DÉ­RA­PAGES CONTRÔ­LÉS

Ride It - - Trip - Texte : Dar­cy Wit­ten­burg - Photos : Ha­rookz

Après Ar­ri­val, NotBad ou en­core Fol­low me, la pro­chaine su­per­pro­duc­tion des gars d'An­thill Film se pré­nomme Un­Real. Dar­cy Wit­ten­burg nous ra­conte leur pé­riple du­rant le tour­nage du seg­ment Drift Track au fin fond de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique, avec Ste­vie Smith et Brook Macdo­nald.

C'est tou­jours dif­fi­cile de prendre la bonne dé­ci­sion lorsque tu es presque à court de car­bu­rant au mi­lieu de nulle part. Faut-il mettre gaz en grand pour t'en sor­tir le plus vite pos­sible, ou bien ra­len­tir ? La ru­meur dit qu'on brûle moins de car­bu­rant en rou­lant dou­ce­ment, mais où fixer la li­mite ? Que faire si on va trop len­te­ment, que l'on prend plus de temps et que notre mo­teur tombe en rade ? Peut-être qu'en gar­dant de l'élan pour tra­ver­ser ces col­lines, nous pour­rons pro­fi­ter de la vi­tesse pour fran­chir les mon­tées en roue libre et ain­si éco­no­mi­ser un peu d'es­sence... si seule­ment on réus­sis­sait à cap­ter avec nos té­lé­phones por­tables, on pour­rait se connec­ter sur Google maps pour nous re­trou­ver dans ce dé­dale de routes en gra­vier au fin fond de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Le cré­pus­cule tombe ra­pi­de­ment, nous sommes à des ki­lo­mètres de l'au­to­route la plus proche, Ste­vie Smith est bles­sé et je dois me dé­brouiller avec l'iti­né­raire som­maire qu'un vieux type nous a don­né il y a un bon mo­ment dé­jà, lorsque nous avons tra­ver­sé la Fra­ser Ri­ver. Nous ne sommes pas en­core en état de stress, mais nous sommes bien conscients de la si­tua­tion dans la­quelle nous nous sommes mis. Quelques heures plus tôt, nous étions en­core à notre camp de base avec toute la nour­ri­ture et l'es­sence du monde, en train de dis­cu­ter avec Ste­vie si oui ou non nous de­vions al­ler à l'hô­pi­tal. Un peu plus tôt dans la jour­née, il a fait un énorme OTB en drif­tant dans un vi­rage, heur­tant vio­lem­ment le sol et se bles­sant le dos. Ce­la fait seule­ment neuf se­maines qu'il s'est cas­sé la che­ville pour la se­conde fois de la sai­son. Ste­vie en­chaîne les mal­chances après une sai­son pré­cé­dente cou­ron­née de suc­cès. Et main­te­nant, il y a cette chute. « Il n'y a au­cun risque que je me sois

pé­té le dos » nous af­firme-t-il, « ça se­rait vrai­ment pas juste d'avoir une autre bles­sure cette an­née. » On es­pé­rait tous que fil­mer ce seg­ment pour Un­real se­rait une autre étape de son che­min vers la gué­ri­son... et main­te­nant nous ne sa­vons pas s'il a juste une ec­chy­mose au ni­veau de sa co­lonne ver­té­brale, ou quelque chose de pire. Fi­na­le­ment nous pre­nons la route de l'hô­pi­tal, si­tué à 160 km. Ste­vie est le seul pa­tient ce soir et en moins d'une heure il ob­tient le feu vert pour re­ve­nir sur le lieu du tour­nage. Bon, ce n'étaient pas les termes exacts du mé­de­cin, qui a plu­tôt dit à Ste­vie quelque chose du genre « vous ne vous met­tez pas par­ti­cu­liè­re­ment en danger si vous rou­lez, mais vous ris­quez d'être raide pen­dant un bon mo­ment... et sur­tout, ne tom­bez pas

« Ima­gine… que du na­tu­rel, au­cun vi­rage re­le­vé ou saut, juste du gros speed et des rup­tures de pente sans fin… »

à nou­veau ! » Tan­dis que le doc' parle, je peux voir ce re­gard dé­ter­mi­né si fa­mi­lier dans les yeux de Ste­vie... tout ce qu'il en­tend à ce mo­ment-là, c'est « bla, bla, bla, c'est bon. Tu peux y al­ler mon gars. » Et c'est sur ces bonnes pa­roles que nous pre­nons le che­min du retour vers notre camp de base, sous les pre­miers rayons de lu­mière du jour.

