DIS­CO­GRA­PHIE POST-HARD­CORE

SOUS CETTE ETRANGE BANNIERE, NOTRE SPECIALISTE A RAS­SEMBLE LES AL­BUMS LES PLUS BRUYANTS ET BRILLANTS DE LA SCENE SOU­TER­RAINE AMERICAINE DES ANNEES 80.

Rock & Folk - - Dossier - JOE BANKS Tra­duc­tion Isa­belle Chelley

AU MI­LIEU DES ANNEES 1980, on a bien cru, pen­dant un temps, que le rock en tant que force créa­tive s’était bru­ta­le­ment en­rayé. Aux Etats-Unis, MTV avait chan­gé la fa­çon dont les gens ac­cé­daient à la mu­sique et la consom­maient et l’in­no­va­tion ini­tiale avait vite cé­dé la place à un brouet im­po­sé de rock conven­tion­nel d’un goût sûr, à base de Dire Straits et Phil Col­lins ser­vis avec une gar­ni­ture de hair me­tal. Au Royaume-Uni, la si­tua­tion était en­core pire, la pop fu­tile aux dents longues des charts s’aco­qui­nant in­vo­lon­tai­re­ment avec la po­si­tion an­ti-rock ex­tré­miste de la presse mu­si­cale pour créer une scène in­dé ra­chi­tique et consan­guine. Au sein du mains­tream, U2 et Simple Minds étaient les seuls groupes à en­core bran­dir son éten­dard mais, là aus­si, il y avait une pré­ten­due ver­tu qui al­lait à l’en­contre de l’es­sence ver­sa­tile et re­belle du rock. Pour­tant des poches de ré­sis­tance sub­sis­taient, si l’on sa­vait où re­gar­der, en par­ti­cu­lier outre-At­lan­tique. La scène Pais­ley Un­der­ground avait ini­tié un re­vi­val rock ga­rage/ psy­ché­dé­lique, des groupes de thrash comme Me­tal­li­ca, An­thrax et Slayer don­né un coup de fouet au me­tal, et la pop à gui­tares in­tel­li­gente et obs­cure de REM com­men­çait à in­fil­trer le ré­seau des ra­dios uni­ver­si­taires. Mais la scène qui al­lait me­ner à la re­nais­sance du rock au dé­but des an­nées 1990 était une fra­gile coa­li­tion de groupes ayant pour seul vé­ri­table lien leurs ori­gines dans le mou­ve­ment punk hard­core amé­ri­cain. Nour­rie par une co­te­rie de la­bels in­dé­pen­dants (SST, Ho­mes­tead, Touch & Go, etc), em­me­née par des mu­si­ciens dé­ci­dés à user de leur li­ber­té créa­trice et to­ta­le­ment cou­pée des ca­prices de la mode, cette pré­ten­due scène post­hard­core a, dans la se­conde moi­tié des an­nées 1980, ou­vert une toute nouvelle voie pour la mu­sique tant in­dé­pen­dante que mains­tream. Le rock joué par les groupes post-hard­core pal­pi­tait à nou­veau d’ex­ci­ta­tion et de pos­si­bi­li­tés et a, au fi­nal, en­gen­dré le grunge, mais aus­si le shoe­ga­zing, le math rock, le sto­ner rock et toutes sortes de genres al­ter­na­tifs re­lu­quant vers le pas­sé ou l’ave­nir. Ce qui suit est un pa­no­ra­ma en­tiè­re­ment sub­jec­tif de cer­tains al­bums clés du post­hard­core et de leurs tré­sors en­fouis, qui au­ra au moins le mé­rite d’illus­trer la di­ver­si­té de cette scène. Toutes nos ex­cuses par avance aux fans des groupes à l’ex­tré­mi­té la plus noise/ in­dus­trielle du spectre post-hard­core (Big Black, Swans, etc) mais on a dé­ci­dé de se concen­trer sur ceux dont les sen­si­bi­li­tés ar­tis­tiques pen­chaient du cô­té mé­lo­dieux. Alors, sans plus at­tendre...

