JAMES BROWN LE FILM !

Rock & Folk - - En Couverture - PAR OLIVIER CA­CHIN

La vie, les cos­tumes, la voix, l’in­ten­si­té, les coif­fures, la car­rière du ti­ta­nesque chan­teur de Ca­ro­line du Sud étaient-ils adap­tables à l’écran ? C’est le pa­ri de “Get On Up”, au­da­cieux et cré­dible bio­pic d’une ren­trée funk.

En­quête.

“Quand on est à l’église et qu’on a en­vie de chier, on ne chie pas dans l’église, on at­tend d’être ren­tré chez soi. Quand tu es chez James Brown, c’est pa­reil.” On n’est pas as­sis de­puis cinq mi­nutes dans la grande salle de l’AMC Loews si­tué au 1998 Broad­way pour l’avant-pre­mière de “Get On Up” que dé­jà, on est en plein coeur de l’ac­tion : la fa­meuse scène de sep­tembre 1988 où James Brown, super bad et super dé­fon­cé, fait son en­trée ar­mé dans un sé­mi­naire d’as­su­reurs. Ce qui te­nait de la mis­sion im­pos­sible est de­ve­nu une réa­li­té. Voi­ci le bio­pic sur la vie tour­men­tée du Godfather Of Funk, James Brown. Pre­mière (et bonne) sur­prise : le film est une réus­site. Et le ré­sul­tat d’une longue quête qui a dé­bu­té du vi­vant de James. Brian Gra­zer, pro­duc­teur clas­sé dans la liste des 100 per­sonnes les plus in­fluentes du monde par Time Ma­ga­zine, avait ac­quis les droits du bio­pic brow­nien dès 1998.

Com­ment prendre les coups

“J’ai ren­con­tré mon­sieur Brown il y a seize ans et je l’ai con­vain­cu que faire un film sur sa vie était une bonne idée. Pen­dant douze ans, j’ai eu les droits et je de­vais re­nou­ve­ler ré­gu­liè­re­ment les au­to­ri­sa­tions avec James Brown en per­sonne, en­ga­ger un scé­na­riste, trou­ver un réa­li­sa­teur. Quand James est mort, j’ai per­du les droits et les choses se sont com­pli­quées. Un an après, Mick Jag­ger a lu le script, il s’est re­trou­vé avec les droits et, pour ré­su­mer un long dos­sier, on s’est as­so­cié et ça a été fan­tas­tique. Tra­vailler avec Mick est un des plus grands plai­sirs que j’ai connus.” Ve­nant du pro­duc­teur de “8 Mile” avec Emi­nem, un homme dont les films ont gé­né­ré 43 Os­cars et 13,7 mil­liards de dol­lars, voi­là qui confère au chan­teur des Stones une nouvelle lé­gi­ti­mi­té dans le do­maine ci­né­ma­to­gra­phique. Gra­zer avait dé­jà pro­duit un bio­pic mu­si­cal, ce­lui des Doors en 1991, échec cri­tique et pu­blic. “Get On Up” est sa re­vanche. Du­rant 2 h 20, on na­vigue à tra­vers dif­fé­rentes époques de la vie d’un des plus gé­niaux mu­si­cien du ving­tième siècle, dans un ka­léi­do­scope de scènes qui s’en­tre­choquent et se ré­pondent. Le réa­li­sa­teur Tate Tay­lor, Su­diste et Blanc, a axé son film sur la dua­li­té entre le petit gar­çon éle­vé dans la pau­vre­té la plus crasse et le self made man qui se ré­in­vente sans cesse. “Je n’ai ja­mais été fan des bio­pics et ce qui est drôle, c’est que j’étais dans les bu­reaux d’Ima­gine En­ter­tain­ment car j’avais été contac­té par une lé­gende vi­vante de la mu­sique pour réa­li­ser le sien, et c’est là que j’ai en­ten­du par­ler du script de ‘Get On Up’, ex­plique Tay­lor. Je l’ai lu dans l’avion entre Los An­geles et New York, et j’ai su que c’était le film que je vou­lais faire.” Tay­lor com­prend très vite que le cas­ting est le pre­mier écueil d’un tel projet. “Je sa­vais que je ne pou­vais pas sim­ple­ment prendre le top ac­teur noir du mo­ment et lui mettre une per­ruque pom­pa­dour. J’avais be­soin de quel­qu’un qui com­prenne le Sud, alors quand j’ai ap­pris que Chad­wick Bo­se­man ve­nait de Ca­ro­line du Sud, à une heure de là où James a gran­di, quelque chose m’a dit qu’il se­rait dans la course. Quand il est ve­nu pour son au­di­tion, je lui ai fait jouer une des scènes fi­nales avec Bob­by Byrd, quand James a 63 ans. Il a pas­sé le test et je me suis dit : ‘Oh mon Dieu, pour­vu qu’il sache dan­ser !’” Pas d’in­quié­tude : Chad­wick, qui in­car­nait le joueur de base-ball Ja­ckie Robinson dans le film “42”, danse le ma­shed po­ta­toes à la per­fec­tion et fait le grand écart sans ef­fort. Du­rant les 140 mi­nutes du film, Chad porte 25 dif­fé­rentes per­ruques. Pour les scènes de la fin de sa vie, Fio­na Cush et Greg Funk ont pas­sé trois heures à ma­quiller le jeune ac­teur et lui ont fait ga­gner trente ans, pour un ré­sul­tat à la fois sobre et convain­cant. On est très loin des ou­trances ca­ri­ca­tu­rales de Ma­rion Co­tillard dans “La Môme”. “Ce ma­quillage m’a ai­dé à me glis­ser dans le rôle, ex­plique Chad­wick. C’était comme dans une tra­gé­die grecque, où on porte un masque.” Mo­ment clé de ce film dense : la tour­née au Viet­nam. James est avec Bob­by Byrd, Ma­ceo et tous ses mu­si­ciens dans un avion de troupes ou­vert sur l’ar­rière. On dis­tingue des com­bats aé­riens, des ex­plo­sions, le chaos fa­çon “Apo­ca­lypse Now”. Impérial, James calme ses em­ployés, pro­met­tant même une amende à Bob­by qui a lâ­ché un ju­ron.

