JOE BO­NA­MAS­SA

Pré­sent sur le cré­neau dé­lais­sé du gui­ta­rhe­ro, l’Amé­ri­cain met les bou­chées doubles, en France no­tam­ment, pour ga­gner le coeur des amou­reux de so­los vir­tuoses.

Rock & Folk - - Tête D’affiche - BER­TRAND BOUARD Al­bum “Dif­ferent Shades Of Blue” (Mas­cot/ Pro­vogue), le 23 sep­tembre

“J’ai fait 17 al­bums. 29 si l’on re­cense tous les pro­jets, les live et les DVD.” On peut comp­ter sur Joe Bo­na­mas­sa pour avoir une idée pré­cise de sa dis­co­gra­phie. Trois fois l’an en moyenne, un nou­veau pro­duit dé­ferle (al­bum stu­dio, DVD live, pro­jets pa­ral­lèles, blues avec Beth Hart, hea­vy avec Black Coun­try Com­mu­nion) qui s’en tire avec des chiffres très ho­no­rables pour l’époque (entre 6 et 8000 ventes phy­sique en France, le double ou le triple pour les al­bums avec Hart). De même pour les concerts : après deux Grand Rex com­plets dé­but mars, le gui­ta­riste s’est of­fert mi-juin une tour­née des Zé­nith fran­çais. Sans rem­plir à ras bord, le pu­blic, là aus­si, était au ren­dez­vous. L’homme, pour­tant, n’a ja­mais eu de hit, ni bé­né­fi­cié d’une couverture mé­dia­tique ex­tra­va­gante — on peut là aus­si comp­ter sur lui pour le re­le­ver : “Aux Etats-Unis, mon nom n’a pas été men­tion­né une seule fois dans Rol­ling Stone. Sauf [en dé­but d’an­née] comme rem­pla­ce­ment pos­sible dans les All­man Bro­thers. Ce qui a d’ailleurs créé une contro­verse pas pos­sible.” La ru­meur était in­fon­dée mais Bo­na­mas­sa a sa­vou­ré la polémique, gal­va­ni­sé par les cri­tiques de ses contemp­teurs, qui pointent no­tam­ment un ego vi­sible de­puis la lune.

Main de fer

C’est au len­de­main du concert de Nantes qu’on re­trouve Joe Bo­na­mas­sa dans le salon d’un hô­tel du 8e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien. Jean, T-shirt, cas­quette, l’homme tranche avec le guitar god qu’il se plaît tant à in­car­ner sur scène. Des ac­cents d’une cer­taine hu­mi­li­té, éga­le­ment, d’un dé­ta­che­ment plus ou moins af­fec­té. “Je ne suis qu’un guitar geek qui a réus­si”, pose-t-il avant de ra­con­ter, avec amour, sa col­lec­tion de gui­tares, ré­duite au­jourd’hui à 150 pièces après un pic à 350. Con­cer­nant son suc­cès, voi­ci son ex­pli­ca­tion : “Au­jourd’hui la gui­tare est un peu re­lé­guée dans un culte. On l’en­tend en­core, mais elle n’est plus le point d’at­trac­tion prin­ci­pal des mu­siques po­pu­laires. Le temps des guitar he­roes est ré­vo­lu et ne re­vien­dra pro­ba­ble­ment ja­mais. Ce qui est une bonne nouvelle pour moi, car ce que l’on fait — une sorte de ver­sion ac­tua­li­sée du bri­tish blues — res­sort d’au­tant plus du lot. Et il y a en­core un pu­blic pour ve­nir écou­ter un idiot qui joue de la gui­tare pen­dant deux heures. J’ai donc de la veine...” La tra­jec­toire de Bo­na­mas­sa dé­note par­mi les jeunes gens de sa gé­né­ra­tion. Né en 1977 et gran­di dans le nord ru­ral de l’Etat de New York, Bo­na­mas­sa com­bat l’en­nui en dé­va­lant son manche par-des­sus le “Cross­roads” de Cream, à l’heure où ses ca­ma­rades d’école n’ont d’oreilles que pour Kurt Co­bain, Axl Rose ou Pu­blic Ene­my. A l’ado­les­cence, ses rêves de gloire se concré­tisent aus­si vite qu’ils s’ef­fi­lochent, via Bloo­dline, com­bo blues-rock de fils de (Krie­ger, Oak­ley, Da­vis) mal­me­né par l’industrie du disque. “C’était une bonne le­çon quant à la fa­çon dont marche le mé­tier. J’ai com­pris à quel point les ma­jors ne rai­son­naient qu’en termes de singles et j’ai per­du confiance en elles très tôt.” De cette dés­illu­sion ori­gi­nelle dé­cou­le­ront deux consé­quences. Un ma­laise avec la vie de groupe, tout d’abord : “Ça doit ve­nir de moi”, es­time-il après avoir étrillé le troi­sième al­bum de Black Coun­try Com­mu­nion (“une bouse”), éphé­mère su­per­groupe for­mé avec Glenn Hughes et Ja­son Bon­ham. La se­conde : une fa­çon de me­ner ses af­faires d’une main de fer, aux cô­tés de son ma­na­ger Roy Weis­man, fils de ce­lui de Frank Si­na­tra. Propre la­bel, vie sur la route, science ai­guë du mer­chan­di­sing. Et un cer­tain art de ne pas se lais­ser en­fer­mer dans une niche. Le nou­vel al­bum, “Dif­ferent Shades Of Blue”, pro­pose le blues-rock at­ten­du mais contient éga­le­ment de sé­vères tranches de funk, avec une sec­tion de cuivres de feu me­née par le trom­pet­tiste Lee Thorn­burg ( To­wer Of Po­wer).

Pré­sen­ta­teur de cirque

Pro­blème de fond : Bo­na­mas­sa fait-il avan­cer la gui­tare ou re­crée-t-il son âge d’or à des­ti­na­tion de ses nos­tal­giques, jus­qu’à re­pro­duire, sur scène, les poses des guitar he­ro d’an­tan ? “Ce qu’on fait a 50 ans d’âge, au mi­ni­mum, ad­met-il. Quant à la scène, en m’ha­billant, je de­viens une per­sonne dif­fé­rente, moi­tié guitar he­ro, moi­tié pré­sen­ta­teur de cirque. Les gens paient 100 eu­ros pour un billet, ils veulent voir un show.” De là à user d’un The­re­min en plein so­lo, comme Jim­my Page en 1969 ? “C’est un tour tout bête, ma nièce de 2 ans pour­rait le faire. J’ai es­sayé de l’en­le­ver de cer­taines chan­sons, comme “The Bal­lad Of John Hen­ry’, et les gens s’en sont plaints. Mais cer­tains de mes spec­ta­teurs n’ont ja­mais vu Jim­my Page faire ça et pensent que c’est une créa­tion ori­gi­nale.” Ce qui s’ap­pelle com­bler un vide.

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