Fuck you so­nore au rock sur­pro­duit do­mi­nant à l’époque

Hüs­ker Dü

“Wa­re­house : Songs And Sto­ries” 1987

Avec “Zen Ar­cade” (1984), Hüs­ker Dü a cou­pé les liens avec son pas­sé hard­core et ce fai­sant, in­vi­té d’autres groupes à suivre sa voie. Cette tra­ver­sée du Ru­bi­con a gal­va­ni­sé ses pairs, mais aus­si ins­pi­ré le groupe à pro­duire une in­croyable sé­rie d’al­bums dé­bor­dant d’éner­gie fré­né­tique et de mé­lo­dies pun­chy et ac­ces­sibles. En 1986, Hüs­ker Dü est de­ve­nu le pre­mier groupe de la scène à si­gner avec une ma­jor, “Wa­re­house : Songs And Sto­ries” étant son deuxième al­bum pour War­ner et, comme “Zen Ar­cade”, un double. Mal­gré des pres­sions crois­santes entre eux, Bob Mould et Grant Hart n’ont pas mé­na­gé leurs forces de song­wri­ters, pro­dui­sant un al­bum qui of­frait une nouvelle ma­tu­ri­té à leur son vis­cé­ral, tout en lais­sant de la place pour de nou­veaux styles de com­po­si­tions. Il est bon de gar­der à l’es­prit que, si “Wa­re­house...” peut pa­raître fa­mi­lier au plan so­nore en 2014, Hüs­ker Dü tra­çait en­core son che­min et éla­bo­rait une mu­sique pra­ti­que­ment unique à l’époque, en par­ti­cu­lier sur une ma­jor. Il n’était plus hard­core, mais le son res­tait dense et cré­pi­tant de ten­sions. Il n’était pas non plus un groupe pop, mal­gré ses chan­sons ac­cro­cheuses en diable. Et s’il n’ap­par­te­nait pas à la li­gnée rock clas­sique, il conti­nuait d’as­si­mi­ler des élé­ments du pas­sé pour créer quelque chose de neuf. En ré­su­mé, Hüs­ker Dü a fi­ni par dé­fi­nir le genre rock al­ter­na­tif mé­lo­dieux et d’in­nom­brables groupes s’en sont ins­pi­rés de­puis. “Wa­re­house...” est une mine de chan­sons brillantes : l’al­bum dé­bute sur une note en­le­vée et mus­clée avec “These Im­por­tant Years” et Mould en­joint à pro­fi­ter de la vie tant qu’on le peut. “Ice Cold Ice” est une mon­tée en puis­sance gui­dée au la­ser, qui réus­sit par­fai­te­ment le coup du dé­mar­rage en dou­ceur avant l’ac­cé­lé­ra­tion et pro­pose un re­frain char­gé d’émo­tion. La rê­ve­rie psy­ché­dé­lique jouée en valse étour­dis­sante de “She Floa­ted Away” contraste avec ses cou­plets fol­ky. “Bed Of Nails”, à la fois mid-tem­po et urgent, an­ti­cipe les confes­sions de la fu­ture car­rière so­lo de Mould. Le der­nier mor­ceau, “You Can Live At Home”, est un af­flux joyeux de pas­sion dé­bri­dée qui ex­plose en une ma­gni­fique co­da pro­lon­gée. Hé­las, cet al­bum fut éga­le­ment le chant du cygne de Hüs­ker Dü, qui s’est sé­pa­ré dans l’acri­mo­nie en 1988. Qua­si im­mé­dia­te­ment, le monde a sem­blé peu­plé de groupes dé­ve­lop­pant leur son et leur hé­ri­tage, dont cer­tains ont connu un suc­cès bien su­pé­rieur, rap­pe­lant que les pion­niers ne sont pas tou­jours les ga­gnants.

