Ano­rexie, les qua­dras aus­si

Pour­quoi parle-t-on si peu d’elles ? Peut-être parce qu’elles se mettent moins en dan­ger que les ados, que leur ma­la­die est plus mo­dé­rée et plus so­cia­le­ment ac­cep­table. Pour­tant, ces femmes adultes ont be­soin d’être écou­tées. Et soi­gnées.

Psychologies - - SOMMAIRE - Par Ariane Bois

C’est une com­mu­nau­té dont on parle peu : les ano­rexiques adultes, celles que les mé­de­cins qua­li­fient de « tar­dives ». Dis­crètes, presque in­vi­sibles, on les croise pour­tant dans les clubs de sport qu’elles fré­quentent as­si­dû­ment, les bou­tiques pour en­fants où elles s’ha­billent et jusque dans les pages people des ma­ga­zines. « J’en re­çois toutes les se­maines, confirme Van­ni­na Mi­che­li-Recht­man, psy­cha­na­lyste, psy­chiatre, et res­pon­sable d’une consul­ta­tion sur les troubles ali­men­taires. Mais on en parle beau­coup moins que des jeunes filles, peut- être parce que leur ano­rexie est sou­vent mo­dé­rée, plus so­cia­le­ment ac­cep­table. Con­trai­re­ment aux ados, elles se mettent moins en dan­ger et fi­nissent peu à l’hô­pi­tal. » Com­bien d’ano­rexiques adultes existe-t-il en France ? Dif­fi­cile de le dire car il y a peu de don­nées épi­dé­mio­lo­giques, dé­plore Phi­lip Gor­wood, pro­fes­seur de psy­chia­trie et chef de ser­vice à la cli­nique des ma­la­dies men­tales et de l’en­cé­phale de l’hô­pi­tal Sainte-Anne, à Pa­ris. « Glo­ba­le­ment, l’ano­rexie touche 0,4 % des Fran­çaises, et je di­rais que 10 % d’entre elles sont des adultes. Si cette ma­la­die est très an­cienne, avec des des­crip­tions cli­niques re­mon­tant au pre­mier siècle après J.- C., la va­lo­ri­sa­tion ac­tuelle de la min­ceur, la pres­sion so­ciale, as­sure-t-il, font qu’elle touche dé­sor­mais tous les mi­lieux. » Ain­si, une étude ré­cente de l’Uni­ver­si­ty Col­lege de Londres montre que 3,6 % des qua­dras

“Con­trai­re­ment aux ados, elles ne sont pas dans le dé­ni, elles connaissent bien leur ma­la­die, ce sont des pros de leur syn­drome” Di­dier Lau­ru, psy­chiatre

et des quin­quas an­glaises connaissent des troubles du com­por­te­ment ali­men­taire, dont l’ano­rexie fait par­tie.

