MODE D’EM­PLOI

Avec Aman­da, Mi­khaël Hers s’af­firme une fois de plus comme un vé­ri­table poète ur­bain, géo­gra­phiant la ca­pi­tale comme peu de ci­néastes avant lui. Il signe un film qui est au­tant un doux mélo gé­né­ra­tion­nel qu’un es­sai de to­po­gra­phie in­time. Ren­contre.

Première - - SOMMAIRE - PAR GAËL GOL­HEN

Aman­da de Mi­khaël Hers

Dans Aman­da, Mi­khaël Hers filme une fois de plus la so­li­tude et le des­tin bri­sé de tren­te­naires un peu dé­pha­sés. Da­vid (Vincent La­coste) doit gé­rer sa nièce de 7 ans dont la mère a été tuée dans un at­ten­tat pa­ri­sien. Comme dans ses pré­cé­dents films, il y a le deuil, la pop an­glaise, le 16 mm à la lu­mière aus­si douce que poi­gnante. Mais il y a sur­tout Pa­ris, dont Hers se fait le géo­graphe sen­sible, et que la to­po­gra­phie trem­blée et fra­gile (pas­sages, cou­lisses, cours, parcs et jar­dins) ins­pire comme ja­mais. C’est le vrai per­son­nage du film, cen­tral, mul­tiple et chan­geant, que le ci­néaste nous aide à dé­fi­nir ici un peu mieux.

Pa­ris vo­lé

De­puis ses pre­miers courts mé­trages, c’est dans les plis du réel que Mi­khaël Hers fa­çonne son ci­né­ma oua­té et mé­lan­co­lique. La ville est un es­pace ou­vert à l’ac­ci­den­tel qui lui per­met de construire un tis­su poé­tique et nar­ra­tif unique. Dans Aman­da, Pa­ris semble fil­mé à l’ar­rache, dans l’ur­gence, au point qu’on fi­nit par croire que tout a été tour­né sans au­to­ri­sa­tion. « Et pour­tant, non, rien n’a été vo­lé. On avait tous les ac­cords re­quis. Mais ce que je vou­lais, c’était im­mer­ger mes ac­teurs dans le réel, créer une pe­tite bulle de fic­tion à l’in­té­rieur d’un en­vi­ron­ne­ment qui conti­nue de vivre par lui-même, nor­ma­le­ment, sans mise en scène. En tour­nant vite, avec une pe­tite équipe, sans ré­pé­ti­tion et peu de prises, dans des condi­tions qui res­semblent un peu à celles du do­cu­men­taire, je pou­vais dé­li­mi­ter un pé­ri­mètre pour mon film pen­dant qu’au­tour, la vie conti­nuait. » Pa­ris de­vient un per­son­nage qui re­flète les émo­tions de ses hé­ros et qui se fond dans leurs che­mi­ne­ments phy­sio­lo­giques. C’est en les voyant dé­am­bu­ler dans les rues qu’on dé­couvre Da­vid, Aman­da, Lé­na ou en­core Ali­son. La ville épouse leurs états d’âme, et « or­chestre » même leurs aven­tures amou­reuses. Un vis-à-vis de cour d’im­meuble sert de pré­texte à des re­gards trou­blés entre Da­vid et Lé­na ; des tra­jets à vé­lo disent l’em­bal­le­ment des coeurs... « C’est le dé­cor qui m’aide à trou­ver des idées de ci­né­ma. Sou­vent, je pars de là. On ne vit pas de la même fa­çon dans des dé­cors dif­fé­rents, et ça in­flue for­cé­ment sur mes per­son­nages. Pour que l’im­pul­sion du film se dé­clenche, j’ai be­soin qu’elle soit ins­crite dans un lieu. Une place à Nantes, l’ave­nue Par­men­tier à Pa­ris... Le pro­ces­sus d’écri­ture naît de ces en­droits, et c’est ce qui me per­met de dé­ter­mi­ner la re­la­tion des per­son­nages jusque dans leurs rap­ports af­fec­tifs. »