Di­no­saur Jr

“You’re Li­ving All Over Me” 1987

Je me sou­viens pré­ci­sé­ment de la pre­mière fois où j’ai po­sé l’ai­guille sur ce vi­nyle et que l’in­tro de “Lit­tle Fu­ry Things” m’a si­dé­ré avec son bar­rage de gui­tare wah-wah (en 1987 !) et ses hur­le­ments lais­sant place à un dé­li­cieux pas­sage de rock psy­ché cham­pêtre. Ah, c’est ce que j’at­ten­dais, m’étais-je dit, un groupe qui n’a pas honte des clas­siques des an­nées 1970 et a trou­vé le moyen de re­don­ner à ses meilleurs mo­ments un souffle vi­tal et contem­po­rain. Non pas que ce soit un en­re­gis­tre­ment de pointe — “You’re Li­ving All Over Me” a un son cras­seux et pro­to-grunge, la bande mas­ter dis­tinc­te­ment trop pleine d’un ex­cès d’over­dubs de gui­tares. Et na­tu­rel­le­ment, c’est pour ce­la qu’il est par­fait, fuck you so­nore au rock syn­thé­tique et sur­pro­duit do­mi­nant à l’époque. Il faut sou­li­gner que jouer aus­si vite et li­bre­ment avec des si­gni­fiants de l’ordre an­cien comme Black Sab­bath, Led Zep­pe­lin et Neil Young était as­sez in­édit dans les mi­lieux un­der­ground et a ser­vi de cri de ral­lie­ment pour que dé­bute la grande ex­ca­va­tion de la mine du rock par­mi les in­dé­pen­dants libres pen­seurs.

Comme le sug­gère son titre, “You’re Li­ving...” vous ex­plose au vi­sage de fa­çon op­pres­sante, la dy­na­mique im­pé­tueuse de la mu­sique lut­tant contre un sen­ti­ment d’en­nui écra­sant. Les trois pre­miers mor­ceaux en par­ti­cu­lier sym­bo­lisent cette es­thé­tique et l’au­di­teur est sans cesse pié­gé par une rup­ture in­at­ten­due, un ar­ran­ge­ment de tra­vers ou une dé­to­na­tion so­nore ex­trême. Les har­mo­nies vo­cales et les di­vins ex­cès de “Lit­tle Fu­ry Things” sont vite sui­vis par la ruée fré­né­tique de “Kra­cked”, son cou­plet sou­dain aban­don­né pour un pas­sage ali­men­tant la ten­sion à coups de riffs sans fard, ner­veux, avant un so­lo de gui­tare sem­blable à une co­mète ava­lée par un trou noir qui pul­vé­rise la chan­son. Mais “Slud­ge­feast” est le vrai clou de l’al­bum, son mons­trueux riff d’in­tro muant en une dé­fer­lante de dé­to­na­tions fun­ky contrô­lées, sou­li­gnant (si nous ne l’avions pas en­core com­pris) que J Mas­cis est un nou­veau genre de guitar he­ro, ex­trê­me­ment com­pé­tent, mais tout aus­si heu­reux de pro­duire du bou­can. Et les ama­teurs de fausses fins sont ici au pa­ra­dis — lorsque ce riff au tem­po chan­geant émerge du shunt, on ga­ran­tit qu’ils fe­ront du stage-di­ving du haut de la table basse. Le fait que l’al­bum s’achève sur “Po­le­do”, mor­ceau so­lo de Lou Bar­low sur le­quel sa voix étri­quée et sa gui­tare acous­tique fi­nissent obli­té­rées par une boucle or­ches­trale dis­so­nante, est en par­fait ac­cord avec la phi­lo­so­phie post-hard­core du tout est per­mis.