“L’ex­plo­sion de beat la plus grande, la plus groo­vy, la plus sau­vage

et la plus ex­ci­tante”

A l’at­ter­ris­sage, un co­lo­nel ex­plique à James Brown qu’il de­vra jouer trente mi­nutes maxi­mum. “Je te dis quand tu dois at­ta­quer les Viets ? Quand tes avions doivent dé­col­ler ? Non ? Alors ne me de­mande pas de cou­per mon funk !” lance le Godfather au mi­li­taire. Une scène d’an­tho­lo­gie. Un épi­sode dou­lou­reux de la vie tour­men­tée de James, c’est sa re­la­tion avec Dee Dee, l’épouse bat­tue ici incarnée par la chan­teuse Jill Scott. Tate Tay­lor a fil­mé en plan large la vio­lente gifle de James à Dee Dee. Jill Scott en a tour­né trois prises. “Les deux pre­mières fois j’étais très re­te­nue, je ne vou­lais pas avoir mal. J’avais un co­or­di­na­teur des cas­cades qui m’ex­pli­quait com­ment prendre les coups. Et la troi­sième fois, j’ai dé­ci­dé de li­bé­rer mon corps. Et je l’ai fait, j’ai eu mal, mais c’était comme un badge d’hon­neur. J’ai même pris des pho­tos de mes coups, c’était vio­let et noir, et j’étais par­ti­cu­liè­re­ment fière.” Du­rant la pro­jec­tion, un des spec­ta­teurs ap­plau­dit quand James ta­basse Dee Dee. Un autre éclate de rire. No com­ment. Pour tour­ner cette scène dé­li­cate, Tate Tay­lor a dis­cu­té lon­gue­ment avec la vraie Dee Dee Brown. “Ça au­rait été un manque de res­pect de tour­ner ce genre de scène sans en par­ler avec elle, et je lui ai pro­mis de lui sou­mettre le script, en lui as­su­rant qu’elle avait toute la­ti­tude pour dire non. Elle a ap­prou­vé la scène et m’a juste dit : ‘Si tu dois mon­trer le cô­té obs­cur de notre re­la­tion, s’il te plaît, montre aus­si qu’on a eu du bon temps, et que j’étais une par­te­naire à sa hau­teur’”. D’où la scène tor­ride où James, après une crise de ja­lou­sie du­rant la­quelle il ar­rache le té­lé­phone de Dee Dee et le jette dans la salle de bain, lui saute des­sus pour une séance hot fa­çon “Sex Ma­chine”. La prude Jill Scott en est en­core toute re­tour­née : “La scène n’était pas scrip­tée et je ne sa­vais pas jus­qu’où on irait. J’étais très ner­veuse. Al­lais-je de­voir en­le­ver mes ha­bits ? Oh, boy ! Heu­reu­se­ment Dee Dee est en­core vi­vante donc elle a cal­mé le jeu, Dieu mer­ci.”