Un en­ne­mi in­té­rieur qui s’ins­talle tôt…

Cer­taines souffrent de ce mal étrange de­puis leur plus jeune âge. Va­lé­rie, 49 ans, ne s’oc­troie qu’un yaourt le soir de­puis ses an­nées ly­cée. Elle sait qu’elle se fait du mal mais n’ar­rive pas à chan­ger. « Une par­tie de moi, confie-t- elle, réa­liste, se ré­jouit à mon âge de conti­nuer à en­trer dans mon jean taille 34 ! » Pour Alain Meu­nier, psy­chiatre et fon­da­teur il y a vingt ans de La Note bleue1, un centre de soins plu­ri­dis­ci­pli­naire à Pa­ris, « l’en­ne­mi in­té­rieur s’ins­talle tôt et elles ne peuvent faire autre chose que de s’af­fa­mer. Il s’agit tou­jours du symp­tôme d’une souf­france sou­ter­raine ». Pa­tho­lo­gie du re­fus, l’ano­rexie adulte reste une ma­la­die de l’ado­les­cence, af­firme Alain Meu­nier, même à 40 ans. « Qu’elles aient 17 ou 47 ans, les ano­rexiques souffrent d’une es­time de soi dé­faillante, qu’elles es­pèrent com­bler par un per­fec­tion­nisme sans faille, une main mise sur leurs be­soins et leurs dé­si­rs. » L’ano­rexie pa­raît alors à la fois comme leur meilleure amie et l’en­ne­mie nu­mé­ro un. « Je l’ap­pelle “mon ange”, té­moigne Vio­laine, 47 ans. Quand je vois les autres s’em­pif­frer ou que je cui­sine pour ma fa­mille, je me sens plus forte, plus libre. Il y a un vrai plai­sir à mai­grir, à res­ter dans le contrôle per­ma­nent quand tant se plaignent de leur poids sans pou­voir agir. Pas fa­cile à mon âge de re­non­cer à ce sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té. » Mais il s’agit évi­dem­ment aus­si d’une pri­son, dont elles sont à la fois pri­son­nières et geô­lières. Le psy­chiatre et psy­cha­na­lyste Di­dier Lau­ru2 l’ex­plique : « Chez ces femmes, le re­fus de s’ali­men­ter va fré­quem­ment de pair avec une hy­per­ac­ti­vi­té, une pra­tique du sport ex­ces­sive qui per­mettent aux pen­sées ali­men­taires ob­sé­dantes de s’éloi­gner. Elles ar­rivent donc chez moi sou­vent épui­sées mais, con­trai­re­ment aux ados, elles ne sont pas dans le dé­ni, elles connaissent très bien leur ma­la­die, on peut même dire que les qua­dras tou­chées sont des pros de leur syn­drome. »

… ou qui se dé­clenche après un trau­ma­tisme

Pour d’autres, l’ano­rexie se dé­clenche après une épreuve, un évé­ne­ment trau­ma­ti­sant. Se­lon Di­dier Lau­ru, il peut s’agir de la perte bru­tale d’un pa­rent, celle de la mère en par­ti­cu­lier, d’une sé­pa­ra­tion, d’une dif­fi­cul­té fi­nan­cière qui fait plon­ger. Là en­core, la no­tion de contrôle est es­sen­tielle. « Pen­dant notre

di­vorce, ex­plique Vio­laine, au­jourd’hui gué­rie, mon ma­ri a dres­sé les en­fants contre moi. La rage que je res­sen­tais, je l’ai re­tour­née : je me suis ven­gée sur mon corps en l’af­fa­mant. Je me pe­sais cent fois par jour et, chaque ma­tin, je cou­rais deux heures jus­qu’à ef­fon­dre­ment. Les autres avaient beau s’of­fus­quer (une ga­mine re­fu­sant toute nour­ri­ture au­rait été ma­lade ; à mon âge, je fai­sais seu­le­ment un ca­price), c’était les seuls moyens trou­vés pour hur­ler ma dou­leur. »

Re­prendre la main sur ce qui fait mal

La qua­ran­taine marque aus­si une étape par­ti­cu­lière dans la vie d’une femme, ce­lui de la fin de la fé­con­di­té, vé­cue par cer­taines comme un deuil de la sé­duc­tion. « Le mythe de l’éter­nelle jeu­nesse n’est ja­mais loin chez celles qui se battent contre le temps, les ki­los en trop, sy­no­nymes de l’âge », in­dique Di­dier Lau­ru. Vio­laine s’em­porte : « Re­gar­dez les people, de Lae­ti­cia Hal­ly­day à Vic­to­ria Beck­ham, on en­cense leurs sil­houettes sans pen­ser aux pri­va­tions en­du­rées ! L’air du temps est aux ano­rexiques qui ca­mouflent leur si­tua­tion et collent aux idéaux es­thé­tiques du mo­ment. »

Un ac­cès d’ano­rexie chez les femmes ma­tures cache sou­vent une re­la­tion dé­jà com­pli­quée plus jeune avec la nour­ri­ture. « Même chez celles de fraîche date, as­sure Di­dier Lau­ru, quand on fouille, on trouve fré­quem­ment des crises pas diag­nos­ti­quées, des phases de res­tric­tion à l’ado­les­cence. Le re­tour de ces symp­tômes fait écho à quelque chose d’an­cien, de mal ac­cor­dé. » Si les causes sont tou­jours mul­ti­fac­to­rielles, ajou­tet-il, par­fois il s’agit d’un pro­blème avec la mère qui, même après toutes ces an­nées, n’a pas été ré­glé.