Sonic Youth

“Day­dream Na­tion” 1988

Émer­geant de la scène no wave ar­ty de New York au dé­but des an­nées 1980, Sonic Youth est de­ve­nu le porte-dra­peau de la ré­in­ven­tion de la gui­tare, ex­pres­sion uti­li­sée par les cri­tiques se mé­fiant en­core du ba­gage du rock, mais in­tri­gués par les nou­velles concep­tua­li­sa­tions en­tou­rant la fa­meuse planche à six cordes. Entre les mains de Thurs­ton Moore et Lee Ra­nal­do, la gui­tare s’est muée en une ma­chine dé­fiant les li­mites de la mé­lo­die et de la com­po­si­tion tra­di­tion­nelles, ser­vant plu­tôt à évo­quer l’équi­valent so­nore d’es­paces ver­ti­gi­neux, d’ac­ci­dents de voi­tures ou de trans­mis­sions par sa­tel­lite dans un fu­tur contre-uto­pique... Elle était désac­cor­dée et ré-ac­cor­dée, dis­tor­due et mal­me­née, at­ta­quée à coups de ba­guettes de bat­te­rie et de tour­ne­vis — tout sauf jouée de fa­çon conven­tion­nelle. Et mal­gré ses ré­fé­rences avant-gar­distes, Sonic Youth était aus­si in­croya­ble­ment ma­lin dans sa com­pré­hen­sion de la my­tho­lo­gie du rock et sa ré­so­nance au ni­veau des tripes, se trou­vant vite un rôle de par­rain de la scène post-hard­core et d’agent de liai­son de l’un­der­ground par ex­cel­lence (c’est Sonic Youth qui a pré­sen­té Gef­fen à Nir­va­na). Après une poi­gnée de grands al­bums — dont “Evol” et “Sis­ter” — qui a len­te­ment ren­du le groupe plus accessible, Sonic Youth a joué son va-tout en 1998 sur le double “Day­dream Na­tion”, ré­cit épique de chan­sons, d’in­ter­ludes et de dé­tours conju­rant une vision sombre et cy­ber­punk de sa ville. C’était à

Nou­veau genre de rock ga­rage de science-fic­tion

la fois son al­bum le plus am­bi­tieux et ce­lui do­té des meilleurs mor­ceaux, le son par­ti­cu­lier du groupe tou­jours à la li­mite de la dis­so­nance, as­so­cié à des struc­tures de chan­sons tra­di­tion­nelles, créant un nou­veau genre de rock ga­rage de science-fic­tion. L’al­bum fonc­tionne vrai­ment comme un tout, ses es­quisses obs­cures de gui­tare et ses pas­sages d’am­bient aus­si es­sen­tiels que ses nom­breux mo­ments de dé­chaî­ne­ment. Par­mi les temps forts, on peut ci­ter l’in­tro in­so­lente, “Teen Age Riot” (ins­pi­ré par le no­toi­re­ment dé­con­trac­té J Mas­cis), hymne de sla­cker pop au su­perbe cres­cen­do bâ­ti sur des gui­tares ner­veuses en­tre­mê­lées ; le riff en­traî­nant de “Sil­ver Ro­cket” avec, en son mi­lieu, un bruit de dé­col­lage ; l’in­tense et fré­né­tique “Cross The Breeze”, vi­trine gé­niale pour l’in­ter­pré­ta­tion pas­sion­née, qua­si pos­sé­dée de Kim Gor­don et le jeu de bat­te­rie tou­jours in­ven­tif de Steve Shel­ley ; la pop psy­ché ex­plo­sive dense de “Hey Jo­ni”, me­na­çant de dé­ri­ver dans le vide à tout mo­ment ; le space rock apo­ca­lyp­tique de “Rain King”, où Ra­nal­do ca­na­lise à la fois William Gib­son et Bob Dy­lan. Sonic Youth a prou­vé que la mu­sique pou­vait être à la fois abra­sive et en­ga­geante, in­tel­li­gente et stu­pide, et ren­du à nou­veau l’art rock émi­nem­ment co­ol.

