JERONIMO

Groupes hard rock, groupes cultes

Rock & Folk - - Highway 666 Revisited -

Si la Mann­schaft vient de dé­cro­cher sa qua­trième étoile, on ne peut pas dire que, du­rant les fu­mantes se­ven­ties, la Ger­ma­nie fut en reste en ce qui concerne la mu­sique plom­bée. De nom­breuses for­ma­tions d’outre-Rhin ont ain­si conquis une ré­pu­ta­tion ul­tra-flat­teuse, comme Bla­ck­wa­ter Park, Night Sun ou en­core les fa­meux Lu­ci­fer’s Friend. Par­mi ces groupes, Jeronimo, ani­mé par le bat­teur/ chan­teur Ringo Funk, connut les fastes de l’époque avant de s’abî­mer bru­ta­le­ment. Nous voi­là donc au pays de la Weiss­bier, dans l’im­mé­diat après-guerre. L’en­fance de Ringo n’est pas des plus fa­ciles : son pa­ter­nel, sol­dat dans la Wehr­macht, a été fait pri­son­nier sur le front russe. Il est li­bé­ré en 1949, ce qui pousse la pe­tite fa­mille à re­par­tir vers Rüs­sel­sheim, non loin de Franc­fort, où l’homme s’échi­nait, avant le dé­but du conflit, dans une usine Opel. Sur place, Ringo ap­prend le tam­bour grâce à la fan­fare des pom­piers lo­caux. A seize ans, il pro­voque son des­tin : ayant re­mar­qué le tem­po plu­tôt hé­si­tant du mar­te­leur d’un groupe nom­mé les De­vils, notre jeune mor­veux lui pique lit­té­ra­le­ment sa place lors d’une pause, cla­mant qu’il est le meilleur, à la ma­nière de Keith Moon chez les Who. Il est en­ga­gé illi­co. En pa­ral­lèle, Ringo tra­vaille comme la­bo­ran­tin chez Merck mais rêve d’un ailleurs plus ha­le­tant : dès qu’il le peut, il file vers Franc­fort, au club K52, où les am­plis hurlent de dix-huit heures au petit ma­tin. Le ro­cker en herbe se fait alors vi­rer de son bou­lot, ce qui pro­voque l’ire de son père, au point qu’il doive fuir par la fe­nêtre. Di­rec­tion les bars. Ringo se fait la paume avec les Ken­tu­ckys, puis Adam & Eve et en­fin les Rol­licks. Chez ces der­niers, il ren­contre un cer­tain Rai­ner Marz qui ai­me­rait lâ­cher ses ba­guettes, ain­si qu’un bas­siste mai­gri­chon nom­mé Gun­nar Schä­fer. L’op­por­tu­niste Ringo saute sur l’oc­ca­sion. Le gang loue une bi­coque et bri­cole une salle de ré­pé­ti­tion dans la cave, mais la vie en com­mu­nau­té se com­plique très vite à cause de l’im­mense clé­bard du cla­vié­riste, qui prend la mau­vaise ha­bi­tude de s’ou­blier dans toutes les pièces... Après s’être dé­bar­ras­sé de l’en­com­brant ca­ni­dé (et de son maître), le trio, qui ex­hibe à pré­sent de longues ti­gnasses et d’épaisses bac­chantes, se voit of­frir l’op­por­tu­ni­té de gra­ver en­fin un disque : son ma­na­ger pro­pose une re­prise de “Heya”, mor­ceau de JJ Light qui car­tonne outre-At­lan­tique. Les hir­sutes jeunes gens ac­ceptent et se re­nomment Jeronimo. Le single est cap­té en trois jours et, trois se­maines plus tard, ca­ra­cole en tête des clas­se­ments en Al­le­magne, Suisse et Au­triche. Consé­quence : en 1970, Jeronimo est in­vi­té à asu­rer la pre­mière par­tie de Step­pen­wolf, alors en tour­née chez les Teu­tons. Lors de la pre­mière date à Es­sen, le pu­blic, hys­té­rique, en­va­hit la scène... John Kay est fu­rieux et pose un ul­ti­ma­tum aux or­ga­ni­sa­teurs : pour la suite, ce se­ra Jeronimo ou le Loup des Steppes. Il faut alors dé­ployer des tré­sors de di­plo­ma­tie pour convaincre le sus­cep­tible chan­teur de pour­suivre l’aven­ture. Le fes­ti­val