À l’ado­les­cence comme plus tard, l’ano­rexie reste une ma­la­die du lien, une ma­nière de re­prendre la main sur ce qui fait mal. Dans son ou­vrage Avec nos ados,

osons être pa­rents ! (Bayard), Ma­rie Rose Mo­ro, pé­do­psy­chiatre et di­rec­trice de la Mai­son de So­lenn3, ra­conte re­ce­voir (et c’est nou­veau) des couples mère-fille toutes les deux ano­rexiques. Un phé­no­mène de mi­mé­tisme de la jeune en­vers l’adulte, mais sans doute aus­si, pour cette der­nière, une fa­çon en mi­roir de re­de­ve­nir une fille, de re­ve­nir à l’en­fance et au temps où l’on était sans formes. « À la Mai­son de So­lenn, on tra­vaille sur la po­si­tion des pa­rents, sur l’écho de l’ado­les­cence pour com­prendre ce qui s’est pas­sé, avec de la thérapie fa­mi­liale pour re­mettre tout le monde à sa place. »

La mu­si­co­thé­ra­pie à la res­cousse

L’ano­rexie, on le sait, a des consé­quences phy­sio­lo­giques et psy­cho­lo­giques graves. Elle pro­voque plus de sui­cides que toutes les autres ma­la­dies men­tales. À 20 ans, la si­tua­tion est très pré­oc­cu­pante ; à 40 et après, les consé­quences de la dé­nu­tri­tion ap­portent en plus mé­no­pause pré­coce, os­téo­po­rose, fa­tigue car­diaque. « Mon den­tiste est ef­fa­ré par l’état de mes dents, re­con­naît Va­lé­rie, et je suis en per­ma­nence fa­ti­guée, j’ai tou­jours froid, même en été. J’ai dû re­fu­ser un voyage au Por­tu­gal, je n’ai pas eu as­sez d’éner­gie pour quit­ter mon ap­par­te­ment. » En de­hors des cas d’ur­gence qui se traitent à l’hô­pi­tal ( la France dis­pose d’un ré­seau ex­cep­tion­nel en la ma­tière), les trai­te­ments sont mul­ti­formes. Comme pour les ado­les­cents, il est im­pos­sible d’en­vi­sa­ger la gué­ri­son uni­que­ment sous forme de ki­los re­pris ou de ca­lo­ries in­gur­gi­tées. Il faut écou­ter ce qui s’ex­prime, dé­cons­truire et re­cons­truire l’his­toire per­son­nelle et fa­mi­liale. « La cure psy­cha­na­ly­tique, as­so­ciée par­fois à une thérapie fa­mi­liale, donne de bons ré­sul­tats », rap­pelle Van­ni­na Mi­che­li-Recht­man.

De­ve­nue ano­rexique à 37 ans après un har­cè­le­ment au tra­vail, Hé­lène té­moigne : « L’ano­rexie étant dé­jà un en­fer­me­ment en soi, je n’ai ja­mais vou­lu être hos­pi­ta­li­sée. Même à trente-sept ki­los et quand je n’ar­ri­vais plus à mar­cher. Grâce à la mu­si­co­thé­ra­pie, j’ai en­fin eu l’im­pres­sion d’être écou­tée, en­ten­due, de ne plus être le sque­lette am­bu­lant dont on se mo­quait der­rière mon dos. Dites-le bien : le re­gard des autres sur cette ma­la­die est très dur, par­ti­cu­liè­re­ment pour les qua­dras. Au­jourd’hui gué­rie, j’ai en­vie de bouf­fer la vie ! »

1. so­sa­nor.org. 2. Di­dier Lau­ru, au­teur du Poids du corps à l’ado­les­cence (Albin Mi­chel). 3. mda.aphp.fr.

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