But­thole Sur­fers

“Hair­way To Ste­ven” 1988

Alors que beau­coup de groupes post-hard­core étaient aven­tu­reux sur le plan so­nore, les But­thole Sur­fers ont tout pous­sé à l’ex­trême. Leurs concerts, à mi-che­min entre ex­pé­riences ar­tis­tiques da­daïstes mises en mu­sique et crises psy­cho­tiques cau­sées par la drogue, étaient cé­lèbres pour leur nu­di­té aléa­toire, leur py­ro­tech­nie mai­son et le dan­ger phy­sique bien réel, tan­dis que leurs al­bums étaient d’étranges patch­works de gui­tares dis­ten­dues, de bat­te­rie tri­bale et de sam­pling pri­mi­tif pré­si­dés par un fou. Créa­tion tor­due du chan­teur Gib­by Haynes (an­cien comp­table et le fou en ques­tion) et du gui­ta­riste émé­rite Paul Lea­ry, les But­thole Sur­fers des­cen­daient d’une longue li­gnée dé­viante de freaks texans et fai­saient pen­ser au psy­ché­dé­lisme fra­cas­sé des 13th Floor Ele­va­tors, pous­sé au bout de l’illogisme. Ils sem­blaient des­ti­nés à res­ter à la pé­ri­phé­rie cultu­relle jus­qu’à ce que “Locust Abor­tion Tech­ni­cian” (1987), l’atro­ce­ment par­faite dis­til­la­tion de leur son, com­mence à sé­duire les cri­tiques. Mais alors que leur plan im­pro­bable de do­mi­na­tion du monde al­lait fonc­tion­ner, les But­thole Sur­fers opé­rèrent un vi­rage avec leur al­bum sui­vant, “Hair­way To Ste­ven”, pro­dui­sant un disque truf­fé de com­po­si­tions mé­lo­dieuses et di­rectes qui, comme l’in­di­quait son titre en forme de mau­vais jeu de mots, était im­pré­gné d’une étrange sen­si­bi­li­té rock clas­sique. Bien sûr, ce n’est sans doute pas la pre­mière pen­sée qui vient à l’es­prit quand re­ten­tit l’éruc­ta­tion de l’in­tro, “Ji­mi”, le mar­tè­le­ment de la double bat­te­rie et l’hor­rible riff à la “Iron Man” évo­quant un bron­to­saure qui tente de s’ex­tir­per d’une fosse à gou­dron. Haynes dé­clame des ab­sur­di­tés ef­frayantes et uti­lise un pitch shif­ter pour mo­di­fier sa voix, pas­sant à sa guise du gro­gne­ment d’un dé­mon à l’en­fant hys­té­rique. Mais lorsque la gui­tare de Lea­ry change de tra­jec­toire, de sale et ter­restre à ex­plo­ra­toire et cos­mique, la chan­son semble plon­ger dans un tun­nel spa­tio­tem­po­rel pour émer­ger de l’autre cô­té en plein so­leil, sous forme de mé­di­ta­tion bu­co­lique néo-folk. “X-Ray Of A Girl” su­bit une trans­for­ma­tion si­mi­laire, son pre­mier cou­plet ab­surde s’épa­nouis­sant en un fi­nal

cé­leste et lan­guis­sant, tout comme “Ro­cky”, bal­lade pseu­do-mé­lan­co­lique qui vire au dé­chaî­ne­ment psy­ché orien­ta­li­sant. Puis “Ba­ckass” rap­pelle l’as­su­rance me­na­çante et in­ti­mi­dante de “Kash­mir”, sa lour­deur ti­rée vers le ciel par un mo­tif fan­to­ma­tique don­nant l’im­pres­sion d’être joué à de­mi-vi­tesse sur un ko­to. Avec “Hair­way To Ste­ven”, les But­thole Sur­fers ont non seu­le­ment pla­cé la barre haut pour les groupes de free rock qui ont sui­vi leurs traces, mais sans doute, éton­nam­ment, ont an­ti­ci­pé un re­tour à un son plus roots sur la scène al­ter­na­tive amé­ri­caine.

