­phore : un la­by­rinthe géant aux soixante-deux so­lu­tions, le monde de l’hor­lo­ge­rie, et même la for­mule « Shit­town », fi­na­le­ment très lit­té­raire, da­van­tage évo­ca­trice de la ma­nière com­pli­quée qu’avait John de voir le monde que du lieu pro­pre­ment dit... » Plus qu’un do­cu, un drôle d’évan­gile. Su­per­be­ment ra­con­té.

S.Town à écou­ter (en an­glais) en in­té­gra­li­té sur stown­pod­cast.org.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.