A quelques cen­ti­mètres de nos bières

Com­ment est trai­tée la mu­sique dans “Get On Up” ? Avec tous les hon­neurs dus au rang de James. Le CD de la BO ras­semble 20 titres du Par­rain mais, à l’écran, ce ne sont pas moins d’une qua­ran­taine d’ex­traits mu­si­caux que l’on en­tend. Un ré­su­mé d’une car­rière hors du com­mun, de­puis le “Cal­do­nia” écrit par Flee­cie Moore jus­qu’à “Re­lease The Pres­sure” en pas­sant par “Super Bad”, “Cold Sweat”, “Night Train”, “The Pay­back”, “Soul Po­wer”, “Get Up (I Feel Like Being A) Sex Ma­chine” et tant d’autres clas­siques. Quand Chad­wick Bo­se­man chante à l’image, c’est bien James que l’on en­tend. “Les voix des chan­sons du film sont pra­ti­que­ment toutes celles de James Brown, ex­plique Chad. Une des ver­sions de ‘Please, Please, Please’ est chan­tée par moi et je chante aus­si dans la scène où je suis à l’in­fir­me­rie avec Bob­by Byrd.” Lit­tle Ri­chard, joué avec beau­coup d’ex­pres­sion­nisme gay par Bran­don Smith, est pré­sen­té comme un de ceux qui convainquent James de de­ve­nir ar­tiste so­lo. Mais le mu­si­cien qui joue le rôle clé comme confi­dent, ami, chef d’or­chestre et conscience mo­rale est Bob­by Byrd, in­car­né par le La­fayette de la sé­rie “True Blood”, Nel­san El­lis. Avant de jouer dans “Get On Up”, Nil­san ne connais­sait James Brown qu’à tra­vers les rap­peurs qui l’avaient sam­plé, et n’avait pas idée de l’im­por­tance de Byrd dans la car­rière du Par­rain. “Bob­by est ce­lui qui a dé­cou­vert James Brown, l’a sor­ti de pri­son, lui a pré­sen­té les Fa­mous Flames. Leur re­la­tion était fra­ter­nelle, c’était presque une bro­mance (mot va­lise ras­sem­blant bro­ther et ro­mance — NdA).

