N’ayons pas honte d’avoir honte

Psychologies - - CARTE BLANCHE -

Parce que nous avons été sur­pris dans une po­si­tion ri­di­cule, en fla­grant dé­lit d’in­élé­gance, nous vou­drions nous ca­cher,

nous en­fouir sous terre le temps que s’es­tompe le rouge au front. Être hu­main – c’est pro­ba­ble­ment en par­tie ce qui nous dis­tingue des bêtes –, c’est vivre « sous le re­gard ». Sous le re­gard de Dieu, ou des autres, ou de sa propre conscience – mais tou­jours sous le re­gard. Lorsque la honte nous en­va­hit, ce re­gard de­vient in­sup­por­table. Pour­tant, elle est d’abord une forme de conscience. L’ab­sence de honte est sou­vent plus pro­blé­ma­tique que la honte. Nous le sa­vons bien lorsque nous di­sons de quel­qu’un qu’il « de­vrait avoir honte » : il de­vrait… s’il avait juste un peu de conscience. Mais non. Il s’est com­por­té la­men­ta­ble­ment. Il a tra­hi sa pa­role. Il a hur­lé sur son en­fant sans rai­son. Et il n’a même pas honte. A-t-il ou­blié l’exis­tence des autres ? A-t-il ou­blié qu’ils ont des yeux ? N’est-il plus ca­pable de ce dé­dou­ble­ment, de cette ma­nière d’avoir un oeil sur soi qui s’ap­pelle la conscience ? A-t-il ou­blié sa propre exi­gence ? En a-t-il ja­mais eu ?

Les ani­maux ne connaissent pas la honte : leur conscience n’est pas en­core as­sez dé­ve­lop­pée. Voi­là qui peut dé­jà nous ras­su­rer :

il y a presque de quoi être fier de sa honte, tant elle in­dique que nous sommes ci­vi­li­sés, que nous sa­vons ce que nous avons fait. Rien de bien glo­rieux, c’est en­ten­du, mais cette honte peut être un enseignement, nous ai­der à ne pas ré­pé­ter la même er­reur, le même com­por­te­ment – à pro­gres­ser. Évi­dem­ment, il y a des hontes in­sup­por­tables, et même des hontes qui tuent. Il y a des hontes so­ciales, des en­fants qui souffrent de trop s’iden­ti­fier à la honte de leurs pa­rents. Des hontes vé­cues pe­tits qui pré­dis­posent à se lais­ser hu­mi­lier toute sa vie. D’autres qui rendent mé­chants, dont le su­jet croit sor­tir en fai­sant honte aux autres. Mais la honte fe­rait moins mal si nous nous rap­pe­lions ce qu’elle si­gni­fie. En sou­li­gnant l’écart dou­lou­reux entre ce que nous avons fait et ce que nous as­pi­rons à être, elle nous rap­pelle à cette as­pi­ra­tion. Mais il y a plus. Des hontes qui pointent notre ap­par­te­nance à un col­lec­tif, et les va­leurs ba­fouées sur les­quelles ce col­lec­tif était cen­sé être bâ­ti.

Au-de­là des hontes que nous res­sen­tons en tant qu’in­di­vi­dus, nous éprou­vons en ef­fet des hontes en tant que ci­toyens, en tant que Fran­çais, en tant qu’hu­mains.

Lorsque je vois des SDF ou des mi­grants dor­mir sur les trot­toirs de ma ville, j’ai honte d’être Pa­ri­sien. Lorsque je vois le suc­cès hexa­go­nal d’au­teurs éri­geant la cris­pa­tion et le res­sen­ti­ment en acte de ré­sis­tance, j’ai honte d’être Fran­çais. Lorsque je vois notre in­ca­pa­ci­té à pré­ser­ver l’ave­nir de notre monde, ou la ma­nière dont nous trai­tons les ani­maux que nous man­geons, j’ai honte d’être hu­main. Et je n’ai pas honte d’avoir honte. C’est quand je n’au­rai plus honte que je de­vrai m’in­quié­ter. Reste à tout faire pour que cette honte ne soit pas dé­mo­bi­li­sa­trice, mais mo­teur d’idées, de pro­grès, de créa­ti­vi­té.

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