GRUFF RHYS

Quand il n’est pas avec ses Super Fur­ry Ani­mals, le barde co­ol sort des al­bums tout aus­si sur­pre­nants. Le der­nier en date narre la vie d’un ex­plo­ra­teur gal­lois du 18e siècle sans en­nuyer une seule se­conde.

Rock & Folk - - Tête D’affiche - BA­SILE FAR­KAS Al­bum “Ame­ri­can In­ter­ior” (Ca­ro­line/ Uni­ver­sal)

Flan­qué d’or­di­naire d’un clas­sique bon­net, Gruff Rhys a dé­ci­dé d’adop­ter une toque à tête de loup pour ap­puyer le pro­pos de son ré­cent pé­riple “Ame­ri­can In­ter­ior”, ob­jet à la fois d’un al­bum, d’un livre, d’un do­cu­men­taire, de confé­rences, d’une ap­pli... On le sait, ce genre de diversifications est dan­ge­reux. Un chan­teur qui se met à l’image, au concept, ou à toute autre dis­ci­pline ex­tra­mu­si­cale le fait sou­vent pour sa­tis­faire un ego pa­chy­der­mique (hel­lo Ro­ger Wa­ters), ou pour ca­cher l’ab­sence d’ins­pi­ra­tion ( halló Björk). Il s’agit donc de pré­ci­ser avant tout que le qua­trième al­bum du lea­der des Super Fur­ry Ani­mals est bon. Bri­co­lé, fan­tai­siste, étrange as­su­ré­ment, mais beau.

Gui­tare et ma­rion­nette

C’est d’ailleurs ce qui a sou­vent dis­tin­gué les Super Fur­ry Ani­mals de la concur­rence sur le cré­neau de ce qu’on ap­pel­le­ra la pop farce & at­trapes. Avant de se dé­gui­ser en chien et de sor­tir le ca­non à con­fet­tis, ces Welsh ont tou­jours eu la po­li­tesse d’écrire des chan­sons so­lides. C’est la même chose en so­lo où il ba­ti­fole de­puis quatre al­bums : l’ai­mable Gruff Rhys, 44 ans, ne prend pas le client pour un jam­bon : “Mon but pre­mier était d’écrire des chan­sons, le reste est ve­nu après.” Une his­toire cu­rieuse, celle d’un ex­plo­ra­teur gal­lois de la fin du 18e siècle John Evans, sur les traces du­quel Rhys est par­ti, aux Etats-Unis. “Mon père était ob­sé­dé par John Evans. Il ra­con­tait à mes frères et soeurs des tas d’his­toires sur cet homme qui a tra­ver­sé les océans. Je ne sa­vais s’il fal­lait prendre ça pour ar­gent comp­tant ces ré­cits fan­tas­tiques. Mon père n’a plus été là et je n’en ai ja­mais su da­van­tage. Il y a quinze ans, on m’a de­man­dé de faire de la mu­sique pour une pièce de théâtre sur Evans. La pièce a eu lieu, mais sans ma mu­sique, je me suis donc re­trou­vé avec quelques bribes. Il y a trois ans, je suis al­lé voir mon tour­neur amé­ri­cain avec ma carte du pays pour qu’il me bri­cole une tour­née sur les en­droits où John Evans a été entre 1792 et 1799.” De Bal­ti­more à la Nouvelle-Or­léans, l’homme donne de pe­tits concerts ac­com­pa­gné de sa gui­tare et d’une ma­rion­nette, in­ter­viewe des uni­ver­si­taires et des clo­chards, peau­fine ses chan­sons, ren­contre des In­diens Ma­dans. Le dé­sor­mais ex-bat­teur de Fla­ming Lips, Kliph Scur­lock, l’ac­com­pagne dans cette odys­sée sur la vie de l’aven­tu­rier illu­mi­né et an­thro­po­logue avant l’heure. Les dé­tails sont dans le livre, mais c’est sur­tout le do­cu­men­taire qui vaut le coup d’oeil, avec son cô­té “J’Irai Dor­mir Chez Vous”. Pour les ré­ti­cents à l’his­toire, “Ame­ri­can In­ter­ior” peut s’ap­pré­cier sans ex­pli­ca­tions : treize titres our­lés où le timbre voi­lé du Gal­lois dé­am­bule sur des ar­ran­ge­ments ex­tra­va­gants. “J’adore le coun­try-rock, mais je suis eu­ro­péen. Je ne vou­lais pas faire le gars qui porte un cha­peau de cow-boy et fait son disque roots. Quand j’ai rap­por­té les bandes en Eu­rope, j’ai fait tout mon pos­sible pour les sub­ver­tir, j’ai ra­jou­té du syn­thé par exemple... C’était plus hon­nête.”

Trop ten­du

Ce qui a plu à Rhys, c’est aus­si de nar­rer une his­toire dé­glin­guée, dé­lais­sée. “Je me suis re­trou­vé à chan­ter dans la tri­bu des Ma­dans. En tant que per­sonne qui parle une langue mi­no­ri­taire, j’ai été très ins­pi­ré par les In­diens. Il y a un état d’es­prit com­mun. Je suis al­lé dans une tri­bu, on s’est cha­cuns chan­té nos chan­sons, on a bu du ca­fé, man­gé des do­nuts, c’était beau et triste à la fois.” La langue na­tale de Gruff Rhys est le gal­lois. La langue des poètes. En 2000, les Super Fur­ry Ani­mals avaient même pu­blié “Mwng”, un al­bum sans un mot d’an­glais. Avec un cer­tain écho, fa­vo­rable comme hos­tile. “Notre dé­marche n’était pas du tout in­dé­pen­dan­tiste au dé­part, on chan­tait dans notre langue na­tale tout sim­ple­ment. On a même évi­té de tour­ner au Pays de Galles avec l’al­bum, c’était trop ten­du.” Plus im­por­tant, les SFA, qui n’ont rien sor­ti de­puis 2009, sont aus­si de­ve­nus ce qu’on ap­pelle un groupe culte. Miles Kane est ve­nu à la mu­sique grâce à eux — Rhys pro­dui­ra d’ailleurs son pre­mier al­bum — et ceux qui ont lou­pé ce cu­rieux groupe glam-pop-indie-punk­folk au­ront une chance de le ré­en­tendre : “J’ai en­vie que nous fai­sions un dixième al­bum, on vit dans une cul­ture dé­ci­male après tout. J’ai été chez moi pen­dant deux ans avec mes en­fants, c’était super. Mais j’ai en­vie de re­trou­ver les autres là. Après avoir tour­né pen­dant 15 ans avec les Super Fur­ry Ani­mals et la vie hé­do­niste qui va avec, mon corps avait sim­ple­ment be­soin d’un petit re­pos. On n’en a qu’un...” Sage pa­role, Loup Phi­lo­sophe.

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