PRE­NEZ VOTRE TEMPS À LA CHI­NOISE

Stop­per la course folle de votre exis­tence, ra­len­tir et vivre plus po­sé­ment, ça vous tente ? Sui­vez les sept pré­cieux conseils de Ch­ris­tine Cayol, phi­lo­sophe de for­ma­tion ins­tal­lée à Pé­kin de­puis plus de dix ans, et vous ver­rez que votre rap­port au temps

Psychologies - - L’ATELIER DU MOI - Par Cla­ra Bam­ber­ger

1. Ar­ri­vez avec dix mi­nutes d’avance à un ren­dez-vous

« En Chine, être en avance à un ren­dez-vous est consi­dé­ré comme une marque de cour­toi­sie : il s’agit de mon­trer à l’autre que l’on a du temps pour lui », ex­plique Ch­ris­tine Cayol. Cette marque d’at­ten­tion, bé­né­fique du point de vue de l’image que l’on ren­voie, l’est éga­le­ment pour soi. Ce temps de pause per­met en ef­fet de se dé­tendre, de se pré­pa­rer men­ta­le­ment à l’en­tre­tien, mais aus­si d’ob­ser­ver les dé­tails de l’en­vi­ron­ne­ment et de s’y adap­ter. « At­tendre mon in­ter­lo­cu­teur une di­zaine de mi­nutes fait que je me re­trouve dans une pos­ture de ré­cep­ti­vi­té com­plète à son égard, beau­coup plus que si j’ar­ri­vais es­souf­flée à l’heure pile », dé­crypte- t- elle. Alors que la cul­ture oc­ci­den­tale va­lo­rise so­cia­le­ment ceux qui se montrent dé­bor­dés – signe illu­soire d’une vie bien rem­plie –, la sa­gesse chi­noise, au contraire, consi­dère qu’avoir du temps de­vant soi consti­tue une marque de puis­sance et non de fra­gi­li­té. « En France, l’homme de pou­voir fait at­tendre, tan­dis qu’en Chine il at­tend, mon­trant par là même qu’il maî­trise son propre temps et ne court pas après lui », dé­taille Ch­ris­tine Cayol. Il faut donc s’or­ga­ni­ser pour avoir plu­sieurs mi­nutes de­vant soi avant un ren­dez-vous (sur­tout s’il est par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant), sans crainte de ren­voyer l’image d’un être pas­sif et in­oc­cu­pé. Une telle pos­ture aide pré­cieu­se­ment à la sé­ré­ni­té ain­si qu’à la concen­tra­tion.

2. Re­con­nec­tez-vous avec la na­ture en ville

« Il est très fré­quent de voir au coeur de Pé­kin des ha­bi­tants dan­ser dans des jar­dins pu­blics, faire du cerf­vo­lant ou des exer­cices de mé­di­ta­tion », ob­serve Ch­ris­tine Cayol. Oser ar­rê­ter sa course et s’al­lon­ger dix mi­nutes sur la pe­louse fraîche d’un square, s’as­seoir sur un banc pu­blic et prendre en pho­to­gra­phie une jo­lie feuille morte, le­ver les yeux au ciel en mar­chant et ad­mi­rer la poé­sie des nuages… Au­tant de mo­ments ano­dins dont nous n’avons pas as­sez l’ha­bi­tude. « Il y a des fleurs par­tout, pour qui veut bien les voir », di­sait Hen­ri Ma­tisse. Alors voyons-les !

3. Faites des exer­cices au le­ver et au cou­cher

« Pour com­men­cer et fi­nir la jour

née en dou­ceur, de nom­breux Chi­nois ont ce ri­tuel : ef­fec­tuer quelques mou­ve­ments de dé­tente cor­po­relle au le­ver et une pro­me­nade di­ges­tive au cou­cher », note Ch­ris­tine Cayol. Quelques éti­re­ments ou exer­cices de mé­di­ta­tion avant le pe­tit dé­jeu­ner, une ba­lade d’une ving­taine de mi­nutes après le dî­ner : ces ré­flexes simples per­mettent de ga­gner en sé­ré­ni­té et en to­nus.

4. Li­bé­rez-vous de la ten­sion liée aux ob­jec­tifs

« Les Oc­ci­den­taux sont ma­lades de

leurs ob­jec­tifs, re­grette Ch­ris­tine Cayol. Ils s’exercent au yo­ga ou au tai­chi tou­jours pour en sa­tis­faire un : mai­grir, as­sou­plir leur es­prit, ré­duire leur stress. Ils croient lâ­cher prise alors qu’ils de­meurent dans l’es­prit de la course. » Ce qu’il fau­drait donc lâ­cher, c’est pré­ci­sé­ment cette idée même de « prise ». Lorsque les Chi­nois font du tai-chi, ils savent per­ti­nem­ment qu’un tel exer­cice est bon pour la san­té, mais ils n’y pensent pas au mo­ment de leur res­pi­ra­tion : ils ne pensent à rien d’autre qu’à leurs gestes en eux-mêmes. Ap­pre­nons

à nous li­bé­rer de nos ob­jec­tifs, qui sont au­tant de pres­sions sup­plé­men­taires. Il ne s’agit pas de mar­cher pour éli­mi­ner mille ca­lo­ries, mais de pro­fi­ter de la marche pour ce qu’elle a de sa­vou­reux et de bé­né­fique in­trin­sè­que­ment.

