IN­TER­VIEW EX­PRESS

Après leur wes­tern mo­derne (No Country for Old Men) et leur re­make wes­tern (True Grit), les Coen dé­gainent une an­tho­lo­gie wes­tern, La Bal­lade de Bus­ter Scruggs, film à sketchs tour­né pour Net­flix. Une ré­flexion vio­lente sur l’art de ra­con­ter des his­toires

Première - - SOMMAIRE - PAR FRÉ­DÉ­RIC FOU­BERT

Joel & Ethan Coen

PRE­MIÈRE : La Bal­lade de Bus­ter Scruggs a d’abord été an­non­cé comme une sé­rie Net­flix, et fi­na­le­ment, quelques se­maines avant sa pré­sen­ta­tion à Ve­nise, on a ap­pris que c’était un film à sketchs… Vous avez chan­gé d’avis en cours de route ?

ETHAN COEN : Non, non, dans nos es­prits, ça a tou­jours été pen­sé ain­si. Je crois que la confu­sion vient du fait que le genre du film à sketchs (an­tho­lo­gy mo­vie) est tom­bé en désué­tude. Une an­tho­lo­gie ? Pour Net­flix ? Les gens ont pen­sé que c’était une sé­rie.

JOEL COEN : C’est vrai que ces six his­toires courtes mises bout à bout créent un drôle de for­mat. Mais je ne sais pas pour­quoi l’in­fo est si mal pas­sée. Peut-être que chez Net­flix, ils se sont em­mê­lé les pin­ceaux entre les dé­par­te­ments sé­ries et ci­né­ma ? Ou que les jour­na­listes ont mal com­pris ? Mys­tère...

Les six his­toires sont re­liées entre elles par l’image d’un livre dont on tourne les pages. Ça évoque ce pro­jet que vous n’avez ja­mais réa­li­sé,

The Con­tem­pla­tions, une suite de pe­tits contes phi­lo­so­phiques, liés les uns aux autres par des plans d’un homme dans une bi­blio­thèque…

ETHAN : Wow ! D’où vous sor­tez ça ? Vous li­sez dans nos pen­sées ou quoi ? On n’en a ja­mais par­lé à per­sonne !

C’est un grand su­jet de conver­sa­tion chez vos fans, en fait. Cer­tains disent que The Bar­ber, A Se­rious Man et O’Bro­ther ont d’abord été

des « Con­tem­pla­tions » …

ETHAN : Ah, non, ça c’est faux.

JOEL : Je crois qu’on n’a ja­mais dé­pas­sé le stade ex­pé­ri­men­tal avec cette idée... ETHAN : On avait écrit quelque chose ? JOEL : Je ne pense pas.

ETHAN : Si, rap­pelle-toi, l’his­toire de Vern... JOEL : Oh, Vern... (Il reste son­geur.) C’est vieux, tout ça. Je n’y avais pas pen­sé de­puis vingt ans. Mais ça prouve qu’on a tou­jours été in­té­res­sés par la forme courte.

Jus­te­ment, quelle est l’étin­celle à l’ori­gine de La Bal­lade de Bus­ter

Scruggs ? Votre amour du film à sketchs ou ce­lui de la nou­velle lit­té­raire ?

JOEL : C’est juste qu’au fil du temps, on a cou­ché sur le pa­pier des idées pour des courts mé­trages...

ETHAN : Au bout du cin­quième, on a réa­li­sé qu’en les as­sem­blant, ces ré­cits com­men­çaient à des­si­ner quelque chose.

JOEL : Et comme il n’y avait rien qui re­lie les his­toires entre elles, au­cune to­na­li­té d’en­semble, au­cun per­son­nage ré­cur­rent qui ne les tra­verse, on a pen­sé à ce livre, qui nous rap­pe­lait les illus­trés de notre en­fance. À chaque fois, un des­sin an­nonce l’his­toire qui va suivre.

Le film se re­garde comme une sorte de best of des frères Coen, où chaque seg­ment re­pré­sen­te­rait une veine dif­fé­rente de votre fil­mo. Iro­nique, ly­rique, sar­do­nique, etc.

ETHAN : On ne pense pas à nous quand on écrit. Mais ce qui nous plai­sait et qui res­semble à ce que vous dé­cri­vez, c’est le cô­té juke-box, en ef­fet. Ces chan­sons qui passent les unes après les autres, c’est très agréable.

JOEL : Le film est vrai­ment sé­quen­cé comme un al­bum. Il y a six sketchs, six chan­sons et il faut les écouter dans l’ordre ! Est-ce ce que ça a du sens pour vous quand je parle de vos dif­fé­rentes veines ? Les di­verses sous-ca­té­go­ries du style Coen ?

JOEL : Non !

ETHAN : Non !

L’idée, c’était plu­tôt d’ex­plo­rer les dif­fé­rents sous-genres du wes­tern ?