Même quand James se com­por­tait comme un ty­ran, Bob­by res­tait zen, évi­tait la confron­ta­tion. J’ai es­sayé de rendre son per­son­nage in­té­res­sant, puis­sant, même si c’était avant tout un homme de l’ombre.” Fas­ci­né par Mick Jag­ger, Nel­san n’a pas eu l’oc­ca­sion de beau­coup échan­ger avec le Stones pro­duc­teur. Sauf à une oc­ca­sion plu­tôt co­casse. “Je ne suis pas al­lé le voir pen­dant les ré­pètes parce que... c’est Mick Jag­ger. Mais un soir, pen­dant un dî­ner, j’étais bour­ré et je lui ai pas­sé la main dans les che­veux ! Mon coach m’a dit de me cal­mer mais Mick l’a bien pris, heu­reu­se­ment.” Cer­tains fans re­gret­te­ront l’im­passe faite sur le voyage au Zaïre pour le grand concert don­né au­tour du match de boxe entre Mo­ha­med Ali et George Fo­re­man, le fa­meux “Rumble In The Jungle”. Tate Tay­lor as­sume ce choix. “La vie de James est tel­le­ment riche. D’une cer­taine fa­çon, j’ai par­lé de la thé­ma­tique afri­caine avec la scène où il crée ‘I’m Black And I’m Proud’. Et j’ai pré­fé­ré pri­vi­lé­gier la scène du show à l’Olym­pia, le som­met du funk. Pour mon­trer que ce gars de Barn­well en Ca­ro­line du Sud avait réus­si à rem­plir des salles en Eu­rope. C’était très dur de choi­sir les scènes. On peut écrire un livre de 700 pages mais on ne peut pas réa­li­ser un film de 7 heures. Et vous au­riez dû nous voir choi­sir les mor­ceaux, c’était to­ta­le­ment frus­trant. James était un ar­tiste très pro­li­fique.” Deux jours après la pro­jec­tion, une confé­rence de presse réunit tous les pro­ta­go­nistes du film : les deux pro­duc­teurs Brian Gra­zer et Mick Jag­ger, le réa­li­sa­teur Tate Tay­lor et les ac­teurs Chad­wick Bo­se­man, Nel­san El­lis, Jill Scott, Oc­ta­via Spen­cer et Dan Aykroyd. Ce der­nier, qui joue le rôle du ma­na­ger Ben Bart d’Uni­ver­sal Ta­lents, est le seul avec Mick à avoir réel­le­ment cô­toyé James Brown et tra­vaillé avec lui. En ef­fet, Brown était le ré­vé­rend Cleo­phus James dans le my­thique “Blues Bro­thers” de John Lan­dis en 1980. Dan rap­pelle une ma­gni­fique anec­dote sur sa pre­mière ren­contre ado­les­cente avec le Godfather : “Bon, les mecs, vu que je suis l’aî­né ici, on va al­ler droit au but (rires). 1968, Mon­tréal au Ca­na­da. On est à l’Es­quire Show Bar (un club de R&B si­tué down­town au­jourd’hui dis­pa­ru où ont joué Wil­son Pi­ckett, BB King, Lit­tle Ri­chard, Ti­na Tur­ner, etc — NdA). Le groupe jouait juste au-des­sus du bar, et je peux vous dire que quand Dan­ny Ray a je­té la cape au dé­but de ‘Please, Please, Please’, les ta­lons de James Brown étaient à quelques cen­ti­mètres de nos bières ! On s’était ser­rés comme des sar­dines à six dans la Mus­tang de la mère de mon pote pour al­ler voir ce show. La scène était mi­nus­cule mais c’était fan­tas­tique. J’ai­mais énor­mé­ment ce mec.” Un bel hom­mage du Blues Bro­ther au Soul Bro­ther.

Ha­bi­tudes nar­co­tiques

Le 24 sep­tembre 1988, la vie de James Brown bas­cule. Le Par­rain fait ir­rup­tion dans un sé­mi­naire d’une com­pa­gnie d’as­su­rance. L’im­meuble se si­tue à Au­gus­ta, en Géor­gie, et il s’est aper­çu, à sa grande fu­reur, que ses toi­lettes pri­vées ont été uti­li­sées par quel­qu’un d’autre que lui. Il dé­barque ar­mé au

“Ma vie a tou­jours été un exemple, et cette fois je ne me sens pas bien”

