Les re­clus du châ­teau de Mon­flan­quin, dix ans d’es­cla­vage psy­cho­lo­gique

De 1999 à 2009, la fa­mille Vé­drines a vé­cu sous l’em­prise de Thier­ry Tilly. En se ren­dant es­sen­tiel à leur vie, en les cou­pant du monde et en les dres­sant les uns contre les autres, il est par­ve­nu à contrô­ler leur es­prit et à les rui­ner.

Psychologies - - DOSSIER - Par Isa­belle Taubes

Com­ment cet homme dé­nué de cha­risme a-t-il réus­si à sub­ju­guer onze per­sonnes de trois gé­né­ra­tions dif­fé­rentes ? L’arai­gnée a len­te­ment tis­sé sa toile. Sa pre­mière proie est Ghis­laine de Vé­drines, di­rec­trice d’une école de se­cré­ta­riat, ré­pu­tée être une femme éner­gique. Mais en 1999, avec son ma­ri au chô­mage, en­deuillée par la perte de son père et de sa soeur, elle a be­soin d’un confi­dent. Or Thier­ry Tilly, pré­sen­té par un ami avo­cat, est doué d’une écoute hors pair, il sait faire preuve d’une bien­veillance si­mi­laire à celle d’un thé­ra­peute. Après l’avoir conquise, il aide les membres de la fa­mille, de la grand­mère au fils ca­det, à se sen­tir mieux. C’est la phase de sé­duc­tion. Il de­vient es­sen­tiel à leur exis­tence, le pa­rent idéal dont nous rê­vons tous. Le lien fu­sion­nel qui s’ins­taure ré­veille les sou­ve­nirs de dé­pen­dance que vivent tous les êtres hu­mains dans leur pre­mière en­fance. Il pré­tend être un agent oeu­vrant pour une as­so­cia­tion in­ter­na­tio­nale. Les Vé­drines sont tel­le­ment sub­ju­gués qu’ils le croient. Peu à peu, ils perdent leur es­prit cri­tique, leur ca­pa­ci­té de pen­ser et lui confient la ges­tion de leur pa­tri­moine. Mais Tilly n’a pas seu­le­ment des vi­sées sur leur ar­gent : il veut pos­sé­der leur es­prit. Aus­si, dans un deuxième temps, pour mieux as­seoir son pou­voir, il dres­se­ra les membres du clan les uns contre les autres, bri­se­ra leurs liens af­fec­tifs, at­ti­se­ra les conflits, de­ve­nant le por­te­pa­role de cha­cun vis-à-vis des autres. Com­pre­nant que le ma­ri de Ghis­laine, Jean, ne le prend pas au sé­rieux, il s’ar­range pour l’écar­ter. Jouant de ce fond pa­ra­noïaque qui agite la plu­part d’entre nous, il par­vient à faire croire aux Vé­drines qu’ils sont en dan­ger, cer­nés d’en­ne­mis. C’est la phase de l’iso­le­ment : en 2001, ils se cloîtrent dans leur châ­teau de Mon­flan­quin (Lot-et-Ga­ronne). Sept ans plus tard, à sa de­mande, ils s’exilent en An­gle­terre. La plus jeune des filles, Diane, trime plus de quatre-vingt-dix heures par se­maine pour re­ver­ser son sa­laire au ma­ni­pu­la­teur, qui fait sem­blant de les pro­té­ger du monde hos­tile. En 2009, Ch­ris­tine de Vé­drines1, belle- soeur de Ghis­laine, réus­sit, grâce sa meilleure amie, à échap­per à cet es­cla­vage. Elle s’adresse alors à Me Da­niel Pi­co­tin, spé­cia­liste du « dé­cil­le­ment », une tech­nique psy­cho­lo­gique de li­bé­ra­tion mise au point par un an­cien adepte de la secte Moon. Ré­cu­pé­rés en An­gle­terre, les Vé­drines re­trou­ve­ront pro­gres­si­ve­ment la rai­son, mais pas les 4,5 mil­lions d’eu­ros em­por­tés par Tilly. En 2012, il est condam­né à huit ans de pri­son pour « abus de fai­blesse sur per­sonnes en état de su­jé­tion psy­cho­lo­gique, dé­ten­tion ar­bi­traire et vio­lences vo­lon­taires ». Re­ju­gé en ap­pel un an plus tard, il pren­dra dix ans. 1. Au­teure de Nous n’étions pas ar­més ( Plon).

Ch­ris­tine de Vé­drines (en bas, à dr.) a réus­si à échap­per à Thier­ry Tilly (au centre) en 2009 et a por­té plainte. En 2013, il a été condam­né à dix ans de pri­son.

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