de Co­logne de 1970 est la pro­chaine étape vers la gloire : les Jeronimo y cô­toient rien de moins que les Kinks, Wi­sh­bone Ash et T Rex. A ce mo­ment, le la­bel Bel­la­phon leur pro­pose ce deal fort sé­dui­sant : par­ta­ger un al­bum avec Cree­dence Clear­wa­ter Re­vi­val, une face cha­cun. L’af­faire s’ap­pel­le­ra “Spi­rit Or­gasz­mus” et se­ra pu­bliée sous une po­chette osée de­ve­nue au­jourd’hui une pièce très re­cher­chée par les col­lec­tion­neurs. Le suc­cès est mas­sif et Jeronimo en pro­fite pour as­sem­bler “Cos­mic Blues”, son pre­mier vé­ri­table al­bum, qui ajoute six nou­veaux titres aux six pu­bliés pré­cé­dem­ment. Il s’agit d’un disque spon­ta­né, d’une éner­gie jaillis­sante, do­mi­né par la gui­tare acide de Marz, bien sou­te­nue par une ryth­mique dé­bri­dée. Sty­lis­ti­que­ment va­rié, il os­cille entre des re­prises de ren­gaines pop fa­ciles de la fin des six­ties (“Na Na Hey Hey” et même “Let The Sun­shine In”) et pro­to-hard rock ca­ver­neux (“News”, “High­jack”), proche de Blue Cheer. Cet opus per­met à nos trois hommes de me­ner grand train, tour­nant avec la crème du rock lourd de l’époque : Deep Purple, Black Sab­bath et Uriah Heep. A ce mo­ment, le gui­ta­riste Rai­ner Marz dé­cide d’en­tre­prendre une car­rière so­lo, for­mant le groupe Marz. Il pu­blie­ra un unique long for­mat as­sez dé­ce­vant, où l’on peine à re­trou­ver la fougue du bret­teur for­ce­né de “Cos­mic Blues”. Grâce à une au­di­tion, Ringo et Gun­nar dé­nichent le six-cor­diste Mi­chael Koch. Le tout nou­veau stu­dio Dierks ( l’un des pre­miers à com­por­ter seize pistes en Al­le­magne) à Stom­meln est alors ré­ser­vé pour la mise en boîte d’un nou­veau long for­mat, qui sort sous une po­chette mon­trant le cé­lèbre Ge­ro­ni­mo. L’ap­port de Koch est im­mense : il s’im­pose en vrai riff­meis­ter et dé­ve­loppe un style ul­tra-ef­fi­cace qui rap­pelle To­ny Iom­mi, fait de riffs secs, ma­thé­ma­tiques, et de so­li étu­diés. “Sun­day’s Child” ou “End Of Our Time” dé­montrent un song­wri­ting d’ai­rain, à la fois pop (pour les re­frains) et mas­toc (pour la ryth­mique), à la hau­teur des tout meilleurs. Sur “Si­lence Of The Night”, Gun­nar mène la charge avec une ligne de basse si­nistre tan­dis que Mi­chael ci­sèle un phra­sé lent, pe­sant. L’al­bum tout en­tier est un chef-d’oeuvre ra­cé de hard rock, tout comme l’ex­cellent single “Kind Of Fee­lin’ ”/ “Save Our Souls” pa­ru en même temps. Deux ans plus tard, Jeronimo en­re­gistre un “Time Ride” moins com­pact (mal­gré “Blind Man”) et au son plus lé­ché, acous­tique, da­van­tage por­té sur les bal­lades (“To Be Alone”). Il n’en de­meure pas moins un très bon disque. La fin du groupe est hé­las abrupte : alors que leur ma­na­ger se dis­perse, les mu­si­ciens s’éloignent les uns des autres... Et d’un seul coup, tout ex­plose. Gun­nar part s’ins­tal­ler avec sa femme, tan­dis que Mi­chael re­prend ses études. Ringo pour­sui­vra une car­rière mu­si­cale bien rem­plie, jouant no­tam­ment avec Atlantis — il au­ra même l’oc­ca­sion de ren­con­trer Ringo Starr lors d’une tour­née — et Kar­tha­go. Jeronimo se re­for­me­ra briè­ve­ment en 1982 (pour ré­en­re­gis­trer “Heya”) puis en 2002, sous l’im­pul­sion de Ringo Funk, pour des concerts oc­ca­sion­nels.

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