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Rock & Folk - - En Vedette - Al­bum

a niaque et son en­vie semblent in­tactes lors­qu’on écoute “Ch­ro­ma”, son qua­trième al­bum si l’on comp­ta­bi­lise ce­lui sor­ti en 2009 sous l’alias Eu­gene & The Li­zards. De nou­veau, McGuin­ness réus­sit à épa­ter : il chante bien, d’un timbre per­çant au vi­bra­to étrange, par­fois com­pa­ré à ce­lui de Mor­ris­sey par les gens qui aiment Mor­ris­sey. Ses chan­sons sont un mé­lange d’in­ten­si­té et d’élé­gance, à la fois spon­ta­nées et raf­fi­nées, d’un bi­zarre à la Bo­wie. L’écri­ture en tout cas est in­at­ta­quable. Voi­ci “Ch­ro­ma”, onze chan­sons sexy dont une bonne moi­tié sont des singles en puis­sance. On le com­prend au fil de l’in­ter­view, le pré­cé­dent, “The In­vi­ta­tion To The Voyage” a été une bles­sure à cause de son suc­cès mi­nime. Bien sûr, ce genre de phé­no­mènes ar­rive très sou­vent, sauf qu’avec ce disque ( du mois dans R&F 540), Eu­gene McGuin­ness avait joué une sorte de maxi­ban­co. Un feu d’ar­ti­fice. Un fes­ti­val, où les chan­sons étaient faites pour le ven­dre­di soir : grosse pro­duc­tion, riffs et re­frains ac­cro­cheurs. Moins de deux ans plus tard, l’ar­tiste contemple son échec avec une im­pla­cable lu­ci­di­té. “J’avais des at­tentes ri­di­cules. Et elles n’ont donc pas été sa­tis­faites. J’ai eu quelques très bonnes sur­prises avec cet al­bum, mais sur­tout pas mal de frus­tra­tions.” L’étin­celle n’a pas eu lieu, les pas­sages ra­dio n’ont pas été nom­breux. Clas­sique spi­rale de l’in­suc­cès que l’am­bi­tieux An­glais ne s’at­ten­dait pas à vivre. “Tout s’est ar­rê­té gra­duel­le­ment. Il y a eu une pé­riode in­tense de concerts, puis les choses se sont dou­ce­ment tues. As­sez vite, j’ai vu la fin du truc. Il y a tou­jours ce mo­ment bi­zarre, quand on est mu­si­cien, où les choses s’ar­rêtent. C’est le cycle de ce mé­tier. Il y a ce mo­ment où on se re­trouve à se dire : ‘OK, je fais quoi ?...” Le fa­meux vide post-tour­née, mais dans une ver­sion tein­tée d’amer­tume. “C’était étrange de se re­trou­ver à la mai­son après ça les mois sui­vants. Il y a eu une frus­tra­tion, ce qui n’est pas si mal. Je vois cer­tains ar­tistes qui ont tout réus­si, ar­tis­ti­que­ment, com­mer­cia­le­ment, et je me de­mande com­ment ils re­trouvent l’en­vie. C’est comme ga­gner la Coupe du Monde à 25 ans, com­ment on fait en­suite pour en­core avoir en­vie ? Donc ce n’est pas si mal d’avoir en­core des choses à réa­li­ser.” Pour conti­nuer dans la mé­ta­phore foot­bal­lis­tique, le Bri­tan­nique se­rait l’équi­valent de ces joueurs ta­len­tueux mais trop in­tel­li­gents ou pas as­sez mo­no­ma­niaques pour réus­sir vrai­ment. Un point de vue un peu trop com­mode pour l’in­té­res­sé. “En fait, qu’il s’agisse de mu­sique com­mer­ciale ou d’indie, je re­garde ce qu’il se passe et je trouve que beau­coup de gens si­mulent de nos jours. J’en vois qui prennent un look outrageusement six­ties, mais de fa­çon com­mer­ciale afin que le pu­blic s’iden­ti­fie clai­re­ment. Je me mets à la place d’un ga­min de 14 ans qui dé­cou­vri­rait ma mu­sique, je ne suis pas évident à cer­ner, ni gang­sta rap­peur, ni goth. Si je m’ha­billais en gang­ster, j’au­rais l’air d’un pu­tain d’idiot, mais au moins je se­rais un idiot com­pré­hen­sible. Par d’autres idiots. Alors que si on est une per­sonne à part en­tière, on ne cor­res­pond à au­cun mo­dèle pré-éta­bli. Amy Wi­ne­house ai­mait la soul et s’ha­billait six­ties, mais il n’y avait per­sonne comme elle. Et si les gens l’ai­maient tel­le­ment c’est parce qu’elle était sim­ple­ment el­le­même... C’est un rare exemple. Ça ne me sur­prend pas plus que ça, du coup, si je ne passe pas beau­coup à la ra­dio. En tout cas, on ne pour­ra pas m’ac­cu­ser de ne pas avoir ten­té. J’ai vu des mu­si­ciens dé­li­bé­ré­ment sim­pli­fier leur mes­sage, je com­prends ça, mais j’en se­rais in­ca­pable, ce se­rait fac­tice. C’est vrai­ment quelque chose que je re­fuse.” Noble point de vue, fa­rou­che­ment hon­nête, au fil du­quel il est dif­fi­cile de ne pas

