MA­RIANNE FAI­TH­FULL

“J’ado­rais les Who !”

Rock & Folk - - Mes Disques À Moi - RE­CUEILLI PAR ISA­BELLE CHELLEY Livre “L’Al­bum D’Une Vie” (Riz­zo­li/ Flam­ma­rion) Al­bum “Give My Love To Lon­don” (Naïve)

Ces jours-ci, la Lon­do­nienne pu­blie un livre ré­tros­pec­tif mais aus­si un al­bum où les in­vi­tés se bous­culent. En toute lo­gique la des­cen­dante de Sa­cher-Ma­soch avait éga­le­ment quelques sou­ve­nirs mu­si­caux à évo­quer.

En cas de guerre ato­mique, elle fe­ra par­tie des sur­vi­vants. Ma­rianne Fai­th­full a eu au­tant d’éclipses et de re­tours en beau­té qu’un chat a de vies et, après 50 ans d’un par­cours in­croyable, elle est tou­jours là, re­gard pé­tillant de jeune fille der­rière les vo­lutes d’une ci­ga­rette élec­tro­nique et ac­tua­li­té riche. Il y a le disque, “Give My Love to Lon­don”, émaillé, comme tou­jours, des col­la­bo­ra­tions sur me­sure — Nick Cave, Steve Earle, Ro­ger Wa­ters, An­na Cal­vi, entre autres. La tour­née, cet hiver. Et le livre, “L’Al­bum D’Une Vie”, avec des pho­tos de la plus jo­lie fille du Swin­ging Lon­don si­gnées Bai­ley, New­ton, We­ber, etc, qu’elle com­mente avec hu­mour, lé­gè­re­té et sans l’ombre d’un dé­but de nos­tal­gie.

Au contact de Keith

ROCK & FOLK : Pre­mier disque ache­té ? Ma­rianne Fai­th­full : Je me suis mise à ache­ter des disques vers 13 ou 14 ans, et je les choi­sis­sais en gé­né­ral pour leur po­chette. Vous n’al­lez pas me croire, j’ai eu la chance d’ache­ter “Sketches Of Spain” et “Kind Of Blue” (Miles Da­vis). Je suis ren­trée à la mai­son pour les écou­ter et j’ai été éblouie. Mais je crois que le pre­mier disque ache­té était “Ve­nus In Blue Jeans” (Mark Wyn­ter, en An­gle­terre), une inep­tie... J’ai com­men­cé par ai­mer les Ever­ly Bro­thers, Bud­dy Hol­ly, Chuck Berry, Gene Vincent, j’ado­rais Lit­tle Ri­chard. Puis je suis pas­sée à Joan Baez et au folk.

R&F : Dans les six­ties, à Londres, vous vous êtes re­trou­vée au bon en­droit, au bon mo­ment... Ma­rianne Fai­th­full : J’étais très jeune et ne me sou­ciais pas de grand-chose. J’ai­mais les Beatles, les pre­miers al­bums de Bob Dy­lan, j’ado­rais Joan Baez. Les disques de leurs dé­buts ont eu un ef­fet consi­dé­rable sur moi. Je me sou­viens d’avoir un petit tourne-disque por­table en tour­née et d’écou­ter “The Gates Of Eden”, le pa­ra­dis...

R&F : Quels étaient vos mo­dèles à vos dé­buts d’ar­tiste ? Ma­rianne Fai­th­full : Je ne di­rais pas que j’étais une ar­tiste. J’étais une chan­teuse pop à l’époque. Je n’avais pas vrai­ment de mo­dèle... Ou alors, Billie Ho­li­day. Je l’ai tou­jours ai­mée. Je ne crois pas que j’en ai fait cons­ciem­ment mon mo­dèle mais, à chaque fois qu’on me parle de mes in­fluences, je la cite. Per­sonne ne me croit, tant pis.

R&F : La ques­tion in­évi­table : Stones ou Beatles ? Ma­rianne Fai­th­full : Les deux ! Je crois que je pré­fé­rais les Beatles. Mais je me rap­pelle très bien avoir ai­mé “Not Fade Away”. Hon­nê­te­ment, c’est aus­si ri­di­cule que cette his­toire d’Oa­sis et Blur fa­bri­quée par les médias. Beau­coup de gens ai­maient les deux groupes. J’ai­mais bien les Kinks aus­si. Et j’ado­rais les Who ! C’était une pé­riode où on ache­tait beau­coup de singles, j’avais une pré­fé­rence pour “I Can’t Ex­plain” et “Sub­sti­tute”... J’ad­mi­rais aus­si Fran­çoise Har­dy, elle était tel­le­ment co­ol.