Bitch Ma­gnet “Um­ber” 1989

De tous les al­bums clés chro­ni­qués ici, “Um­ber” de Bitch Ma­gnet est ce­lui qui com­mence seu­le­ment à re­ce­voir les louanges qu’il mé­rite. Sor­ti en 1989 à la fin de la phase im­pé­riale du post-hard­core — ce terme a connu de mul­tiples ap­pli­ca­tions de­puis — “Um­ber” est sans doute l’al­bum qui en­globe le mieux les avan­cées de la scène en ma­tière de com­po­si­tion et de son, in­tro­dui­sant un as­pect plus for­mel, presque tech­nique, à l’écri­ture alt rock al­lant de l’avant. Ré­cem­ment sor­ti de l’ou­bli et en­core, grâce au pa­tro­nage de Steve Al­bi­ni, l’al­bum a été re­vi­si­té par des fans et des cri­tiques dé­cou­vrant qu’il est le point de dé­part de deux ten­dances qui al­laient, pa­ral­lè­le­ment à la scène grunge, se dé­ve­lop­per au cours des an­nées sui­vantes, à sa­voir le post/ math rock et le noise rock an­gu­leux de groupes comme The Je­sus Li­zard et Shel­lac. Plus jeunes de quelques an­nées que la plu­part des mu­si­ciens post-hard­core, Sooyoung Park (basse et chant), Jon Fine (gui­tare) et Orestes Mor­fin (bat­te­rie) for­maient un trio doué et in­croya­ble­ment af­fû­té qui sut im­po­ser un nou­veau ni­veau de com­plexi­té à cette scène. À l’in­verse, la voix sou­vent conte­nue de Park et leur maî­trise de la dy­na­mique quiet/ loud a éga­le­ment créé une im­pres­sion d’es­pace of­frant aux chan­sons une plus grande ré­so­nance émo­tion­nelle que l’ap­proche maxi­ma­liste d’autres groupes. Les gui­tares sur “Mo­tor”, le pre­mier mor­ceau, sont sim­ple­ment énormes, ce souffle mus­clé et élec­tri­sant si­mi­laire à la puis­sance im­pla­cable d’une ma­chine bien hui­lée. Ce son a quelque chose de pré­cis, d’élé­gant même, sans ja­mais bas­cu­ler dans un éta­lage de force brute. “Na­va­jo Ace” et “Goat-Leg­ged Coun­try God” se tordent comme un al­li­ga­tor fu­rieux pié­gé dans un fi­let, le groupe jouant avec les in­di­ca­tions de me­sures qui font as­tu­cieu­se­ment mon­ter l’an­ti­ci­pa­tion avant la dé­charge d’un riff, ta­qui­nant le pu­blic, tac­tique adop­tée en par­ti­cu­lier par Al­bi­ni. Au plus ex­trême de leur son, “Punch And Ju­dy” est qua­si­ment alt me­tal, alors que “Big Pi­ning” s’aven­ture du cô­té pro­tos­low­core. Mais ce sont sans doute des mor­ceaux comme “Dou­glas Lea­der” et “Ame­ri­crui­ser” qui semblent en­core les plus ré­vé­la­teurs au­jourd’hui, émer­geant d’un qua­si-si­lence pour que l’au­di­teur s’ac­croche au moindre beat ou note grave, l’ombre et la lu­mière dé­li­cate du jeu créant une am­biance

Phi­lo­so­phie post-hard­core du tout est per­mis

son­geuse et élé­giaque, an­ti­ci­pant l’un des al­bums al­ter­na­tifs les plus char­gés de ten­sions de ces der­nières an­nées, “Spi­der­land” de Slint.

