“Dieu a une fonc­tion pa­ter­nelle”

Dans son der­nier livre, Bo­ris Cy­rul­nik in­ter­roge notre be­soin de croyance. D’où vient-il ? À quoi nous sert-il ? Le neu­ro­psy­chiatre nous offre une vi­sion in­édite de notre rap­port à la re­li­gion.

Psychologies - - L’IDÉE - Pro­pos recueillis par Ch­ris­tilla Pel­lé-Douël Illus­tra­tion Fau­nesque

Psy­cho­lo­gies : Votre livre s’in­ti­tule Psy­cho­thé­ra­pie de Dieu. Dieu en a-t-il vrai­ment be­soin ? B. C. : Le titre vient d’une phrase de l’écri­vain Élie Wie­sel, « Dieu souffre parce que le mal existe et j’ai tant be­soin de Dieu ». Il faut donc prendre Dieu en psy­cho­thé­ra­pie parce que, en ef­fet, il souffre de­puis Au­sch­witz. C’est le point de dé­part théo­rique de mon livre. Et puis il y a un point de dé­part plus prag­ma­tique ; lors de la fon­da­tion du groupe de re­cherche sur la ré­si­lience, deux des par­ti­ci­pants di­saient : « La ré­si­lience, c’est le mes­sage de la ré­sur­rec­tion du Ch­rist. » Or, les juifs disent que c’est un mes­sage de la To­rah, et les mu­sul­mans, du Co­ran. En Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, j’ai ren­con­tré des en­fants­sol­dats, des gosses de 10-12 ans, ha­gards d’an­goisse, qui m’ont po­sé la ques­tion sui­vante : « Pour­quoi nous ne nous sen­tons bien qu’à l’église ? » Ces en­fants m’ont don­né en­vie de ré­flé­chir à l’ef­fet de ré­si­lience de la croyance. Je ne connais rien à la re­li­gion en tant que telle, mais étu­dier ce phé­no­mène avec les don­nées mo­dernes de psy­cho­lo­gie des théo­ries de l’at­ta­che­ment et l’éclai­rage des neu­ros­ciences, c’était une piste in­té­res­sante.

D’em­blée, vous poin­tez du doigt le fait que l’idée d’une trans­cen­dance est uni­ver­selle et pu­re­ment hu­maine. Vous in­di­quez qu’il existe ou a exis­té en­vi­ron cin­quante mille dieux ! B. C.: Oui ! Au mi­ni­mum quinze mille dieux et au maxi­mum vingt-cinq mille à cin­quante mille. En ef­fet, il n’y a pas de prêtre ou de rab­bin chez les grands singes. C’est une ca­rac­té­ris­tique hu­maine. Pour­quoi ? En étho­lo­gie, la « théo­rie de l’es­prit » pose la ques­tion sui­vante : pour­quoi suis-je ca­pable de lire dans l’es­prit de l’autre comme dans un livre ou­vert ? Je peux voir des in­dices dans les ex­pres­sions de son vi­sage, dans son at­ti­tude, l’in­to­na­tion de sa voix, etc., qui me per­mettent d’in­ter­pré­ter ses pen­sées et ses in­ten­tions. Je peux dé­cla­rer « Elle m’en veut » ou « Elle est mys­tique ». Or, les ani­maux per­çoivent mieux que nous la moindre va­ria­tion du corps : un chat sait très vite si on veut le ca­res­ser ou l’agres­ser… Mais il n’est pas ca­pable de lire nos croyances et de se dire : « Cet homme veut m’agres­ser parce qu’il croit que les chats noirs ont la gueule brû­lée aux feux de l’en­fer. » Pour­quoi ? Parce que les ani­maux ont ac­cès au lan­gage cor­po­rel, mais pas au lan­gage ar­ti­cu­lé, c’est-à-dire à la sym­bo­li­sa­tion, à la re­pré­sen­ta­tion d’un monde abs­trait. Seuls les hu­mains peuvent éprou­ver phy­si­que­ment une émo­tion pro­vo­quée par une re­pré­sen­ta­tion cou­pée de la réa­li­té.

