MAN­SET

Ef­fa­cé et pour­tant très sûr de son gé­nie, le Fran­çais a pu­blié un nou­vel al­bum de vieilles chan­sons ré­cem­ment. Qui est vrai­ment ce ro­cker sym­pho­nique à la mé­lan­co­lie va­ga­bonde ?

Rock & Folk - - En Vedette - PAR PHI­LIPPE THIEYRE

Au­teur- com­po­si­teur, mu­si­cien, in­ter­prète, ar­ran­geur, or­ches­tra­teur, pho­to­graphe, peintre, écri­vain, Gé­rard Man­set, ou sim­ple­ment Man­set do­ré­na­vant, jouit d’une au­ra presque unique. Sui­vi par des fans ex­trê­me­ment fi­dèles et ad­mi­ré par de très nom­breux mu­si­ciens, il est re­con­nu par un pu­blic as­sez large sans être un chan­teur po­pu­laire. Sa per­son­na­li­té qu’il découvre avec par­ci­mo­nie fas­cine et in­trigue. De­puis tou­jours, il maî­trise, comme peut-être au­cun autre ar­tiste, ses pro­duc­tions, de la concep­tion à l’em­bal­lage et à la promotion. Ses textes dis­pensent une sombre mé­lan­co­lie qui, de­puis la fin des an­nées 70, va­ga­bonde de par les conti­nents, por­tée par une déses­pé­rante lu­ci­di­té. Ai­mer Man­set, c’est s’im­pré­gner d’un uni­vers qui évo­lue­ra au fil de quatre dé­cen­nies sans ja­mais cé­der à la fa­ci­li­té ni aux com­pro­mis­sions, re­met­tant constam­ment en pers­pec­tive ses pro­duc­tions an­té­rieures, les re­pla­çant constam­ment dans un grand puzzle mu­si­cal. Dans ce monde bien- pen­sant où l’hom­mage est obli­ga­toire, Man­set ne re­ven­dique pas d’hé­ri­tage mu­si­cal. Il dit ai­mer un mor­ceau, une chan­son par-ci, par-là, de Brel, de Bras­sens, d’Yves Si­mon, de Ca­brel, de Capdevielle et ac­cep­ter tout Fer­ré en bloc. Si­non, de­puis tou­jours, il pro­fesse la su­pé­rio­ri­té na­tu­relle du rock an­glo­saxon à la fois par l’usage d’une langue et par l’at­ti­tude, ci­tant Bob Dy­lan, les Ani­mals, Bob Se­ger. Ecri­vain af­fir­mant ne pas être un grand lec­teur, il prend les livres comme ils viennent, il admire Cé­line et se sent des af­fi­ni­tés avec Gé­rard de Ner­val, l’au­teur des “Chi­mères” et des “Filles Du Feu”, peut-être une ins­pi­ra­tion pour “Fille Des Jar­dins”. Au cu­lot, à ses dé­buts, il avait réus­si à né­go­cier, avec Pa­thé Mar­co­ni/ EMI, un contrat ex­cep­tion­nel pour les an­nées 60, lui of­frant une to­tale li­ber­té artistique et le contrôle fi­nal sur ses pro­duc­tions. Cette an­née, après qua­rante ans chez EMI, il change de mai­son en si­gnant chez War­ner à qui il offre une su­perbe com­pi­la­tion/ re­créa­tion de dix-huit de ses com­po­si­tions en ca­deau de bien­ve­nue. Mal­gré des ré­ti­cences à re­prendre ce titre, il y re­vi­site no­tam­ment sa pre­mière chan­son, “Ani­mal On Est Mal”, dans une ver­sion pop grâce à la col­la­bo­ra­tion du groupe belge Deus.

Né le 21 août 1945 à Saint-Cloud (92) dans une fa­mille bour­geoise, après avoir lou­pé son bac, il entre, en 1964, à l’école des Arts Dé­co­ra­tifs puis­qu’il