Pa­ris re­trou­vé

« Je n’avais pas en­vie de faire un film so­cié­tal sur les at­ten­tats, j’avais be­soin de fil­mer Pa­ris au pré­sent. » Aman­da ra­conte l’im­pact des at­ten­tats sur un grand ga­min un peu im­ma­ture au­tant que sur la Ville lu­mière. Comme s’il vou­lait conju­rer le trau­ma du 13-No­vembre, Hers filme Pa­ris au mo­ment du bas­cu­le­ment. Le film capte des dé­tails (des mi­li­taires ar­més au fond d’un plan, une dé­to­na­tion qui fait sur­sau­ter tout le monde, des si­rènes qui hurlent) mon­trant que rien ne se­ra plus comme avant. Le ci­né­ma de Mi­khaël Hers se joue peu­têtre là : dans cette fa­çon d’ar­ra­cher des lieux fa­mi­liers au pas­sé, d’em­pê­cher leur dis­pa­ri­tion. « L’Est pa­ri­sien, je connais, et d’une cer­taine ma­nière, je vou­lais le re­trou­ver. C’est une ap­proche ré­tros­pec­tive qui me per­met de voir comme neufs des en­droits avec les­quels j’ai un rap­port af­fec­tif : les ca­drer à tra­vers l’oeil de la ca­mé­ra change tout. Quand on vit dans un quar­tier, quand on le tra­verse tous les jours, on l’em­brasse de ma­nière un peu abs­traite. Je ne di­rais pas qu’on l’ou­blie mais... en le par­ti­tion­nant, en le “re­ca­drant”, on le re­dé­couvre. » Sans ja­mais idéa­li­ser quoi que ce soit : la sen­si­bi­li­té du ci­néaste donne de l’am­pleur et une beau­té cer­taine à des choses très terre à terre, à des dé­tails or­di­naires et quo­ti­diens qui rythment les vies. Son Pa­ris est nor­mal, réel, et à des an­nées-lu­mière des cartes pos­tales ou des cli­chés. Re­con­fi­gu­ré entre les rêves mo­der­nistes et les ves­tiges du XIXe siècle. « Je ne vou­lais rien de conno­té. Je ne vou­lais pas du quar­tier des étu­diants, ni d’un quar­tier bour­geois comme le 16e ar­ron­dis­se­ment. Je vou­lais un Pa­ris mé­tis­sé. Non, pas mé­tis­sé. C’est un Pa­ris qui brasse des choses dif­fé­rentes, un Pa­ris hy­bride, in­dé­fi­ni, dans la proxi­mi­té de zones très di­verses – entre Bas­tille et Na­tion, la place du Co­lo­nel Bour­goin dans le 12e, ses com­plexes mo­dernes et ses im­meubles an­ciens. Les choses, les am­biances, les iden­ti­tés cir­culent. » Chez Mi­khaël Hers, le bâ­ti et les corps, l’ar­chi­tec­ture et ses ac­teurs sont étroi­te­ment liés, comme s’ils étaient em­bar­qués dans une même syn­thèse de l’an­crage et de la dé­rive.

Pa­ris vu par...

Sa lé­gè­re­té, son éner­gie, son at­ten­tion por­tée au dé­tail et sa vo­lon­té d’être tout le temps en ex­té­rieur rap­pellent évi­dem­ment la Nou­velle Vague. Et sur­tout Éric Roh­mer, à qui on l’a sou­vent com­pa­ré : « J’adore Roh­mer, même si je n’ai pas tou­jours com­pris pour­quoi on m’as­so­ciait à son ci­né­ma – à part la pré­sence de Ma­rie Ri­vière dans Me­mo­ry Lane. Mais c’est vrai que je suis très sen­sible à l’at­ten­tion qu’il porte aux lieux. Les Buttes- Chau­mont, le parc Mont­sou­ris... il y avait tou­jours quelque chose de très fort. C’est sans doute lié au 16 mm qui donne un grain, une proxi­mi­té avec les images très par­ti­cu­lières. On a l’im­pres­sion qu’on peut presque tou­cher les choses – à l’exact op­po­sé des images d’au­jourd’hui, sur­dé­fi­nies. » Roh­mer sa­vait sur­tout ins­crire ses per­son­nages dans la ville et leur don­ner une réa­li­té psy­cho­lo­gique en jouant avec les dé­cors. « La ma­nière dont il cerne la psy­cho­lo­gie de ses per­son­nages en uti­li­sant la ville me touche. Ri­vette le fait aus­si. Pa­ris s’en va est un film pas­sion­nant de ce point de vue. » À son échelle, Mi­khaël Hers tente cette ap­proche dans ses films, mais sans ja­mais imi­ter ou pas­ti­cher ses aî­nés.

Mi­khaël Hers, réa­li­sa­teur

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