JOEL : Exac­te­ment. On a fait une sorte d’in­ven­taire. Il nous fal­lait un seg­ment dans une di­li­gence. Un autre avec une ca­ra­vane de pion­niers. Un cow-boy chan­tant... Un sous-genre ou­blié, ça, le cow-boy chan­tant...

JOEL : Peut-être pour de bonnes rai­sons.

Pour­quoi com­men­cer le film à fond dans l’iro­nie, avec ce pre­mier sketch où Tim Blake Nel­son s’égo­sille sur son che­val ? Le wes­tern au XXIe siècle est-il condam­né à être re­gar­dé au se­cond de­gré ? ETHAN : Je conteste ce terme, « iro­nie ». Ce n’est pas iro­nique à nos yeux. On aime vrai­ment les films de cow-boy chan­tant. OK, c’est ana­chro­nique. Dé­so­lé de ne pas pou­voir s’em­pê­cher d’être dé­mo­dés ! Mais on est authentiquement dé­mo­dés, pas ironiquement dé­mo­dés.

JOEL : Ce­ci dit, il faut re­con­naître que, tra­di­tion­nel­le­ment, dans les films de cow-boy chan­tant, on ne voyait pas les doigts des per­son­nages ex­plo­ser en gros plan...

ETHAN : (Pouf­fant.) Non, ef­fec­ti­ve­ment, on en­ri­chit le genre, là ! Mais rien n’in­ter­dit de mon­trer des doigts ou des têtes qui ex­plosent dans un film de cow-boy chan­tant !

Il n’y a pas de règles ?

ETHAN : Si, il y a des règles, mais en même temps... il n’y a pas de règles ! Quel est l’avis des au­teurs d’In­side Llewyn Da­vis sur l’at­tri­bu­tion du prix No­bel de lit­té­ra­ture à Bob Dy­lan ? En France, il y a eu tout un dé­bat pour sa­voir si c’était bien sé­rieux de don­ner ce prix à un chan­teur…

ETHAN :

Je­sus fuck ! On dé­bat vrai­ment de ce genre de choses ? On a dé­jà ga­gné des prix alors on est bien pla­cés pour sa­voir à quel point tout ce­la est to­ta­le­ment idiot.

JOEL : La grande ques­tion étant : « Qui dé­cide de ces ré­com­penses ? » Dieu ?

ETHAN : Le No­bel, ce sont les Suisses. Les Suisses dé­cident ! (Il ri­gole.)

JOEL : Des Sué­dois, plu­tôt, non ? Dieu ne s’étant pas pro­non­cé, je trouve ça bien que les Sué­dois ma­ni­festent leur amour pour Bob Dy­lan. Moi aus­si je l’aime. C’est très bien qu’il ait le No­bel. Pour­quoi être coin­cé sur ces ques­tions ? Pen­sez-vous qu’un scé­na­riste pour­rait un jour ob­te­nir le prix No­bel de lit­té­ra­ture ?

JOEL : Oh, ça va trop loin ! (Ils se marrent.)

ETHAN : Dieu s’y op­po­se­ra.

De Bien­ve­nue à Su­bur­bi­con à

3 Bill­boards – Les Pan­neaux de la ven­geance, en pas­sant par la der­nière sai­son de Far­go, ces der­niers mois ont été très « co­e­niens ». Vous avez conscience d’être de­ve­nus un ad­jec­tif ? ETHAN : Non.

Une ré­fé­rence, di­sons ? Pas mal de gens aiment faire des films « à la Coen »…

ETHAN : Si tant est que ce soit vrai, je ne trouve pas ça par­ti­cu­liè­re­ment agréable.

JOEL : C’est in­té­res­sant, ça pose la ques­tion de l’ori­gi­na­li­té en art. Le vé­ri­table art naïf est dif­fi­cile à trou­ver. Je pré­fère me dire : je suis sur une ri­vière, et c’est la même ri­vière que plein d’autres gens.

ETHAN : Très bien. Mais ça ne te fait ja­mais sen­tir nau­séeux, ces ba­lades en mer ?

JOEL : Non, ça per­met de consta­ter que toutes ces his­toires d’in­fluences sont com­plexes. Ça n’est ja­mais di­rect ou uni­voque. Ça n’est ja­mais « un­tel a fait comme ci, donc l’autre fait comme ça ». Mar­tin McDo­nagh par exemple [le réa­li­sa­teur de 3 Bill­boards], je ne di­rais pas qu’on l’a in­fluen­cé. Je pré­fère pen­ser qu’il bar­bote dans les mêmes eaux que nous. Don’t make it about us, make it about the ri­ver.

ETHAN : OK. Le seul pro­blème, c’est quand c’est fait de ma­nière mal­adroite. Ou quand les gens voient ton in­fluence juste par fa­ci­li­té ou pa­resse in­tel­lec­tuelle.

JOEL : Ouais, t’as rai­son. (Il sou­pire.) Ces trucs sont com­pli­qués. u

« ON EST AUTHENTIQUEMENT DÉ­MO­DÉS, PAS IRONIQUEMENT DÉ­MO­DÉS. » ETHAN COEN

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