JACQUES WOLF­SOHN

Le ma­li­cieux pa­tron des disques Vogue s’est éteint à 85 ans, lais­sant der­rière lui un im­pres­sion­nant ta­bleau de chasse, où jazz, yé-yé, chan­son et rock avaient leur place...

Rock & Folk - - La Vie En Rock -

“Mais on va quand même pas al­ler jus­qu’à Ville­ta­neuse ? — Non, t’in­quiète, les bu­reaux sont à Pa­ris.” Voi­là, c’est mon sou­ve­nir de Vogue. Des disques Vogue. Cette re­marque de Rik­ky Dar­ling, gui­ta­riste de mon groupe. Nous avions ren­dez-vous. Après tout, il ve­nait de si­gner les Stin­ky Toys. Jacques Wolf­sohn. L’usine de Ville­ta­neuse. Les pre­mières images qui me viennent à l’es­prit. Si­non... non, je n’ai pas si­gné. J’étais ar­ri­vé avec une heure de re­tard. Ce­la l’avait éner­vé. Très ma­lin de ma part, j’avoue... Plus tard... il sa­vait que je fré­quen­tais son fils. Le bat­teur de Taxi Girl. Mort d’overdose. Et ce­la avait quelque peu cor­rom­pu nos re­la­tions, di­rais-je. Dom­mage, j’au­rais ai­mé mieux connaître Jacques Wolf­sohn. L’homme avait dé­cou­vert John­ny Hal­ly­day, Fran­çoise Har­dy, Jacques Du­tronc. Rien que ça. Avait conti­nué sa car­rière jusque dans les eigh­ties. C’était un des der­niers mo­guls du bu­si­ness. Il vient de par­tir. Après Bar­clay, Car­rère, Drey­fus... Tous. Ceux qui avaient créé ou mis sur or­bite des mai­sons fran­çaises. Pas des fi­liales de trusts mon­dia­li­sés. Bar­clay, AZ, Car­rère, Vogue, ce­la sonne dé­sor­mais comme un air de pas­sé. Un truc de col­lec­tion­neurs. Comme les lan­guettes dé­ta­chables sur les EP. Même si... comme pour les gui­tares de lé­gende, la marque reste, parce qu’elle fait sens. Mais les gui­tares Gretsch ou Guild sont dé­sor­mais fa­bri­quées en Co­rée et font par­tie du trust Fen­der. Comme Bar­clay ou Vogue sont des fi­liales d’Uni­ver­sal. Il ne reste plus per­sonne. Il ne reste plus rien. Jacques Wolf­sohn était un fan de jazz. Une évi­dence ! C’est de sa gé­né­ra­tion. Pour ceux qui avaient vingt ans dans les an­nées cin­quante, le jazz si­gni­fiait tout et le reste. Le jeune Wolf­sohn, Juif de cul­ture russe, veut être pho­to­graphe. Une autre évi­dence avec le jazz. C’est la grande époque de Pa­ris Match, des ba­rou­deurs. Une pas­sion qui lui pas­se­ra quand il se fait tout vo­ler. Matériel et col­lec­tions. De lui, on sait peu de choses. Fi­na­le­ment. Il re­fuse les in­ter­views de­puis tou­jours, n’en a ac­cor­dé qu’une, à ce journal, en 2000, s’épanche peu. Ce qu’on sait sur Wolf­sohn, ce sont les autres qui nous l’ap­prennent. Vogue a été créé par trois col­lec­tion­neurs de jazz, Léon Ca­bat, Charles De­lau­nay et Al­bert Fer­re­ri. De­lau­nay ? Via Bo­ris Vian et la polémique, on le connaît. C’est un te­nant du jazz tra­di­tion­nel. C’est lui qui amène Sid­ney Be­chet. Qui, dans les an­nées cin­quante, passe dé­jà pour un vieux, un qua­si-rin­gard de la Nouvelle-Or­léans. La mai­son Vogue fait for­tune grâce à Sid­ney Be­chet et à ses fa­meux “Oi­gnons”. Du jazz po­pu­laire. Un 78 tours... qui bat tous les re­cords de ventes et dé­passe le mil­lion d’exem­plaires écou­lés, di­rec­te­ment sui­vi par “Pe­tite Fleur” qui, à lui seul, per­met­tra de construire les fa­meux stu­dios de Ville­ta­neuse. Les disques Vogue, c’est aus­si Ai­mable, Co­lette Re­nard. Et Ma­ri­no Ma­ri­ni, le roi du ty­pique. Ce sont les royal­ties im­pres­sion­nantes de ce der­nier qui per­mettent d’ac­qué­rir les lo­caux de Ville­ta­neuse. Là où tout se fe­ra. Avant John­ny, on le sait, le rock en France, ce n’est pas grand-chose. Da­nyel Gé­rard, Claude Pi­ron, Mac-Kac, les pan­ta­lon­nades de Sal­va­dor avec Legrand et Vian. Quelque chose, en tout cas, que per­sonne ne peut prendre au sé­rieux. Sauf Jil et Jan. Gil­bert et Jean, les deux cou­sins, se re­bap­tisent ain­si... parce qu’une ligne de pou­pées amé­ri­caine se nomme Jil et Jan. Dès 1957, ils tra­vaillent pour Mau­rice Che­va­lier, An­dré Cla­veau ou Co­lette Re­nard. Après avoir re­non­cé à une car­rière de duet­tistes sous leur nom. Leur truc ? Adap­ter les hits amé­ri­cains, quels qu’ils soient. Un peu comme tout le monde, à vrai dire. En ce do­maine, tout est bon. Des “Trois Cloches” au “Petit Chien Dans La Vi­trine” ou à “Dan­ny Boy”. Le rock n’a pas in­ven­té l’amé­ri­ca­ni­sa­tion à ou­trance des es­prits. Yves Mon­tand, Line Re­naud, Com­pa­gnons de la Chan­son... Tous ne rê­vaient que d’Amé­rique. Et adaptent à ou­trance. En­fin, tou­jours à l’af­fût d’une ten­dance, Jil et Jan savent exac­te­ment ce qui se passe là-bas. Par le fait. Et que la mu­sique de rythme est une lame de fond. Ce sont eux qui pré­sentent Hal­ly­day à Jacques Wolf­sohn. Ce der­nier, pour l’ins­tant, en­ga­gé par De­lau­nay, tra­vaille au ca­ta­logue jazz. Et cherche un coup. Evi­dem­ment.

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