R&F : Vous fai­siez vos dé­cou­vertes chez les dis­quaires ? Ma­rianne Fai­th­full : Oui, j’avais un peu d’ar­gent de poche et le sa­me­di, j’al­lais m’ache­ter des singles ou des EP. Je vais bien­tôt en­re­gis­trer un EP de nou­velles chan­sons, avec Da­mon (Al­barn — NdA). Il de­vait par­ti­ci­per à mon nou­vel al­bum, mais il y a eu un sou­ci de dates. Pour en re­ve­nir à la ques­tion, j’al­lais chez les dis­quaires et j’écou­tais les nou­veau­tés dans ces pe­tites ca­bines. Je n’avais pas une énorme cul­ture mu­si­cale. Mon ma­ri, John, m’a fait dé­cou­vrir une foule de choses, Otis Red­ding, Or­nette Co­le­man, Billie Ho­li­day. Puis lorsque je suis par­tie avec Mick, j’ai re­çu une vé­ri­table édu­ca­tion mu­si­cale. Il m’a ini­tiée à Tam­la-Mo­town, Stax, tous ces trucs. Au contact de Keith, j’ai tout ap­pris sur le blues. Et Char­lie, bien sûr, était in­col­lable sur le jazz. C’était ce qui comp­tait, au fond. Pour moi, tout l’in­té­rêt de cet épi­sode, de cette pé­riode pas­sée avec les Stones, ce n’était pas une sorte d’aven­ture amou­reuse ou ce genre de bê­tise qui plaît aux jour­naux à scan­dale... L’es­sen­tiel, c’était d’ap­prendre ce qui était vrai­ment im­por­tant, la mu­sique et com­ment on fait des disques.

R&F : Au mi­lieu des an­nées 1970, vous ren­con­trez un punk et vous vous re­trou­vez à nou­veau au coeur de la ré­vo­lu­tion... Ma­rianne Fai­th­full : Une fois en­core, j’ai eu de la chance. Les punks m’ai­maient bien. J’ai tou­jours trou­vé que le Swin­ging Lon­don était atroce. C’était fac­tice, af­freux, peu­plé d’or­dures. J’ai ap­pré­cié les punks, ils ont ba­layé tout ça ! J’ai­mais Joe Strum­mer, John Rot­ten aus­si. Je trou­vais les punks fan­tas­tiques.

R&F : C’était en­core une cul­ture de singles... Ma­rianne Fai­th­full : Cette fois, j’ai ache­té les al­bums. “Ne­ver­mind The Bol­locks”, “Lon­don Cal­ling”. Je ne suis pas vrai­ment al­lée voir les concerts. Je de­vais al­ler à ceux de Ben (Brier­ly, des Vi­bra­tors). Dans les Vi­bra­tors, ce n’était pas trop mal, puis il a in­té­gré un groupe atroce, les Blood Poets — per­sonne n’en a ja­mais en­ten­du par­ler. Ils ne connais­saient que trois chan­sons. Alors ils les jouaient en boucle.

R&F : D’où vient votre goût pour la mu­sique de Kurt Weill ? Ma­rianne Fai­th­full : Ça a tou­jours fait par­tie de ma vie. Ma mère était dan­seuse de bal­let mais, le soir, elle tra­vaillait dans un ca­ba­ret avec son par­te­naire, sous la Ré­pu­blique de Wei­mar. Je me sou­viens de ré­flexions de quelques idiots : “Com­ment osez-vous re­prendre ‘Wor­king Class He­ro’ ?” Ce à quoi je ré­pon­dais : Eh bien, voyez-vous, j’en suis une. Je sais exac­te­ment de quoi par­lait John Len­non.

R&F : Vous avez en­re­gis­tré plu­sieurs al­bums de re­prises... Ma­rianne Fai­th­full : J’y ai re­cours quand je ne par­viens pas à écrire. Je suis plu­tôt bonne dans cet exer­cice puisque j’ai com­men­cé dans les an­nées 1960. Avant d’être ca­pable d’écrire, je fai­sais des re­prises. Au mo­ment d’en­re­gis­trer “Strange Wea­ther”, je sa­vais faire.

