AR­NO

La sor­tie d’un cof­fret ré­tros­pec­tif à l’oc­ca­sion de son 65e an­ni­ver­saire vient rap­pe­ler qu’Ar­no est le chan­teur eu­ro­péen par ex­cel­lence. PAR H.M.

Rock & Folk - - En Vedette -

Ce cof­fret consis­tant de 13 CD et 1 DVD (ras­sem­blant un concert culte et tous les clips) ne se veut pas ex­haus­tif puis­qu’il laisse de cô­té les pre­miers al­bums en groupe (Fre­ckle Face, Tjens Cou­ter, TC Ma­tic) ain­si que les deux der­niers (en­re­gis­trés pour une autre mai­son de disques) et quelques es­sais moins pro­bants (comme “A Poil Com­mer­cial”). Mais il réunit les meilleurs disques so­lo (“Char­la­tan”, “Idiots Sa­vants”, “A La Fran­çaise”), les chan­sons les plus réus­sies (“Jive To The Beat”, “Le Tan­go De La Peau”, “Les Yeux De Ma Mère”) et offre avec le CD bo­nus son lot de re­prises dé­coif­fantes et de duos al­lé­chants (avec Ray Da­vies, Bri­gitte Fon­taine, Ste­phan Ei­cher...). Il consti­tue donc l’idéale séance de rat­tra­page pour qui n’au­rait sui­vi que de loin la tra­jec­toire d’Ar­no. In­sai­sis­sable et éclec­tique, ce der­nier n’a pas son pa­reil pour brouiller les pistes entre rock, chan­son et blues. On l’a dé­cou­vert au dé­but des an­nées 80 avec TC Ma­tic, fer de lance d’un nou­veau rock eu­ro­péen. Quelques an­nées plus tard il op­tait pour une car­rière so­lo, ca­pable de don­ner la me­sure des mul­tiples fa­cettes de son per­son­nage hors du com­mun. Aus­si à l’aise, avec sa voix rauque et bi­lingue, dans la goua­lante po­pu­lo que dans la re­prise im­pro­bable (“Ils Ont Chan­gé Ma Chan­son” de Mé­la­nie ou “Les Filles Du Bord De Mer” d’Adamo), dans le vieux blues de der­rière les fa­gots ou dans le rock à ras des tripes, il s’est im­po­sé dans toute l’Eu­rope et bien au-de­là au rythme de ses tour­nées pléthoriques et de sa par­ti­ci­pa­tion re­mar­quée à bon nombre de BO de films. Et le re­frain de l’hymne de TC Ma­tic, “Pu­tain Pu­tain”, fi­nal obli­ga­toire de tous ses concerts, sonne comme un pied de nez aux na­tio­na­lismes étroits qui triomphent au­jourd’hui : “Pu­tain pu­tain, c’est va­che­ment bien/ Nous sommes quand même tous des Eu­ro­péens”. ROCK&FOLK : Ce cof­fret consti­tue-t-il une com­mé­mo­ra­tion of­fi­cielle ? Ar­no: C’est l’idée de la mai­son de disques, pas de moi. Mais c’est une par­tie de ma vie et j’as­sume. R&F : Réé­cou­tez-vous vos an­ciens al­bums ? Ar­no: Non. Un al­bum, je l’écoute des cen­taines de fois en stu­dio pour l’en­re­gis­tre­ment et le mixage, après je le donne et il ap­par­tient au pu­blic. Des fois, j’y re­viens par rap­port à la scène, je de­mande leur avis à mes mu­si­ciens, et comme en stu­dio je suis très im­pul­sif, je paye la fac­ture : Merde, pour­quoi j’ai fait ça comme ça ?! Ecou­ter un an­cien al­bum pro­voque une im­pres­sion bi­zarre, c’est comme une bran­lette, c’est comme se re­gar­der dans un mi­roir. Quand la mai­son de disques m’a en­voyé le cof­fret, je me suis conten­té d’écou­ter les inédits. Je ne suis pas très nos­tal­gique, j’uti­lise les bonnes choses du pas­sé pour au­jourd’hui. Je vis au­jourd’hui car de­main, tout est pos­sible, mais je ne veux pas sa­voir. R&F : Avez-vous des pré­fé­rences par­mi vos an­ciens al­bums ? Ar­no : Ça dé­pend des jours, des mo­ments et de mon état... C’est la même chose quand on pose cette ques­tion à une femme qui a eu douze gosses : elle se­ra in­ca­pable de dire le­quel elle pré­fère car elle les aime tous. Quand par ha­sard je me re­plonge sur mon pas­sé, j’ai sur­tout des sou­ve­nirs de mu­siques avec des mu­si­ciens, des êtres hu­mains et des ma­de­moi­selles, et je me rap­pelle com­ment j’ai conçu l’al­bum. Ain­si, je me sou­viens que “Idiots Sa­vants” a été en­re­gis­tré à Na­sh­ville, et que “Charles Et Lulu” a été le plus im­pul­sif : il a été fi­ce­lé en quatre jours mixage com­pris, et les jour­nées de tra­vail ne dé­pas­saient pas quatre heures.