mi­lieu des hommes d’af­faires en cos­tume. Il tient à la main un fu­sil et un pis­to­let, il me­nace l’as­sem­blée. “Qui s’est ser­vi de mes chiottes ?” hurle-t-il à la can­to­nade, comme pos­sé­dé. Ses che­veux sont en ba­taille, ce n’est pas le Godfather qui parle mais l’An­gel Dust. Les pho­tos qui cir­cu­le­ront dans la presse sont ter­ri­fiantes : James est mé­con­nais­sable. Ge­ral­dine Phillips, une femme d’af­faires d’At­lan­ta pré­sente à cette réunion, dé­crit la scène : “Il a de­man­dé pour­quoi tout le monde uti­li­sait ses toi­lettes. Il ra­con­tait que des rats et des ca­fards sor­taient de son cha­peau. Il a en­suite po­sé des ques­tions qui n’avaient au­cun sens et je me suis dit que si je ré­pon­dais mal, vu qu’il avait un fu­sil, il al­lait me tuer ain­si que toutes les per­sonnes pré­sentes dans la pièce.” Chad­wick Bo­se­man, qui in­carne James dans “Get On Up”, ex­plique pour­quoi cette scène est ro­man­cée dans le film : “Il n’y avait pas moyen de mon­trer ce qu’il a vrai­ment dit et fait ce jour-là, c’était trop dingue. Et en­core, ce qu’on voit dans le mon­tage fi­nal a été cou­pé, on avait tour­né plus de din­gue­rie.” Bill Weeks, l’avo­cat de Brown, af­fir­me­ra que son fu­sil n’était pas en état de marche, qu’il ne pou­vait pas ti­rer avec. L’avo­cat ten­te­ra de convaincre le juge que la scène n’était pas aus­si me­na­çante que dans le ré­cit de Ge­ral­dine Phillips. “A un mo­ment il a po­sé son fu­sil contre le mur, il n’était pas en plein dé­lire. Quand il est al­lé dans les fa­meuses toi­lettes, il a même lais­sé son fu­sil et quel­qu’un lui a dit : ‘Oh mon­sieur Brown, vous ou­bliez votre fu­sil’ et il a ré­pon­du : ‘Ah oui, mer­ci’...” Un des par­ti­ci­pants pré­vient la po­lice. Dès qu’il en­tend les si­rènes, James s’en­gouffre dans sa ca­mion­nette. La course pour­suite com­mence, James fonce à plus de 160 km/ h. La traque dé­marre en Géor­gie et se pour­suit en Ca­ro­line du Sud. Les po­li­ciers tirent sur son vé­hi­cule, ten­tant d’at­teindre les pneus. Sou­dain le Par­rain fait de­mi-tour et fonce vers la voi­ture de po­lice. Sa ca­mion­nette dé­rape et fi­nit dans le fos­sé, tou­chée par 23 im­pacts de balles. Quand James sort pour af­fron­ter les po­li­ciers, il leur chante “Geor­gia On My Mind” et se lance dans un pas de danse qui té­moigne de son état se­cond. James a une autre ver­sion de l’in­ci­dent : alors qu’il était en train de se rendre à un po­li­cier noir, un groupe de po­li­ciers blancs qui ve­naient d’ar­ri­ver sur les lieux au­rait dé­fon­cé sa vitre. Crai­gnant pour sa vie, il au­rait alors pris la fuite. “J’étais to­ta­le­ment ter­ri­fié, ra­conte