L’autre as­pect, c’est l’in­fluence de notre mi­lieu, qui nous fa­çonne par rap­port à la trans­cen­dance : pour ou contre, se­lon notre orien­ta­tion re­li­gieuse…

B.C. : Il y a plu­sieurs ma­nières de dé­cou­vrir Dieu. Il peut nous être pré­sen­té par nos pa­rents, mais il faut at­tendre que l’en­fant ac­cède au ré­cit pour qu’il dise « Dieu est gen­til » ou « Dieu me pro­tège… ». Ce­la cor­res­pond aux théo­ries de l’at­ta­che­ment. Freud a été le pre­mier à dire que Dieu est une image pa­ter­nelle, ce que les chré­tiens ac­ceptent très bien (Dieu le Père…). Et puis il y a ceux qui le dé­couvrent à l’ado­les­cence ou à l’âge adulte, comme Paul Clau­del, Éric-Em­ma­nuel Sch­mitt… Ce­la se pro­duit au cours d’une émo­tion in­tense d’an­goisse ou d’éro­tisme. Thé­rèse d’Avi­la dé­crit sa re­la­tion avec Dieu comme avec un amant.

Ce­la ne nous ex­plique pas pour­quoi nous avons be­soin de trans­cen­dance…

B.C. : Parce que nous avons des émo­tions to­ta­le­ment dés­in­car­nées, ir­réelles. Nous ima­gi­nons une en­ti­té in­vi­sible qui nous gou­verne et qui prend dif­fé­rents noms : Dieu, Al­lah, ce que vous vou­drez… Il est par­tout, il est en nous. Nous éprou­vons au fond de nous une re­pré­sen­ta­tion, une sen­sa­tion forte, comme une évi­dence, de cette en­ti­té in­vi­sible. C’est pour ce­la que per­sonne ne peut ap­por­ter la preuve de l’exis­tence de Dieu.

Com­ment Dieu de­vient-il un tu­teur de ré­si­lience ?

B.C. : C’est la trans­for­ma­tion d’une souf­france en une re­pré­sen­ta­tion ab­sente. Je souffre mais Dieu m’aide. Les croyants af­frontent les épreuves de la vie beau­coup mieux que les non-croyants. La mort est re­la­tive à leurs yeux. Elle n’est qu’un pas­sage vers la vie éter­nelle.

Vous par­lez de la re­li­gion comme d’un phé­no­mène de sub­sti­tu­tion à la dis­pa­ri­tion. Dieu se­rait-il un « dou­dou » spi­ri­tuel ?

B.C. : [Rires] C’est ce que disent les psy­cho­logues. Dieu a une fonc­tion pa­ter­nelle. Quand on est en­fant, on a be­soin de la proxi­mi­té phy­sique de sa mère, de son père. Quand on est adulte, cette proxi­mi­té est re­pré­sen­tée par Dieu. C’est elle qui en­traîne cette sé­cu­ri­sa­tion. Les ca­lices, l’en­cens, la mu­sique, les églises elles- mêmes de­viennent des ob­jets tran­si­tion­nels, qui per­mettent d’éprou­ver la pré­sence de ce­lui qui n’est pas là.

Est-ce une pro­jec­tion ?

B.C. : Oui. Les en­fants aban­don­nés pré­co­ce­ment, qui n’ont ja­mais connu l’em­preinte de la mère, ne peuvent pas croire en Dieu. Lors­qu’ils tra­versent une épreuve, ils ré­agissent par le déses­poir ou l’agres­sion, parce qu’ils n’ont pas in­cor­po­ré la sé­cu­ri­té.

L’IRM de per­sonnes en prière donne, dites-vous, des in­for­ma­tions très in­té­res­santes…

B.C. : Des cher­cheurs ont de­man­dé à des croyants de prier lors d’une IRM. L’ima­ge­rie montre que les deux lobes pré­fron­taux « s’al­lument », in­di­quant que notre croyant va cher­cher dans ses sou­ve­nirs ce qui est lié pour lui à la prière – les mots, mais aus­si les émo­tions qui y sont at­ta­chées. Pour lui, la prière a un ef­fet tran­quilli­sant.

Que peut-on dire alors de ceux qui ne croient pas ?