Blind Idiot God “Blind Idiot God” 1987

Po­wer trio d’avant-rock ins­tru­men­tal, Blind Idiot God jouait un hy­bride vis­cé­ra­le­ment ex­ci­tant de hard­core, jazz, clas­sique et dub. Si ce­la peut sem­bler fouillis sur le pa­pier, en pra­tique les ré­sul­tats pro­duits étaient ex­tra­or­di­naires — ima­gi­ner un croi­se­ment entre King Crim­son, Black Flag et Sly & Rob­bie. Son pre­mier al­bum passe de la dy­na­mique spec­ta­cu­lai­re­ment forte de “Shif­ting Sand” au funk dur et brû­lant de “More Time” pour ar­ri­ver au mo­nu­men­tal et mé­lan­co­lique “Stealth Dub”. Les fans de post-prog de­vraient im­mé­dia­te­ment se mettre en quête de cet al­bum in­croyable.

Brea­king Cir­cus “The Ice Ma­chine” 1986

Brea­king Cir­cus a as­so­cié le muscle du hard­core à l’ex­tré­mi­té mé­lo­dieuse du spectre post-punk (The Cure, Wire, etc) pour créer des chan­sons ner­veuses et sub­ti­le­ment agres­sives, fonc­tion­nant aus­si à un ni­veau pop. “Song Of The South” est vi­cieuse, sombre et mer­veilleuse, “An­cient Axes” swingue comme un groupe de bar sor­tant l’ar­tille­rie lourde et des mor­ceaux exu­bé­rants comme “Took A Ham­me­ring”, “Swept Blood” et “Where” ima­ginent une ver­sion de Big Black hu­ma­ni­sée (le bat­teur Todd Trai­ner re­join­dra en­suite Shel­lac).

Live Skull “Dus­ted” 1987

Contem­po­rains de Sonic Youth ex­plo­rant éga­le­ment les pos­si­bi­li­tés de la gui­tare, les membres de Live Skull ont, sur “Dus­ted”, af­fi­né leur son et épou­sé l’in­ten­si­té go­thique de Joy Di­vi­sion. Les riffs per­çants et ca­rillon­nants de “Ma­chete” et “5D” an­ti­cipent le re­vi­val post-punk ré­cent d’In­ter­pol et des Edi­tors, tan­dis que la chan­son-titre et “(X) w/ The Light” prouvent qu’ils peuvent se dé­chaî­ner avec la crème de la scène. Tha­lia Ze­dek chante de fa­çon brute, par­fois abs­traite et for­me­ra Come par la suite.

Nice Strong Arm “Rea­li­ty Bath” 1987

En­core un groupe de post­hard­core in­fluen­cé par le post- punk an­glais, Nice Strong Arm a mis au point une tor­nade de gui­tare psy­ché­dé­lique étayée par le funk sac­ca­dé et les riffs grin­çants de Gang Of Four et PiL. Les chan­sons re­flètent leur nais­sance dans la cha­leur texane : “Date Of Birth” dé­ve­loppe une im­pres­sion de ma­laise avant d’ex­plo­ser en plein ciel ; “Life Is So Co­ol” louche vers le pro­to-shoe­gaze sombre et pla­nant ; “Free At Last” est une bal­lade dé­mon­tée, cra­mée par le so­leil.

Squir­rel Bait “Skag Hea­ven” 1987

Jeune groupe plus connu pour le CV de ses membres (Brian McMa­han de Slint et Da­vid Grubbs de Gas­tr Del Sol) que pour sa mu­sique, Squir­rel Bait est ce­pen­dant le par­fait exemple de la fa­çon dont le son de Hüs­ker Dü al­lait être adop­té et adap­té avec l’éner­gie de la jeu­nesse et une in­sou­ciance in­so­lente par bon nombres des ar­tistes qui ont sui­vi. “Kid Dy­na­mite”, “Too Close To The Fire” et “Rose Is­land Road” sont des titres fu­rieu­se­ment mé­lo­dieux qui in­diquent la voie vers la ré­vo­lu­tion alt rock mains­tream qui sui­vra. ★

Hüs­ker Dü

Sonic Youth

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