le Par­rain lors du pro­cès. Je suis al­lé au Viet­nam don­ner des concerts pour nos soldats et même là-bas je n’ai pas eu aus­si peur.” Ten­ta­tive de meurtre contre des re­pré­sen­tants de l’ordre, dé­lit de fuite in­ter-Etat, pos­ses­sion d’arme à feu, onze charges en tout sont re­te­nues. A cette oc­ca­sion, un shé­rif de Ca­ro­line du Sud ré­vèle que, dans les 18 mois pré­cé­dents, James a été ar­rê­té sept fois pour di­vers dé­lits liés à la prise de PCP et à la pos­ses­sion d’armes à feu. Sur les conseils de son avo­cat, James plaide cou­pable. Il est condam­né à six ans et six mois de pri­son. Il en fe­ra plus de deux, au State Park Cor­rec­tio­nal Cen­ter de Columbia, en Ca­ro­line du Sud. Hu­mi­lia­tion puis­sance deux : quelques se­maines après cette condam­na­tion, James re­passe en ju­ge­ment, le 23 jan­vier 1989, cette fois dans l’Etat de Géor­gie, pour conduite dan­ge­reuse et port d’arme pro­hi­bé. Le Par­rain doit, sans doute pour la pre­mière fois de sa vie, cour­ber l’échine et faire amende ho­no­rable. “Ma vie a tou­jours été un exemple, et cette fois je ne me sens pas bien par rap­port à elle.” Quelques mots ba­fouillés d’une voix ren­due presque in­au­dible par la honte. Comme le rap­pelle Phi­lippe Ma­noeuvre dans son livre géant sur James, à la même époque, à Los An­geles, “le chan­teur de Möt­ley Crüe, raide dé­fon­cé, per­cute de plein fouet une voi­ture, tue deux per­sonnes et s’en tire avec des tra­vaux d’in­té­rêt gé­né­ral”. Bien sûr, James a fran­chi la ligne blanche. Mais com­ment ne pas prendre en compte une di­men­sion ra­ciste dans cette sen­tence dé­li­vrée par un juge tout puis­sant dans un Etat du Sud où la sé­gré­ga­tion est en­core dans toutes les mé­moires ? Le mou­ve­ment Free James Brown prend de l’am­pleur, à tra­vers le monde on re­fuse d’ad­mettre qu’une lé­gende comme lui soit em­pri­son­née pen­dant aus­si long­temps alors que James n’a tué ni bles­sé per­sonne. James Brown est li­bé­ré sur pa­role le 27 fé­vrier 1991. Cliff White, au­teur an­glais spé­cia­liste du Par­rain, es­time que les pro­blèmes de drogue de James ont dé­bu­té dans les an­nées 1970, et qu’il a no­tam­ment com­men­cé à in­ten­si­fier ses ha­bi­tudes nar­co­tiques en 1973, après la mort tra­gique de son fils aî­né Ted­dy dans un ac­ci­dent de voi­ture. C’est la thèse que sou­tient “Get On Up”. Il sem­ble­rait que James ait dé­cou­vert le PCP en fé­vrier 1982 avec une sty­liste ren­con­trée à Los An­geles lors de l’en­re­gis­tre­ment d’une émis­sion de té­lé. La sty­liste en ques­tion n’était autre qu’Adrienne Al­fie Ro­dri­guez qui, quelques an­nées plus tard, al­lait de­ve­nir sa femme.