“Quand je pisse au nord, Am­ster­dam est mouillé”

R&F : Mios­sec pré­tend que vous en­re­gis­trez des al­bums pour faire des concerts... Ar­no : C’est vrai. J’ai dû en­re­gis­trer une tren­taine d’al­bums et le but était tou­jours de les jouer sur scène. Quand je ne suis pas en tour­née, ce n’est pas bon pour ma san­té, je traîne dans les rues. Chez moi, tout le monde est par­ti, les en­fants sont dé­jà avec des ma­dames et je me re­trouve seul. Je suis en tour­née de­puis qua­rante-cinq ans, à rai­son d’une cen­taine de dates par an, comme Bob Dy­lan et son Ne­ver En­ding Tour. Etre mu­si­cien c’est ma vie, je n’ai pas de hob­by, je ne pra­tique pas le jog­ging, la scène est mon seul sport, et c’est bon pour mon es­prit. La mu­sique est ma maî­tresse, elle me donne l’adré­na­line dont j’ai be­soin, elle est ma drogue, j’y suis com­plè­te­ment ac­cro et ce se­ra ain­si pour le reste de ma vie car il est trop tard pour chan­ger. Si j’étais à la re­traite, je m’en­nuie­rais, tu m’ima­gines tra­vailler dans mon jar­din ? Je n’ai même pas de jar­din... Mais to­tal res­pect pour ceux qui ont un jar­din et un hob­by, car si tout le monde était comme moi, on se­rait vrai­ment dans la merde. R&F : Le disque bo­nus contient beau­coup de duos... Ar­no : Ces ren­contres ont per­mis de belles sur­prises. A quinze ans, j’étais fan des Kinks. Cin­quante ans après, mon té­lé­phone sonne : “Tu veux en­re­gis­trer un mor­ceau avec moi ? Mon nom est Ray Da­vies.” J’y croyais pas, je pen­sais à une blague de co­pains. J’ap­pelle mon agent : “Un mec se fout de moi et se fait pas­ser pour Ray Da­vies.” Il me ré­pond : “C’est lui, il m’a de­man­dé ton nu­mé­ro.” Tu te rends compte, mon idole de jeu­nesse ! Et en plus, j’ai ap­pris qu’il a quatre disques de moi ! C’est comme pour John Pa­rish qui m’a ré­vé­lé qu’il était fan de TC Ma­tic. Les duos consti­tuent de bonnes oc­ca­sions pour des ren­contres, et après on peut boire et man­ger en­semble. R&F : Ce disque com­porte éga­le­ment beau­coup de re­prises... Ar­no : J’aime quand je peux chan­ger la mu­sique et conser­ver le texte. Si­non, on me sol­li­cite beau­coup pour ce genre d’exer­cice. Il y a un an, on m’a de­man­dé de re­prendre “Vous Les Femmes” de Ju­lio Igle­sias pour la BO de “Guillaume Et Les En­fants A Table”, et ré­cem­ment on a vou­lu que j’in­ter­prète “Ma Gon­zesse” à l’oc­ca­sion d’un hom­mage à Re­naud. J’ac­cepte si je peux ap­por­ter ma pe­tite touche per­son­nelle, si­non je ne vois pas l’in­té­rêt.

