OU­VRIR LES YEUX

Il est très dou­lou­reux de dé­cou­vrir que l’on a été ber­né par son par­te­naire. Voi­ci les com­por­te­ments qui doivent aler­ter et les bonnes ques­tions à se po­ser pour s’en sor­tir.

Psychologies - - DOSSIER - Par Ch­ris­tilla Pel­lé-Douël

D ans le couple, les pe­tites ma­ni­pu­la­tions sont fré­quentes. On tente, par pa­resse, par im­ma­tu­ri­té, d’ob­te­nir que l’autre fasse la vais­selle, aille cher­cher les en­fants à l’école. L’un as­sume les res­pon­sa­bi­li­tés du foyer, tan­dis que l’autre se com­plaît dans une po­si­tion in­fan­tile. Au mieux, on râle un bon coup et on re­cadre ; au pire, on rompt. Ce qui est plus pro­blé­ma­tique, in­dique Fa­bienne Kraemer, psy­cha­na­lyste spé­cia­liste du couple ( lire sa chro­nique p. 74), c’est lors­qu’« une vraie souf­france s’in­si­nue et en­va­hit tout ».

DANS QUEL ÉTAT CETTE RE­LA­TION ME MET-ELLE ?

Cer­tains com­por­te­ments doivent aler­ter : « Un par­te­naire qui fait at­tendre ( pas de nou­velles puis une ra­fale d’ap­pels, ce qui est une ma­nière de hap­per l’autre), ne veut pas s’en­ga­ger (et vous main­tient dans l’es­poir), souffle le chaud et le froid, cultive le se­cret, n’est pas gé­né­reux, peu ou pas em­pa­thique, ré­vèle des ten­dances in­quié­tantes », ex­plique Fa­bienne Kraemer. On pour­rait ajou­ter les per­vers nar­cis­siques, in­fects au sein de leur couple et sé­duc­teurs à l’ex­té­rieur. Ou les in­fi­dèles pa­tho­lo­giques, qui tentent de brouiller les pistes, de nous faire dou­ter de nos per­cep­tions… Mais l’es­sen­tiel à re­pé­rer, que l’on soit homme ou femme (même si les femmes semblent être les vic­times les plus nom­breuses, en rai­son d’une so­cié­té en­core em­preinte de ma­chisme), c’est l’état dans le­quel cette re­la­tion nous met : le fait d’al­ler de plus en plus mal, de perdre sa joie de vivre, d’être op­pres­sé en pré­sence de l’autre, de s’iso­ler de ses amis, de sa fa­mille, de se fâ­cher avec eux, de ne plus faire confiance à per­sonne sont au­tant de signes qu’un « vé­ri­table crime psy­chique », se­lon l’ex­pres­sion de Fa­bienne Kraemer, est en train d’être com­mis.

POUR­QUOI SUIS-JE À CE POINT AVEUGLÉ ?

« Ce qui m’a fait si mal dans la trom­pe­rie de mon ma­ri, c’est de dé­cou­vrir que le jeu du­rait de­puis des mois et qu’il s’était ser­vi de la com­pli­ci­té d’un ami proche pour me leur­rer », té­moigne Laure, 42 ans. Com­ment com­prendre un tel aveu­gle­ment ? Se­lon la psy­chiatre Ma­rie-France Hi­ri­goyen, « le har­ce­leur met en place […] une sé­rie de ma­noeuvres des­ti­nées à em­pê­cher [sa vic­time] de pen­ser et donc de ré­agir1 », la main­te­nant dans un état qu’elle dit proche de l’hyp­nose. Dès que Laure frô­lait la vérité, son ma­ri se lan­çait dans des dis­cours in­ter­mi­nables sur d’autres su­jets. « Des écrans de fu­mée », dit-elle, des­ti­nés à lui faire voir autre chose, comme un ma­gi­cien lors d’un tour. Mais sur­tout, « le ma­ni­pu­la­teur se

fait pas­ser pour ce qu’il n’est pas », in­dique Fa­bienne Kraemer. Une mas­ca­rade vou­lue par le pré­da­teur et sa proie, liés par ce que le psy­cha­na­lyste Re­né Kaës ap­pelle « une al­liance in­cons­ciente alié­nante » : le pre­mier flaire la faille de la se­conde ; celle-ci cher­chait quel­qu’un pour la com­bler, il lui fait croire qu’il est ce­lui-là. « La sé­duc­tion du per­vers ren­voie sa proie à son en­fance, aux ma­ni­pu­la­tions, aux frus­tra­tions, pe­tites ou grandes, in­fli­gées par ses pa­rents ou par ses proches, ana­lyse Fa­bienne Kraemer. Cette si­tua­tion lui “parle”, mais de la mau­vaise ma­nière. » « Mon en­tou­rage ne ces­sait de m’aler­ter, ra­conte Éli­sa­beth, 38 ans ( lire son té­moi­gnage ci- contre), mais je n’en­ten­dais rien, pen­dant des an­nées. » Pour Hé­lène Vec­chia­li, psy­cha­na­lyste et coach, « il s’agit d’une os­cil­la­tion entre dé­ni et re­fou­le­ment, [d’une] mise à l’écart des pen­sées né­ga­tives2 » des­ti­née à pro­té­ger cette al­liance mor­bide. Com­ment se fait alors la prise de conscience ? « En gé­né­ral par un élé­ment dé­clen­cheur, qui sou­dain dé­masque l’autre. Par­fois, peu de chose, comme un bou­quet de fleurs mal ve­nu », dé­crit Fa­bienne Kraemer.

DE QUELLE MA­NIÈRE BRI­SER LE CERCLE IN­FER­NAL ?

Il est dif­fi­cile de sor­tir d’une grave ma­ni­pu­la­tion. Plus les sen­ti­ments sont forts, plus la re­la­tion a été longue, plus il est ar­du de bri­ser le cercle in­fer­nal. Mais dif­fi­cile ne veut pas dire im­pos­sible. Être sou­te­nu par son en­tou­rage, en­ta­mer une thérapie sont, pour Fa­bienne Kraemer, des ou­tils in­dis­pen­sables à la re­cons­truc­tion. Et, pour­quoi pas, re­joindre des as­so­cia­tions de vic­times, qui aident à s’ex­traire de son iso­le­ment et à re­con­qué­rir son es­time de soi : « On peut alors s’ap­puyer sur l’écoute de l’autre pour dé­mê­ler les rai­sons de ce qui s’est pas­sé, faire le tri dans ses sen­ti­ments, et même ad­mettre qu’il puisse y avoir des re­chutes. Et se dés­in­toxi­quer : ne plus confondre amour avec in­ten­si­té. » La psy­cha­na­lyste en­cou­rage à la rup­ture, sur­tout dans le cas des per­vers nar­cis­siques, qui ne chan­ge­ront pas, « car c’est ce­la, gran­dir ». 1. Dans Abus de fai­blesse et autres ma­ni­pu­la­tions de Ma­rie-France Hi­ri­goyen ( Le Livre de poche). 2. Dans Mettre les per­vers échec et mat d’Hé­lène Vec­chia­li ( Ma­ra­bout, “Poche”).

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