“Je vais faire re­gret­ter aux Stones d’avoir mis le pied

aux Etats-Unis”

Pour­quoi dé­mar­rer “Get On Up” avec cette scène coup de poing ? Le réa­li­sa­teur Tate Tay­lor nous l’a ex­pli­qué : “Cet in­ci­dent est tel­le­ment connu qu’on ne vou­lait pas que le pu­blic passe le film à l’at­tendre. En com­men­çant par ça, c’était une fa­çon de dire : ‘Voi­là, vous êtes ve­nu voir ça, c’est fait, main­te­nant voyons ce qui l’a conduit à se com­por­ter comme ça ce jour-là’...”

Notre grand sou­ci, les Rol­ling Stones

28 oc­tobre 1964, San­ta Mo­ni­ca, Ca­li­for­nie. Une émis­sion mo­nu­men­tale est en préparation. Au pro­gramme les Beach Boys, les Bar­ba­rians, Chuck Berry, les Blos­soms (avec Dar­lene Love), Mar­vin Gaye, Ger­ry & The Pa­ce­ma­kers, Les­ley Gore, Billy J Kra­mer & The Da­ko­tas, les Mi­racles (avec Smo­key Robinson), les Rol­ling Stones (avec Brian Jones), les Su­premes et James Brown. Un cas­ting de luxe des­ti­né à une dif­fu­sion té­lé­vi­sée en cir­cuit fer­mé le 29 décembre 1964 sui­vie d’une ex­ploi­ta­tion en salles. Les Four Sea­sons, très po­pu­laires du­rant les six­ties, sont ap­pro­chés pour par­ti­ci­per au show. Mais le groupe de­mande des li­mou­sines et plus d’ar­gent que les Stones ou les Beach Boys, 45 000 dol­lars, que la pro­duc­tion re­fuse de lui at­tri­buer. Le spec­tacle au­ra lieu sans eux. Pour des rai­sons de droits, la pres­ta­tion des Beach Boys est sup­pri­mée après la dif­fu­sion en salles et ne se­ra de nou­veau in­cluse que lors de la sor­tie du DVD. On voit tou­te­fois les Boys dans la sé­quence fi­nale, quand tous les ar­tistes se re­trouvent sur scène pour ac­com­pa­gner les Stones sur “I’m Al­right”. Le slo­gan est à la hau­teur de l’évé­ne­ment : “L’ex­plo­sion de beat la plus grande, la plus groo­vy, la plus sau­vage et la plus ex­ci­tante à ja­mais avoir été pré­sen­tée à l’écran ! La mu­sique de l’Amé­rique des teenagers !” (l’acro­nyme TA­MI si­gni­fie Tee­nage Awards Mu­sic In­ter­na­tio­nal). Londres, Li­ver­pool, Hol­ly­wood et De­troit. Dans la salle, 2600 fans hurlent et dansent tout au long des per­for­mances, qui dé­marrent avec un Chuck Berry sur­vol­té exé­cu­tant son fa­meux “John­ny B Goode”. Le pro­duc­teur mu­si­cal du TA­MI Show, le fa­meux Jack Nitzsche, est ce­lui qui a pro­po­sé au gang de Mick Jag­ger de par­ti­ci­per à cette émis­sion an­tho­lo­gique. Mais le chan­teur des Stones a d’abord une ré­ac­tion plu­tôt né­ga­tive : “Quoi ? Jouer de­vant des pu­tains de veaux ?” Pour les convaincre, Nitzsche pro­pose aux Stones de pas­ser en fin de pro­gramme. Mais le pro­duc­teur de l’émis­sion, Bill Sargent, lui rap­pelle que c’est James Brown qui doit conclure. Nitzsche ob­tient gain de cause. Bob­by Byrd, mu­si­cien et confi­dent de James, est in­quiet. “On avait peur que les groupes Mo­town fassent plus de bruit que nous vu qu’ils pas­saient sur les ra­dios pop et pas James. Donc on était dé­ter­mi­nés et on vou­lait faire plus fort qu’eux. Notre plus grand sou­ci pour­tant, c’était les Rol­ling Stones. On ne sa­vait rien d’eux et on en­ten­dait juste par­ler de ces An­glais qui al­laient tous nous mettre à l’amende.” L’or­chestre di­ri­gé par Jack Nitzsche qui ac­com­pagne les groupes compte dans ses rangs Leon Rus­sell, Hal Blaine et Glen Camp­bell. Phil Spec­tor, pro­duc­teur de Dar­lene Love qui l’a fait chan­ter l’an­née pré­cé­dente sur son al­bum de Noël, est éga­le­ment de la par­tie. La ten­sion est pal­pable du­rant les en­re­gis­tre­ments. Bob­by Byrd se sou­vient : “La chan­teuse Les­ley Gore a fait son petit pas­sage pop avec ‘It’s My Par­ty’ et deux autres chan­sons, et quand elle a eu fi­ni, gros mé­lo­drame. Sa mère dé­barque en hur­lant : ‘Mais lais­sez-la res­pi­rer ! Ne ve­nez pas l’im­por­tu­ner, elle est épui­sée !’ Ah bon ? Epui­sée après trois pauvres chan­son­nettes ? Cette bonne blague.” De leur cô­té, les Stones ont aus­si leurs an­goisses. Bill Wy­man confie être ter­ri­fié à l’idée de pas­ser dans un show avec James Brown, car le Godfather a pré­ve­nu : “Quand je vais mon­ter sur scène, je vais faire re­gret­ter aux Rol­ling Stones d’avoir mis le pied aux Etats-Unis.” Steve Bin­der an­nonce aux Stones qu’ils vont pas­ser après James, mais les An­glais re­fusent. Mick ex­plique que son groupe ne peut pas pas­ser après le King. Bref, les deux clans, ce­lui des Stones et ce­lui de James, sont en pa­nique, crai­gnant l’as­saut ve­nu d’en face. C’est Mar­vin Gaye lui-même qui vient ras­su­rer les ro­ckers bri­tish. “Vous avez peur ? Vous êtes ner­veux ? Nor­mal. Al­lez juste sur scène en fai­sant de votre mieux. On se fout de sa­voir si vous êtes les meilleurs. On veut sim­ple­ment sa­voir que vous êtes là.”