La vi­sion

Afin de com­prendre pour­quoi nous avons éta­bli un camp de base à la fin d'une route en gra­vier à des heures de la ville la plus proche, il faut tout d'abord re­ve­nir à la vi­sion ori­gi­nale de ce qui nous a ame­né ici. Huit mois plus tôt, alors que les Jeux Olym­piques de Sot­chi pas­saient en boucle à la té­lé, nous étions en plein brains­tor­ming sur le nou­veau con­cept de film pour le der­nier projet d'An­thill, bap­ti­sé Un­real. On dis­cu­tait de la fa­çon dont le con­cept de ce film pour­rait al­ler en­core plus loin dans chaque seg­ment par rap­port à ce que nous avions fait jus­qu'alors... et au­cun con­cept ne se­rait sur la table si nous pou­vions nous per­mettre d'y ar­ri­ver. C'est alors que Ste­vie s'est ex­cla­mé ! « A chaque fois que je re­garde une course de ski à la té­lé, je suis ja­loux de voir com­ment ils peuvent par­tir en glisse sur le tra­cé... ima­gine une piste de DH comme ça ! Que du na­tu­rel, au­cun vi­rage re­le­vé ou saut, juste du gros speed

et des rup­tures de pente sans fin. » Ce­la nous semble être une idée suf­fi­sam­ment rai­son­nable pour s'y in­té­res­ser...

La re­cherche

Tout em­pla­ce­ment pour un seg­ment de film construit sur me­sure né­ces­site un cer­tain en­semble d'in­gré­dients qui ont fi­na­le­ment tou­jours ten­dance à être les mêmes. Tout d'abord l'en­droit doit être scé­nique. Mais le pro­blème avec les ter­ri­toires vierges, c'est qu'ils sont gé­né­ra­le­ment in­tou­chables. Et même en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, où la plu­part des pistes sont construites sur des ter­rains pu­blics sans per­mis­sion, il est dif­fi­cile de faire sor­tir de terre à la sau­vage une construc­tion à l'échelle de ce que nous avons en tête. Elle est bien loin l'époque où l'on par­tait entre potes pour construire tran­quille­ment une ligne sans que per­sonne ne s'en rende compte ! Nous au­rons des ca­mions, des quads, une équipe pour la construc­tion, une autre pour fil­mer, un in­fir­mier, un cuis­tot et un hé­li­co... le tout sur un seul camp de base. En plus de ce­la, nous fai­sons ve­nir Brook MacDo­nald de Nou­velle-Zélande pour qu'il puisse rou­ler avec Ste­vie. En gros, nous avons une fe­nêtre d'une se­maine pour que l'af­faire soit dans le sac. Se faire ex­pul­ser à n'im­porte quelle étape de la construc­tion ou du tour­nage se­rait dé­vas­ta­teur, c'est tout sim­ple­ment une op­tion que l'on ne peut pas en­vi­sa­ger. Pour com­pli­quer en­core un peu plus les choses, nous vou­lons fil­mer dans un pay­sage ou­vert, ce qui nous li­mite à deux op­tions : soit un en­vi­ron­ne­ment de type al­pin, soit les grandes prai­ries de l'in­té­rieur de la ré­gion. La plu­part des terres al­pines de Co­lom­bie-Bri­tan­nique sont soit in­ac­ces­sibles, soit pro­té­gées. Le pro­blème avec les prai­ries, c'est que la ma­jo­ri­té d'entre elles sont pos­sé­dées par des éle­veurs bo­vins ou bien louées pour pâ­tu­rage. Ce qu'il nous faut pour construire notre “drift track”, c'est un ter­rain avec quelques cen­taines de mètres de dé­ni­ve­lé né­ga­tif, avec une route pour faire les na­vettes, à l'abri des re­gards in­dis­crets. Au fi­nal, il y a seule­ment une poi­gnée d'en­droits où ce­la peut prendre vie dans la ré­gion.

Le vrai monde

Mal­gré le fait que notre sport soit mon­dia­li­sé, il est rai­son­nable de dire que nous sommes en­core en train d'opé­rer dans notre mi­cro­cosme. Qui­conque a es­sayé d'ex­pli­quer ce qu'est réel­le­ment le VTT à un proche qui ne pra­tique pas peut ap­pré­cier la fa­çon dont il est gé­né­ra­le­ment re­çu : des re­gards étranges qui en disent long sur l'in­com­pré­hen­sion de ce qu'on fait réel­le­ment avec un gui­don entre les mains ! Dans cer­tains cas ils peuvent connaître quel­qu'un qui est de­dans ou en­core vous par­ler d'une sor­tie qu'ils ont faite sur un che­min pa­vé avec de belles mon­tagnes en dé­cor. J'ai ten­té de l'ex­pli­quer tel­le­ment de fois ces der­nières an­nées pour sa­voir que c'est un peu comme ten­ter d'ex­pli­quer la cou­leur bleue à quel­qu'un. En fin de compte, il n'y a au­cun moyen d'y échap­per. Si nous vou­lons trou­ver le spot par­fait, il faut sor­tir dans le monde réel et com­men­cer à ex­pli­quer aux gens de quoi il s'agit. Vu que notre ba­teau est dé­jà au dé­part de­puis ce port confor­table qu'est l'in­dus­trie du vé­lo, nous pour­rions aus­si al­ler jus­qu'au bout et contac­ter la com­mis­sion du film de Co­lom­bie-Bri­tan­nique.

