Pu­jol

“KLUDGE”

Rock & Folk - - Disque Du Mois - SADDLECREEK JO­NA­THAN HUME

Quelles sont les op­tions, con­crè­te­ment, au­jourd’hui, lors­qu’on veut faire du rock ? Il sem­ble­rait que par les temps qui courent, il faille choi­sir entre la voie mains­tream gou­ver­née par les an­ciens médias (ra­dio, té­lé) et la voie néo-hips­ter, où tout se passe sur l’in­ter­net. Il de­meure néan­moins un es­pace à l’abri de ces deux ex­trêmes où nombre d’ar­tistes s’épa­nouissent plei­ne­ment : l’in­dé. Et comme tout es­pace, il y règne des ten­dances. Celle du mo­ment, c’est le punk rock à ten­dance ga­rage et po­wer pop. Chaque jour voit émer­ger de nou­veaux groupes du genre et, de Ty Se­gall à Par­quet Courts, conve­nons du fait que quelques ré­vé­la­tions sur­nagent et re­tiennent notre at­ten­tion. Par­mi celles-ci il y a Da­niel Pu­jol. Ori­gi­naire de Na­sh­ville, Pu­jol est un ar­tiste un peu dingue, un se­mi-clo­do dou­blé d’un as de la dé­merde. N’ayant pas un ra­dis pour se payer des séances en stu­dio, il en­re­gistre “Kludge”, son deuxième al­bum, dans un centre de pré­ven­tion du sui­cide pour ado­les­cents, la nuit, avant les heures d’ou­ver­ture, avec du matériel prin­ci­pa­le­ment don­né ou prê­té par des ar­tistes lo­caux. Pour fi­nan­cer son projet mu­si­cal, Da­niel Pu­jol passe ses heures creuses à éti­que­ter et pos­ter des co­lis de disques pour des la­bels du coin. Et pen­dant tout ce temps, son es­prit tur­bine, don­nant nais­sance à des chan­sons qui re­flètent ce quo­ti­dien entre dé­brouille ri­go­larde et cor­vées abru­tis­santes, tout en lui ap­pli­quant un filtre dé­for­mant, sur­réa­liste et cra­mé. C’est ce que Pu­jol pro­po­sait dé­jà sur son brillant pre­mier al­bum (ain­si que sur tout un tas de 45 tours, dont un en­re­gis­tré chez Third Man Re­cords, sous la hou­lette de l’om­ni­pré­sent Jack White), c’est ce qu’il pro­pose à nou­veau. Sauf que la for­mule a été re­tra­vaillée, et pas qu’un peu. Blin­dé de punk­songs bri­co­lées, d’au­to-ana­lyses amu­sées, d’am­plis qui gré­sillent et de gui­tares sa­laces, “Kludge” est un disque beau­coup plus va­rié que son pré­dé­ces­seur. Entre pop écla­tante (“Ju­das Booth”, “No Words”) et salves punk ba­rio­lées (“Ma­nu­fac­tu­red Cri­sis Con­trol”), on découvre éga­le­ment quelques tubes (“Circles”, “Pitch Black”, “Post­grad”) et des trucs qu’on croi­rait ve­nus d’une ga­laxie loin­taine où rien n’est fait se­lon les règles connues. Sem­blant joué par un or­chestre de ga­mins sur­doués et un peu ma­boules, ayant fa­bri­qués eux-mêmes leurs ins­tru­ments avec des élas­tiques, des en­jo­li­veurs de Pon­tiac et des cou­vercles de pots de pein­ture, “Kludge” ré­serve de nom­breuses sur­prises et em­bar­dées in­at­ten­dues. “Sca­red Harp BFK”, au ha­sard, évoque une ver­sion fau­chée et white trash de TV On The Ra­dio. Il y a quelque chose d’à la fois ru­gueux, déses­pé­ré et écla­tant, dans “Kludge”. Comme un im­mense sou­rire émaillé de quelques dents cas­sées, sur­mon­té de deux grands yeux rem­plis de larmes. Et mal­gré l’as­pect fou­traque de l’en­semble, Pu­jol touche par­fois au su­blime, comme dans “Spoo­ky Sca­ry”, bal­lade dy­la­nesque en diable et plus beau mor­ceau de l’al­bum. Au mi­lieu de son disque, en in­tro de “Post­grad” (grand écart af­fo­lant entre Jay Rea­tard, Big Star, Cheap Trick et la cho­rale de l’école pri­maire de Na­sh­ville à la veille des va­cances d’été), Pu­jol dé­clare à une foule qu’on de­vine clair­se­mée : “Ce­soir­nou­sal­lons­met­tre­nos pou­voirs­rock’n’rol­lau­ser­vi­ce­du­bien, plu­tôt­qu’àce­luid’un­mal­com­plai­sant, né­gli­gean­te­tau­to-hai­neux.” Cette phrase im­pro­bable au­rait pu être pro­non­cée par un Zig­gy Star­dust en bout de piste et il y ré­side une beau­té naïve qui prend tout son sens à l’écoute de l’al­bum. Es­pé­rons que son sys­tème D per­mette à Da­niel Pu­jol de conti­nuer de concoc­ter d’autres din­gue­ries ins­pi­rées car on tient là un song­wri­ter unique.

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