Grand nu­mé­ro de la cape

Lors de la confé­rence de presse en juillet 2014, Mick ra­con­te­ra s’être pris une avoi­née de la part du Godfather : “On nous avait dit que James était un peu chif­fon­né de ne pas clô­tu­rer le spec­tacle. Les pro­duc­teurs du show m’ont dit d’al­ler lui par­ler. Moi j’avais 20 piges alors j’ai dit : ‘ Ah OK, bien sûr !’ Je ne sa­vais pas que c’était leur bou­lot, j’étais le pi­geon dans l’his­toire ! Fi­na­le­ment, ça n’avait pas d’im­por­tance. On a bos­sé en­core plus dur, lui aus­si, il a don­né cette per­for­mance in­croyable et le show était sans doute meilleur grâce à cette em­brouille.” Les mu­si­ciens de James tentent d’as­sis­ter aux ré­pé­ti­tions des Stones, mais les An­glais leur in­ter­disent l’ac­cès. Bob­by Byrd : “On a de­man­dé à être pro­gram­més entre deux groupes Mo­town, comme ça on sa­vait qu’on pou­vait s’en sor­tir. Mais on ne vou­lait pas être juste à cô­té des Stones, et James était aus­si ner­veux que nous tous. Il s’em­brouillait avec tout le monde ce jour-là.” Les Stones sont donc prêts à conclure le pro­gramme, mais ils n’ont ja­mais vu le spec­tacle de James Brown et de son groupe au­pa­ra­vant. Quand Jag­ger et ses aco­lytes as­sistent aux ré­pé­ti­tions des Flames, ils sont en pa­nique. Mick Jag­ger re­vient sur ses am­bi­tions. “Ve­nir voir nos ré­pé­ti­tions a été la plus grosse er­reur des Stones, se sou­vient Bob­by Byrd. Ça les a ren­dus ner­veux.” Mick Jag­ger se plaint à Nitzsche : “On veut bien faire l’ou­ver­ture ou être pro­gram­més au mi­lieu, mais on ne peut pas pas­ser après un truc pa­reil !” Pour­tant, les Stones de­vront suivre le Par­rain sur la scène du Ci­vic Cen­ter. Bob­by Byrd est mort de rire quand il voit Mick et son jeu de scène. “Il a com­men­cé à sau­ter par­tout en es­sayant d’imi­ter James. Ce qui en soi était une aber­ra­tion. Il n’avait pas le truc. Mais les Stones ont quand même as­su­ré, et on est de­ve­nus potes.” Le pro­duc­teur Steve Bin­der re­con­naît la qua­li­té des Stones, et cite James Brown comme la prin­ci­pale rai­son de leur gran­deur ce soir-là : “Moi je pense que c’était une des grandes per­for­mances des Stones jus­te­ment parce que Mick es­sayait d’imi­ter James, et leur pas­sage n’au­rait pas été aus­si fort s’ils avaient joué avant James Brown.” Pour James, l’en­jeu est énorme : c’est sa pre­mière grande té­lé na­tio­nale. Il donne tout ce qu’il a, fait sen­sa­tion avec son grand nu­mé­ro de la cape que son com­parse lui tend lors­qu’il tombe à genoux du­rant “Please, Please, Please”. Les quatre chan­sons de James (“Out Of Sight”, “Pri­so­ner Of Love”, “Night Train” et “Please, Please, Please”) font sen­sa­tion. La gé­nu­flexion de James sur­prend tel­le­ment les ca­dreurs qu’ils ratent la ma­noeuvre. Les Stones eux aus­si sont à genoux, pas pour les mêmes rai­sons : “On leur a par­lé après le show, ra­conte Bob­by Byrd, et ils nous ont dit qu’ils ne s’étaient ja­mais fait bot­ter le cul comme ça. Ils ont trou­vé qu’on avait groo­vé à mort. On a es­sayé de voir s’il y avait moyen de tour­ner en­semble après ça, ou au moins de faire quelques concerts en com­mun. Mais le ma­na­ger des Stones pen­sait que ce ne se­rait pas bon pour ses gars, et qu’il de­vait les re­mettre d’aplomb car cette émis­sion les avait bien ébran­lés.” Gior­gio Go­mels­ky, ma­na­ger des Yard­birds, va plus loin : “C’est à ce mo­ment-là que le Mick Jag­ger que nous connais­sons est ap­pa­ru. Après ce voyage aux Etats-Unis. Quand Mick est des­cen­du de l’avion du re­tour qui at­ter­ris­sait à Londres, il a fait une glis­sade à la James Brown.”

“Get On Up The James Brown Sto­ry” (Po­ly­dor/ Uni­ver­sal Mu­sic)

Sor­tie le 24 sep­tembre

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