R&F : Com­ment choi­sis­sez-vous vos re­prises ? Ma­rianne Fai­th­full : Pour cet al­bum, il était évident que j’al­lais re­prendre “I Get Along Wi­thout You Ve­ry Well”. Je l’ai étu­diée en pro­fon­deur. Je me suis ba­sée sur la ver­sion de Frank Si­na­tra, je ne pou­vais pas écou­ter celle de Billie Ho­li­day, si­non j’au­rais été com­plè­te­ment dé­cou­ra­gée.

D’ailleurs, celle de Frank Si­na­tra est tout aus­si in­ti­mi­dante. Là en­core, j’ai eu de la chance d’avoir Ed Har­court au pia­no. Il l’a trans­for­mée en blues.

R&F : Vous avez sou­vent évo­qué Amy Wi­ne­house en in­ter­view. Vous pour­riez re­prendre un de ses mor­ceaux ? Ma­rianne Fai­th­full : Oh, elle était mer­veilleuse, mais je ne crois pas que je pour­rais le faire... C’est trop tôt. Et cette his­toire est trop triste.

R&F : Elle fait par­tie des ar­tistes ré­cents que vous ai­mez ? Ma­rianne Fai­th­full : C’est l’une des rares que j’aime ! J’aime aus­si An­na Cal­vi mais, ré­cem­ment, Amy était la seule que j’ai trou­vée ta­len­tueuse. Bon, j’aime bien aus­si Li­ly Al­len. Mais à part ça, je les trouve tous mau­vais en ce mo­ment (rires).

R&F : Pas Da­mon Al­barn quand même ? Ma­rianne Fai­th­full : Oh non ! Je par­lais de la der­nière gé­né­ra­tion. Pas de Da­mon ou Nick Cave ! Tous les gens avec les­quels j’ai tra­vaillé sont brillants, mais il y a pas mal de mau­vais en ce mo­ment. Et pour être hon­nête, ça a tou­jours été le cas. Les an­nées 1960 ont été as­sez par­ti­cu­lières. Pour une rai­son éton­nante, la bonne mu­sique s’est im­po­sée, ce qui est très rare. Je ne crois pas que ce­la se re­pro­dui­ra.

R&F : Quels al­bums em­mè­ne­riez-vous, non pas sur une île dé­serte, mais dans votre bou­doir ? Ma­rianne Fai­th­full : J’écoute la même mu­sique de­puis tou­jours, plus quelques dé­cou­vertes faites en route. Je prendrais Are­tha Frank­lin, Lit­tle Ri­chard, Bob Dy­lan, Leo­nard Co­hen, Sam Cooke, James Brown... En ce mo­ment, j’écoute beau­coup ce cof­fret avec l’oeuvre com­plète d’Are­tha. Ma chan­son pré­fé­rée est “Chain Of Fools”, c’est fa­bu­leux. Je prendrais aus­si du reg­gae, I Jah Man et Bob Mar­ley entre autres.

La haine des femmes

R&F : Com­ment est né le projet du livre ? Ma­rianne Fai­th­full : C’était une idée de Fran­çois (Ra­vard, son ma­na­ger). Je n’y au­rais ja­mais son­gé, je n’ai pas une once de nos­tal­gie en moi. Lorsque

“J’étais une chan­teuse pop”

je l’ai re­çu il y a deux jours, j’étais hor­ri­fiée. Tout un livre sur moi ! J’ai trou­vé ce­la exa­gé­ré. Mais je l’ai feuille­té et je com­mence à le consi­dé­rer comme un tré­sor. La seule chose que j’ai faite, c’est d’écrire les com­men­taires amu­sants sur les pho­tos. Ça cas­sait le cô­té pom­peux qu’au­rait pu avoir le livre. En tout cas, ce n’est pas un dé­lire égo­cen­trique. Fran­çois avait rai­son. Je me rends compte que c’est un ac­com­plis­se­ment d’avoir, en tant que femme, réus­si à sur­vivre et à ga­gner, cin­quante ans du­rant, dans cette pu­tain d’industrie mu­si­cale.

R&F : En in­ter­view, vous évo­quez sou­vent le sexisme qui y règne... Ma­rianne Fai­th­full : Je ne par­le­rais pas de sexisme, mais de mi­so­gy­nie. La haine des femmes. Le dé­sir de les ra­bais­ser. C’est tou­jours en vi­gueur au­jourd’hui. Il y a une énorme mi­so­gy­nie dans ce mi­lieu, un manque de res­pect to­tal pour les femmes.