« Quand je re­garde une course de ski à la TV, je suis ja­loux de voir com­ment ils peuvent par­tir en glisse sur le tra­cé… ima­gine une piste de DH comme ça ! »

C’est un long che­mi­ne­ment pour re­grou­per l’équipe, le ter­rain, les équi­pe­ments, la météo, la lu­mière et les pi­lotes pour quelques minutes de film.

Eton­nam­ment, il est as­sez simple d'ob­te­nir un per­mis pour construire une piste sur un ter­rain pu­blic dans le cadre de la réa­li­sa­tion d'une vi­déo. Il “suf­fit” de faire dis­pa­raître ce que l'on a construit une fois que l'on a fi­ni et d'être sym­pa avec les éle­veurs voi­sins, qui ont le droit de pâ­tu­rage sur les terres. Ce­la a l'air plu­tôt simple, mais il ne faut pas long­temps pour voir ap­pa­raître le mau­vais cô­té d'un cow­boy, quand vous lui de­man­dez si vous pou­vez creu­ser là où se trouve son herbe si pré­cieuse, pour en faire une piste de VTT. En d'autres termes, c'est comme de­man­der à un type qui rêve en­core de vivre cent ans en ar­rière - et qui d’ailleurs ne sait même pas que le VTT de des­cente existe - si ce­la ne le dé­range pas si on construit une piste en terre à flanc de col­line, le tout pour faire de belles images. « L'herbe, c'est de l'ar­gent » te ré­pond-il froi­de­ment. Et c'est là que com­mence l'équi­libre dé­li­cat d'ap­prendre à connaître les lo­caux… Gé­né­ra­le­ment les gens qui ont une vie so­ciale ne vivent pas sur cette terre où la 3G et le té­lé­phone fixe n'existent pas. Et même s'il faut prendre son temps pour ap­pri­voi­ser les gens qui ha­bitent ici, nous avons réus­si à nous lier d'ami­tié avec Dan­ny, le gars qui pos­sède un ter­rain avec un ac­cès à la ri­vière. C'est l'en­droit par­fait pour notre camp de base et le bas de la piste, car c'est le seul ter­rain plat à des ki­lo­mètres à la ronde. Dan­ny s'est avé­ré être un type fi­na­le­ment as­sez co­ol, mais il faut un cer­tain temps pour bri­ser la ca­ra­pace. Dès les pre­miers jours de construc­tion, il n'a ces­sé de nous ra­bâ­cher à maintes re­prises « si quel­qu'un se blesse ici, je le mets sous terre ou je le ba­lance à la ri­vière. Je ne veux pas être confron­té à la jus­tice. » On lui ré­pond « pas de sou­cis, on n'est pas du genre à pour­suivre de toute fa­çon. » Ce à quoi Dan­ny ré­pond par un si­lence élo­quent et

un re­gard mé­fiant. On a un peu l'im­pres­sion d'avoir at­ter­ri dans le bon vieux far west, où un homme doit d'abord prou­ver qu'il est digne pour pou­voir ga­gner la confiance des autres. As­sez juste. Il s'avère que Dan­ny a des pro­blèmes plus im­por­tants à gé­rer que nous. Alors que nous avons construit la moi­tié de la piste, un mon­ta­gnard est des­cen­du de sa col­line et a abat­tu une des vaches de Dan­ny ap­pa­rem­ment sans rai­son va­lable. Il pa­raît que ce type vit seul juste en amont de la mai­son de Dan­ny et ter­ro­rise les gens du coin de­puis des an­nées. C'est dif­fi­cile d'ima­gi­ner le ni­veau de ter­reur que ce gars doit avoir en lui pour réussir à ef­frayer des gens qui vivent dans ce genre d'en­droit où tout le monde est ar­mé. Et nous pen­dant ce temps-là, dans cette am­biance cha­leu­reuse, un groupe de moun­tain bi­kers (nous, en l'oc­cur­rence !), dor­mons sous des tentes. Dan­ny s'in­quiète lé­gi­ti­me­ment au su­jet de ce gars. Et à vrai dire on com­mence nous aus­si à se po­ser des ques­tions, con­si­dé­rant que le cha­let de ce dingue est vi­sible du haut de notre fu­ture piste. Il n'y a plus qu'à es­pé­rer qu'il ne re­mar­que­ra pas notre “au­to­route brune” qui com­mence dou­ce­ment à ser­pen­ter jus­qu'en bas de la mon­tagne.