faut­bien­fai­re­quel­que­chose et qu’il est doué en des­sin. Il re­çoit plu­sieurs dis­tinc­tions lors de di­vers sa­lons, mais il s’oriente du cô­té des agences de pub. Man­set se voit alors un ave­nir dans les arts gra­phiques ou le ci­né­ma. Pa­ral­lè­le­ment, il a ap­pris la gui­tare, la bat­te­rie puis le pia­no en au­to­di­dacte. Ne ju­geant alors sa voix pas suf­fi­sam­ment in­té­res­sante, il écrit des textes de chan­sons pour les pro­po­ser à dif­fé­rents ar­tistes de va­rié­té. C’est sur les trois EP, d’un in­té­rêt anec­do­tique, de son ami et condis­ciple du ly­cée Claude Ber­nard, Laurent Ma­lek, qu’il est cré­di­té pour la pre­mière fois. Sur le pre­mier, au ver­so, on voit même une pho­to du duo, avec Man­set au pia­no. Cette col­la­bo­ra­tion va sur­tout lui per­mettre de dé­cou­vrir le fonc­tion­ne­ment d’un stu­dio d’en­re­gis­tre­ment et de voir en pleine ac­tion des or­chestres de cordes. En 1968, après avoir écrit avec William Shel­ler “Je Me Re­pose” pour Da­li­da, il com­pose seul “Ani­mal On Est Mal”. A l’évi­dence, pas une chan­son pour Da­li­da, ni pour d’autres d’ailleurs, puisque per­sonne n’est in­té­res­sé. Dé­ci­dant de la chan­ter lui-même, il l’en­re­gistre dans les stu­dios Pa­thé avec des amis, en tra­vaillant, re­mixant, bi­douillant à par­tir de bandes pour­ries, se­lon ses propres termes, de­vant des in­gé­nieurs du son peu concer­nés. Fi­na­le­ment, elles se­ront amé­lio­rées au stu­dio CBE du pro­duc­teur et ar­ran­geur Ber­nard Es­tar­dy. Sor­ti en plein mi­lieu des évé­ne­ments de 1968, “Ani­mal On Est Mal” ne se vend pas, mais bé­né­fi­cie de bonnes dif­fu­sions ra­dio grâce à des ani­ma­teurs comme Fran­çois Jouf­fa et Michel Lan­ce­lot dans Cam­pus, émis­sion phare d’Eu­rope 1. Par la suite, Na­dine, l’as­sis­tante de ce der­nier, de­vien­dra Mme Man­set. Avec ses deux filles dont Ca­ro­line fu­tur ma­na­ger de Ra­phael, on la ver­ra briè­ve­ment dans le re­por­tage “L’Ate­lier du Crabe” tour­né en 1981 par le pho­to­graphe Frank Lords. Ce der­nier avait dé­jà ac­com­pa­gné Man­set à la re­cherche de la beau­té et de l’es­pé­rance dans les en­droits les plus déshé­ri­tés de l’Asie.

Ora­to­rio de science-fic­tion

A l’au­tomne 1968, sort l’al­bum “Man­set”, ré­édi­té en 1971 sous le titre “Man­set 1968” après quelques mo­di­fi­ca­tions. Pa­roles, mu­siques et or­ches­tra­tions de Gé­rard Man­set : “Je Suis Dieu” est une pro­fes­sion de foi gon­flée en ou­ver­ture, seul Eric Clap­ton peut alors être ap­pe­lé Dieu. “La Toile Du Maître”, “On Ne Tue Pas Son Pro­chain” et “La Femme Fu­sée” mettent en évi­dence un hu­mour grin­çant. Deux ans plus tard, “La Mort D’Orion” est un autre choc, sorte d’ora­to­rio de science-fic­tion. Le suc­cès est mo­deste (20 000 exem­plaires tout de même) mais le disque four­mille de trou­vailles so­nores. Man­set y est libre de mul­ti­plier les vio­lons et d’or­ches­trer l’en­semble en tri­tu­rant les sons, les échos et les ef­fets. Certes, comme il le re­con­naî­tra plus tard, les textes de la suite “La Mort D’Orion” sont par­fois dignes du tra­vail sco­laire d’un ly­céen. La face 2, elle, ré­sis­te­ra mieux au pas­sage des dé­cen­nies, no­tam­ment “Vivent Les Hommes” et “Elé­gie Fu­nèbre” dont la re­prise sur “Un Oi­seau S’Est Po­sé”, en com­pa­gnie de Mark La­ne­gan, ma­gni­fie en­core la noire beau­té de ce titre. L’em­ploi de cordes nais­sant telles des vagues loin­taines, qui vont peu à peu sub­mer­ger l’es­pace et trans­por­ter l’au­di­teur, va de­ve­nir une des ba­lises dans l’uni­vers Man­set, créant des so­no­ri­tés im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable. Les coûts des or­chestres aug­men­tant de plus en plus, les vio­lons se­ront par­fois rem­pla­cés par des syn­thés, mais ne sont pas aban­don­nés, loin de là, voir “Comme Un Guer­rier”, “Ma­trice”, “Ja­dis Et Na­guère”.

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