R&F : Le fa­meux double stan­dard. Les hommes peuvent tout faire et c’est co­ol... Ma­rianne Fai­th­full : On les res­pecte même pour ça. Les choses ont un peu évo­lué, mais pas as­sez. Je crois que c’est lié au fait que les femmes portent les en­fants, c’est mê­lé à cette his­toire de vir­gi­ni­té et ces conne­ries. Ils ont ou­blié la Déesse. Ou plu­tôt, ils l’ont dé­truite. Cette no­tion était bien trop me­na­çante pour le pa­triar­cat. Nous de­vons tout faire pour que les choses changent. Dans les an­nées 1960, c’était hor­rible. Les femmes n’étaient que des ob­jets sexuels. L’idée que les six­ties étaient un âge d’or n’est qu’une illu­sion mé­dia­tique. La li­bé­ra­tion des femmes n’a fait sur­face que dans les se­ven­ties. Il y a eu beau­coup de femmes in­té­res­santes à cette pé­riode, Glo­ria Stei­nem, Ger­maine Greer...

R&F : Vous avez pris l’ha­bi­tude de tra­vailler avec des ar­tistes plus jeunes. Vous les trou­vez plus in­té­res­sants que ceux de votre gé­né­ra­tion ? Ma­rianne Fai­th­full : Ce se­rait in­juste de dire ça, j’ai fait des choses ma­gni­fiques avec Lou Reed sur “Horses And High Heels”. J’avais beau­coup de res­pect pour lui. “Sweet Jane” est vrai­ment une chan­son gé­niale. C’était éga­le­ment un ex­cellent gui­ta­riste. Sa voix au­rait pu être un désa­van­tage, mais il en a fait une force, comme Bob Dy­lan, John Len­non, Neil Young. Moi aus­si d’ailleurs ! Il a fal­lu des an­nées pour que les gens disent des choses agréables au su­jet de ma voix. On la trouve en­core dif­fi­cile, on parle tou­jours de son cô­té éraillé...

Sor­tir de chez moi

R&F : Par­lons du nou­vel al­bum. Vous réus­sis­sez tou­jours à ne pas vous ré­pé­ter... Ma­rianne Fai­th­full : Je le fais pour moi. Et pour le pu­blic, bien sûr. Je veux res­ter in­té­res­sée. Com­ment au­rais-je pu du­rer aus­si long­temps si je m’étais ré­pé­tée ? J’écris mes chan­sons, puis je me de­mande avec qui je veux tra­vailler pour la mu­sique.

R&F : Reste-t-il des col­la­bo­ra­teurs que vous n’avez pas pu avoir ? Ma­rianne Fai­th­full : Pas vrai­ment, non. J’ai­me­rais écrire une chan­son avec Keith. Nous avons dé­jà tra­vaillé en­semble sur “Sing Me Back Home”, c’était gé­nial, mais nous n’avons ja­mais écrit en­semble. Je ne sais pas si on le pour­ra. Le groupe de Keith est son ob­ses­sion.

R&F : Vous con­ti­nuez de sor­tir des al­bums pour l’amour des tour­nées ou de l’écri­ture ? Ma­rianne Fai­th­full : J’adore écrire, en­re­gis­trer des disques, c’est très in­té­res­sant à faire. Et ça me per­met de sor­tir de chez moi, de ren­con­trer des gens pas­sion­nants. Je suis de­ve­nue très amie avec Steve Earle dont j’ap­pré­cie beau­coup la mu­sique. Je viens de re­ce­voir un email, il va en­re­gis­trer un disque de blues en oc­tobre et m’a de­man­dé s’il pou­vait mettre des­sus “Give My Love To Lon­don”. J’étais ra­vie !

R&F : Après des an­nées à vivre à Pa­ris, quels ar­tistes fran­çais ai­mez-vous ? Ma­rianne Fai­th­full : J’ap­pré­cie beau­coup Etienne Da­ho. Son der­nier al­bum est très réus­si. Mais ça a été une grande tra­gé­die pour la mu­sique fran­çaise que Serge Gainsbourg dis­pa­raisse si tôt. Ça a été une tra­gé­die pour moi aus­si. S’il vi­vait en­core, j’au­rais de­man­dé à tra­vailler avec lui.

Ma­rianne à Pa­ris en 1965, pho­to­gra­phiée par Ro­ger Kas­pa­rian

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.