050 R&F OC­TOBRE 2014

dé­ce­ler une pe­tite pique à Miles Kane, un gar­çon qui peut en ef­fet faire beau­coup mieux que les ef­fets de manche sim­plistes de son der­nier al­bum. Qui est Eu­gene McGuin­ness alors ? Pas un don­neur de le­çons ni un ar­tiste en­nuyeux pour au­tant. Ses pa­roles sont sou­vent let­trées, mais aus­si par­fois sa­laces au pos­sible : “Je bois ton milk­shake”... “je veux te pla­quer par terre, là main­te­nant”. Tout ce­la en­ru­ban­né dans un al­bum par­ti­cu­liè­re­ment vi­vant, ra­pide. Ob­sé­dé du contrôle, il s’en est re­mis cette fois en­tiè­re­ment au cou­ru pro­duc­teur Dan Ca­rey. “C’est parce que je peux être ex­trê­me­ment chiant en stu­dio. On met­trait George Mar­tin à cô­té de moi ou Phil Spec­tor, je n’ar­rê­te­rais pas de les em­bê­ter. Bon, Spec­tor, je fe­rais peut-être un peu gaffe tout de même.” Ca­rey ici a car­ré­ment re­cru­té une sec­tion ryth­mique pour l’oc­ca­sion, le bat­teur et le bas­siste du groupe The In­vi­sible. “Je suis ar­ri­vé le pre­mier jour et il y avait ces deux types, Leo et Tom. C’est quand même étrange de com­men­cer un al­bum avec des gens qu’on ne connaît pas. Mais ça s’est bien pas­sé. Quand on a en­re­gis­tré, ils ont dé­cou­vert les chan­sons en stu­dio. On les a jouées une ou deux fois cha­cune, et on a ob­te­nu la bonne prise très vite. Ces mecs peuvent tout faire. Je vou­lais cho­per ce mo­ment où le mu­si­cien com­mence à connaître le mor­ceau et réus­sit à s’ex­pri­mer avec fraî­cheur. C’était cette prise-là qui fonc­tion­nait. Pas une prise par­faite, ni en­tiè­re­ment écrite, ça m’en­nuie, mais une prise vi­vante. On a sur­vo­lé toutes les chan­sons en deux jours.”

“Ni gang­sta rap­peur, ni goth”

Dé­pas­ser l’in­no­cence

La mutation est com­plète par rap­port au jeune gar­çon ac­néique qui fai­sait ses dé­buts en 2007. Le ga­min aux che­veux en ba­taille a ter­ri­ble­ment ga­gné en as­su­rance. “Je re­gar­de­rai tou­jours en ar­rière comme on re­garde une vieille pho­to de soi. J’en­tends les fai­blesses. Mais aus­si les bonnes choses. ‘Wen­dy Won­ders’, ça va, c’est une super chan­son. C’était lu­dique. Les mu­si­ciens sont trop pré­oc­cu­pés par le fait d’avoir l’air co­ol. La no­tion d’amu­se­ment, je ne parle pas de mu­sique hu­mo­ris­tique stu­pide, juste d’amu­se­ment, s’est per­due et c’est dom­mage.” Sauf qu’après plu­sieurs al­bums un peu in­com­pris, le na­tif de Ley­tons­tone sou­pèse dé­sor­mais chaque dé­ci­sion avec mi­nu­tie. “J’ai beau être en­core dans ma ving­taine, mon at­ti­tude a chan­gé. Je suis de­ve­nu moins in­sou­ciant. Sur ce disque, la basse/ bat­te­rie son­nait si bien que tout ar­ran­ge­ment à ajou­ter était très sé­rieu­se­ment consi­dé­ré. C’était comme dé­co­rer un sa­pin de Noël. On est ten­té de mettre plein de guir­landes scin­tillantes, puis on se ra­vise et fi­na­le­ment on fait sobre. Je ne vou­lais pas bom­bar­der les gens avec une trop grosse ac­cu­mu­la­tion d’idées.” Boule de cris­tal, le chan­teur va-t-il en­fin ac­cé­der à cette fa­meuse gloire ? Dans un monde idéal, ce­la sem­ble­rait l’évi­dence et peut donc tout à fait ne pas se pro­duire. De toute fa­çon, McGuin­ness a dé­pas­sé le stade de l’in­no­cence. “A Londres, je vois des tas de mu­si­ciens qui se prennent pour des rock stars même en ne fai­sant rien. Moi, si je ne tra­vaille pas sur une chan­son ou que je ne suis pas en stu­dio, si le calendrier est vierge, je ne me sens pas tel­le­ment comme un mu­si­cien. C’est un peu triste, mais ça aide aus­si pour écrire. C’est une grande par­tie du bou­lot, il faut réus­sir à com­prendre que quel­que­fois tout le monde se fiche de qui on est et d’autres fois on est l’ob­jet de toutes les at­ten­tions. Ces mo­ments où per­sonne ne se pré­oc­cupe de toi, c’est là qu’il faut se ré­gé­né­rer, créer. Et on se sent bien quand on crée à nou­veau, jus­te­ment. C’est la na­ture du bou­lot.”

“Ch­ro­ma”

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