Quel ba­zar !

R&F : Votre his­toire a com­men­cé à tra­vers des groupes... Ar­no : Au dé­but des an­nées 70, je jouais de l’har­mo­ni­ca dans un groupe de blues. Et je chan­tais avec Fre­ckle Face qui a sor­ti un seul disque. Et puis, j’ai mon­té un duo, Tjens Cou­ter, qui a en­re­gis­tré quatre al­bums et a tour­né par­tout. En 1972, on écu­mait les MJC de la Côte d’Azur, on a ache­té Best qui or­ga­ni­sait un trem­plin au Golf Drouot avec une prime et un contrat pour le ga­gnant. Comme on n’avait plus d’ar­gent, on s’ins­crit, on re­monte à Pa­ris, on fait le ba­zar, on gagne, on prend l’ar­gent... et on ou­blie le contrat. Et puis en 1980, je forme TC Men. Peu de temps après, aux EtatsU­nis, j’ai une illu­mi­na­tion en me le­vant : Pour­quoi les groupes eu­ro­péens sont-ils tou­jours des co­pies des groupes amé­ri­cains ? Je veux faire un groupe eu­ro­péen. Tu vois le ba­zar ? Et j’ai chan­gé le nom qui est de­ve­nu TC Ma­tic. Cinq ans plus tard, j’ai eu la pro­po­si­tion d’un al­bum so­lo et j’ai ac­cep­té. Je vou­lais ar­rê­ter TC Ma­tic pour al­ler dans une autre di­rec­tion. J’avais dé­jà trente-six ans et j’éprou­vais le dé­sir de chan­ger car j’avais l’im­pres­sion que le groupe avait dé­jà tout fait. R&F : Pour­quoi re­ve­nir ré­gu­liè­re­ment à la for­mule groupe ? Ar­no : Ce­la me per­met de tra­vailler avec d’autres mu­si­ciens et de chan­ger de nom : Charles et les Lu­lus, Charles & The White Trash Eu­ro­pean Blues Connec­tion, The Su­brov­nicks... J’aime toutes sortes de mu­siques, et peu­têtre que de­main je vais créer un autre groupe car c’est bien pour ma tête et mon es­prit de ne pas faire tou­jours la même chose. R&F : Est-ce pour cette rai­son que vous évo­luez entre rock et chan­son ? Ar­no : À huit ans, la pre­mière fois que j’ai écou­té El­vis Pres­ley, j’ai eu des fris­sons. A l’école, quelques an­nées plus tard, j’étais fan de groupes an­glais comme les Kinks, Pret­ty Things, Rol­ling Stones. J’ai eu la chance de ren­con­trer un prof de vingt-cinq ans qui m’a dit : “Tous les gens que tu écoutes ont tout pi­qué à d’autres. Je te fais un ca­deau.” Et il m’a of­fert cinq disques de blues, dont un de Mud­dy Wa­ters et un de Light­nin’ Hop­kins. De­puis, toutes mes chan­sons sont bâ­ties sur les quatre me­sures du blues. Mais je ne vis pas avec des fron­tières entre les mu­siques et pour moi, Piaf c’est aus­si du blues. J’aime pra­ti­quer toutes sortes de mu­siques, je suis ou­vert comme une vieille pute. J’ha­bite au centre de l’Eu­rope, mes ori­gines sont au­tant fran­çaises qu’an­glaises et hol­lan­daises. Je suis un mel­ting-pot. J’ai des en­fants avec une Fran­çaise, j’ai ha­bi­té à Pa­ris, Londres, Am­ster­dam, Co­pen­hague, et je vis à Bruxelles, dans une ville où l’on parle six