B. C. : Les « sans-Dieu », qui sont cinq cents mil­lions au­jourd’hui, pos­sèdent un sen­ti­ment trans­cen­dant, ce­lui de l’homme. C’est une élé­va­tion, un élan, au même titre que celle que connaissent les croyants. Pre­nez l’exemple des pays du Nord, où la re­li­gio­si­té a beau­coup di­mi­nué : elle est rem­pla­cée par la vo­lon­té de construire une so­cié­té plus juste.

Com­ment ex­pli­quer le sur­gis­se­ment des fon­da­men­ta­lismes re­li­gieux par­tout dans le monde ?

B.C. : Quand les pre­mières so­cié­tés se sont consti­tuées, cha­cun pou­vait connaître l’en­semble de sa com­mu­nau­té. Quand la po­pu­la­tion a aug­men­té, c’est de­ve­nu im­pos­sible. L’autre, alors, n’est plus connu que par la re­pré­sen­ta­tion que l’on s’en fait. Il de­vient donc « mo­ral » de vou­loir s’en dé­bar­ras­ser s’il est per­çu comme étran­ger à sa propre so­cié­té. C’est pour ce­la que j’em­ploie le terme de « mo­rale per­verse », c’est-àdire que ces gens peuvent être mo­raux à l’in­té­rieur de leur clan et to­ta­le­ment per­vers à l’ex­té­rieur.

Pour les is­la­mistes, est-ce la même chose ?

B.C. : Oui, exac­te­ment. Ce qui est ex­té­rieur à leurs croyances doit être éli­mi­né. Is­sus de fa­milles tran­quilles, la plu­part des dji­ha­distes d’ori­gine fran­çaise et belge passent à l’acte gal­va­ni­sés par la pas­sion : ils connaissent en­fin l’aven­ture qui donne un sens à leur vie. Ça a été le cas de Mo­ha­med Me­rah, is­su d’une fa­mille et d’un contexte cultu­rel en loques. C’est ce que j’ap­pelle « les go­gos » de l’is­lam, qui, mé­dia­ti­sés, pro­voquent des épi­dé­mies de croyance.

Peut-on consi­dé­rer qu’il s’agit d’une sorte de ri­gi­di­fi­ca­tion du be­soin de trans­cen­dance ?

B.C. : C’est le mot. Quand on a ac­quis un at­ta­che­ment sé­cure, dans sa fa­mille et dans la so­cié­té, on est confiant en soi : il est in­té­res­sant de voir d’autres pen­sées, d’autres cultures. Ceux qui ont un at­ta­che­ment in­sé­cure se sentent re­mis en cause face à une autre croyance que la leur. C’est vrai pour les re­li­gieux, mais aus­si pour les com­mu­nistes, les na­zis… Ils ne sup­portent pas la dis­si­dence. Dans les par­tis ex­trêmes, on ne trouve presque que des per­sonnes aux at­ta­che­ments in­sé­cures. Ils ont be­soin de cer­ti­tudes pour pou­voir avan­cer. Beau­coup de croyants se mettent en co­lère lors­qu’on les fait dou­ter, c’est un signe de fai­blesse. L’his­to­rien Mi­che­let di­sait : « Les sor­cières ap­pa­raissent dans les dé­serts de sens. » C’est ce à quoi nous as­sis­tons. En ter­ri­toire pa­les­ti­nien et en Sy­rie, j’ai pu ob­ser­ver la fa­na­ti­sa­tion des en­fants dans les écoles par des des­sins ani­més de pro­pa­gande. Ce Dieu-là a be­soin d’une psy­cho­thé­ra­pie en ur­gence !

Com­ment évi­ter de som­brer dans les guerres de re­li­gion ?

B.C. : Nous de­vons pas­ser par la pré­ven­tion, l’édu­ca­tion à l’his­toire et à la cul­ture re­li­gieuses. Tu peux ai­mer ton Dieu, mais tu dois sa­voir que les autres ont le droit d’ai­mer les leurs. Pour les fa­na­ti­sés, c’est trop tard : je ne pense pas que la dé­ra­di­ca­li­sa­tion soit pos­sible. Mais la fa­na­ti­sa­tion fi­ni­ra par s’éteindre. Nous vi­vons dans un monde bouillon­nant où les épi­dé­mies de croyance dé­marrent très vite, mais s’éteignent peut- être beau­coup plus vite qu’au­tre­fois.

Odile Jacob, 288 p., 22,90 €.

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