Bri­ser le sceau

Après des se­maines de construc­tion, notre équipe de quatre sha­peurs di­ri­gée par Adam Billing­hurst a réus­si à éla­bo­rer quelques minutes de notre piste de DH “Dirft track” en­tiè­re­ment à la main. Qu'il s'agisse d'une Rolls Royce ou du Vio­lon Rouge, il y a quelque chose à pro­pos du tra­vail ma­nuel qu'une ma­chine n'ar­ri­ve­ra ja­mais à re­pro­duire. Adam et Pete Matthews ont mis au point une tech­nique consis­tant à ra­ser la couche su­pé­rieure de l'herbe pour créer ce qui res­semble à une piste de ski à tra­vers le pay­sage. Une fois ter­mi­née, cette “chose” trans­pire la vi­tesse, si na­tu­rel­le­ment que nous nous met­tons en place juste en-des­sous de la ligne droite la plus longue et la plus pen­tue qui mène droit sur un énorme vi­rage en dé­vers. De là, on ob­serve les gars s'élan­cer. Brook est le pre­mier à ap­pa­raître à l'ho­ri­zon et com­mence à créer un des plus longs nuages de pous­sière que j'ai ja­mais vus. Au mo­ment où il s'en­gage dans le vi­rage, on en­re­gistre sa vi­tesse de pas­sage à 80 km/h. La traî­née de pous­sière s'étend sur une tren­taine de mètres de long et dix mètres de haut ! Ce­la fonc­tionne fi­na­le­ment... On est tous là, Ste­vie est un peu à la traîne mais roule comme une bête, l'homme des mon­tagnes nous laisse tran­quille pour le mo­ment et c'est bien par­ti pour que nous réus­sis­sions à mettre de l'ac­tion en boîte.

All In

Une fois de retour après notre mis­sion à l'hô­pi­tal, il semble que Ste­vie a re­trou­vé ses es­prits, mais il marche au­tour du camp comme un pe­tit vieux. Il ne peut pas se te­nir de­bout et boîte for­te­ment des deux che­villes. A ce mo­ment-là, on s'ima­gine dif­fi­ci­le­ment qu'il va pou­voir rou­ler à son meilleur ni­veau. Chaque tour­nage est un vrai pa­ri lorsque l'on consi­dère tous les élé­ments qu'il faut réunir pour cap­tu­rer ces mo­ments si brefs au bon ins­tant. Il s'agit d'un long che­mi­ne­ment pour re­grou­per l'équipe, le ter­rain, les équi­pe­ments, la météo, la lu­mière et sur­tout les pi­lotes pour créer quelques minutes de film. S'il y a mo­ment où l'on se sent comme un joueur de po­ker qui vient de mi­ser son ta­pis, c'est bien cet ins­tant qui pré­cède le mo­ment où les rideurs s'élancent pour la pre­mière fois après ce pé­riple à l'hô­pi­tal. Ste­vie sait que l'au­di­toire n'at­tend rien d'autre de lui qu'un en­ga­ge­ment à 100%. D'un autre cô­té, une chute sup­plé­men­taire à 80 km/h est tout sim­ple­ment im­pen­sable. Ce se­rait la ga­ran­tie de ter­mi­ner pu­re­ment et sim­ple­ment ce tour­nage... voire pire. Il y a une rai­son pour la­quelle des gars comme Ste­vie et Brook ont ga­gné leur place par­mi les meilleurs ath­lètes du monde, et ce­la va au-de­là de leurs ap­ti­tudes der­rière un gui­don. Même lorsque les choses se gâtent, ils conti­nue­ront à jouer mal­gré la dou­leur et se met­tront en danger pour nous dé­li­vrer quelques minutes d'inspiration à l'écran. C'est ce genre de mo­ments que nous, rideurs, pou­vons plei­ne­ment ap­pré­cier. Et pour ceux qui nous re­gardent comme si nous étions des dé­cé­ré­brés pour des­cendre des mon­tagnes à fond au gui­don de nos VTT, eh bien, c'est im­pos­sible de dé­crire une cou­leur à un aveugle !

On en­re­gistre sa vi­tesse de pas­sage à 80 km/h. La traî­née de pous­sière s’étend sur une tren­taine de mètres de long et dix mètres de haut !

MAUNREAL KING “DRIFT TRACK” MA­KING -OFOF

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