langues. Quand je pisse au nord, Am­ster­dam est mouillé, quand je pisse au sud, Pa­ris est mouillé. Des fois je fais du rock, d’autres fois non. J’ai même pra­ti­qué la tech­no avant la lettre : j’ai tou­jours été in­fluen­cé par Can et j’ai même en­re­gis­tré mon al­bum “Char­la­tan” avec son gui­ta­riste et dans son stu­dio. Quand j’ai créé TC Ma­tic, j’ai réuni cinq mu­si­ciens très dif­fé­rents par leurs in­fluences : l’un ne ju­rait que par Je­thro Tull, l’autre par Yes, l’autre se ré­cla­mait du funk... Alors je leur ai de­man­dé de jouer un truc de James Brown, qu’ils ne connais­saient pas. C’était très dif­fé­rent de l’ori­gi­nal mais c’était car­ré et ça groo­vait. J’ai dit : “OK, on va faire comme ça.” Je n’ai pas de fron­tières mu­si­cales, les gens pré­fèrent tel ou tel cô­té, mais je ne peux pas plaire à tous et je ne veux pas que tout le monde m’aime. La mu­sique est une sa­lope qui ne m’a ja­mais trom­pé. R&F : Com­ment res­sen­tez-vous l’évo­lu­tion ac­tuelle ? Ar­no : Le rock est de­ve­nu très sage. C’est rare de re­trou­ver un peu d’anarchie et on est loin des groupes an­glais qui se mo­bi­li­saient contre That­cher. Et quand on voit ce qui se passe en Eu­rope, le conser­va­tisme, les élec­tions, quel ba­zar ! En France, en Bel­gique, par­tout, quel ba­zar ! Mais il va y avoir une nouvelle gé­né­ra­tion avec une ré­volte. En at­ten­dant, je re­garde le ba­zar comme un tou­riste dans son fau­teuil, et ça m’ins­pire. Je me consi­dère comme une par­tie de ces gens avec leurs amours, leurs conne­ries, leurs guerres. R&F : Et qu’écou­tez-vous ac­tuel­le­ment ? Ar­no : De tout. Même Stro­mae qui est mon co­pain et uti­lise plein de trucs de par­tout, car c’est un peu le sur­réa­lisme chez lui. J’écoute beau­coup de rock : j’aime bien mais j’ai sou­vent l’im­pres­sion d’avoir dé­jà en­ten­du. Je ne veux pas par­ler comme un vieux schnock, mais c’est rare de dé­cou­vrir quelque chose d’ori­gi­nal. Par contre, l’autre jour j’ai vu sur scène Ro­bert Plant avec le bas­siste de mon der­nier al­bum, et c’était fan­tas­tique. Par­mi les nou­veaux groupes belges, j’ap­pré­cie Bal­tha­zar, mais c’est un autre ba­zar, pas du rock. R&F : Et quels sont vos pro­jets dans l’im­mé­diat ? Ar­no : En no­vembre, j’ef­fec­tue une nouvelle tour­née aux Etats-Unis avant de re­par­tir au Viet­nam, au Ja­pon. La der­nière fois que j’y suis al­lé, j’ai ren­con­tré un mec de mon âge qui avait tous les disques de TC Ma­tic ! Par­tout, les pu­blics sont très proches et ré­agissent sur les mêmes mor­ceaux. Par exemple, sur “Pu­tain, Pu­tain”, ils ne com­prennent pas le texte, mais ils dansent. Comme moi quand j’écoute du rap de Chi­ca­go et que je ne com­prends rien.

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