5. Ap­pre­nez à im­pro­vi­ser sans stres­ser

« Il n’y a pas de “der­nier mo­ment” dans le temps chi­nois, in­dique Ch­ris­tine Cayol. Le temps est per­çu comme un conti­nuum d’ac­tions qui se font, se dé­font, se re­font, se­lon un rythme qui peut être plus ou moins ra­pide ou lent. » Dès lors, les Chi­nois ne dra­ma­tisent pas lors­qu’un évé­ne­ment im­pré­vu sur­vient : il suf­fit d’être agile et prêt à s’adap­ter à tout type de si­tua­tion en fai­sant confiance à l’in­tel­li­gence col­lec­tive. « L’autre soir, j’ai in­vi­té deux per­sonnes chez moi, à Pé­kin, pour dî­ner. J’en ai fi­na­le­ment vu six dé­bar­quer, ra­conte-t- elle. J’au­rais pu stres­ser “à l’oc­ci­den­tale” en me di­sant que je n’avais pas as­sez de nour­ri­ture pour six. J’ai es­sayé de ré­agir “à la chi­noise” en re­gar­dant le cô­té po­si­tif de cet im­pré­vu : on a pas­sé une très belle soi­rée et nous avons cui­si­né avec les moyens du bord. » Voyons l’im­pré­vu comme une op­por­tu­ni­té et non comme une me­nace !

6. Gar­dez des plages vides dans votre agenda

« Les Chi­nois n’ont pas l’obsession de rem­plir leurs agen­das jus­qu’au trop-plein. Ils veillent tou­jours à se gar­der une plage libre au cours de leur jour­née de tra­vail », re­marque Ch­ris­tine Cayol. Pour quoi faire ? Eux-mêmes ne le savent pas au mo­ment où ils se ré­servent ce cré­neau. Mais ils trou­ve­ront tou­jours de quoi l’oc­cu­per uti­le­ment : se dé­tendre, mé­di­ter, pas­ser quelques coups de fil per­son­nels, ré­flé­chir à ce qu’il vient de se pas­ser et à ce qu’il va ad­ve­nir. Une fois de plus, l’idée est de res­ter maître de son temps. Il s’agit de le choi­sir, et non de le su­bir.

7. Ayez un plan­ning in­di­ca­tif et pas contrai­gnant

« De­man­der à un Chi­nois de pro­gram­mer un ren­dez-vous dans trois mois lui ap­pa­raît aus­si ir­réa­liste que s’il s’agis­sait pour nous d’un en­ga­ge­ment à trois ans », as­sure Ch­ris­tine Cayol. La cul­ture chi­noise pri­vi­lé­gie en ef­fet le mou­ve­ment à la fixi­té : la sa­gesse consiste à tou­jours conser­ver une sou­plesse et une li­ber­té face à l’idée d’em­ploi du temps. L’ins­crip­tion dans un agenda d’un ren­dez-vous n’est que l’ex­pres­sion d’une pos­si­bi­li­té qui peut être re­tour­née. Nous autres, Oc­ci­den­taux, avons au contraire un rap­port au temps em­preint d’in­quié­tude : nous pas­sons notre temps à le ver­rouiller en nous fixant des dead­lines. Ce seul mot ne com­porte-t-il pas la mort en soi ? Il faut ac­cep­ter l’idée de pla­ni­fier sans contrainte et sans culpa­bi­li­té : la dead­line doit être in­di­ca­tive et non im­pé­ra­tive. L’échéance donne une orien­ta­tion vers la­quelle il faut tendre, mais qui ne doit pas pour au­tant nous tendre ! En 2009, Ch­ris­tine Cayol a fon­dé Yi­shu 8 à Pé­kin. Cette villa Mé­di­cis chi­noise ac­cueille des ar­tistes fran­çais et or­ga­nise des ma­ni­fes­ta­tions ar­tis­tiques mê­lant les cultures fran­çaise et chi­noise.

À LIRE Pour­quoi les Chi­nois ont-ils le temps ? de Ch­ris­tine Cayol. L’au­teure dé­montre, à par­tir de son ex­pé­rience per­son­nelle, qu’un autre rap­port à l’or­ga­ni­sa­tion, à la vie, à l’ave­nir est pos­sible ( Tal­lan­dier).

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