L’IN­TER­VIEW

Rock & Folk - - La Vie En Rock - Re­cueilli par Phi­lippe Ma­noeuvre et Ber­trand Bur­ga­lat Pre­mière pu­bli­ca­tion R&F 398

“Une conne­rie

énorme !”

L’af­faire est d’im­por­tance : ce Mon­sieur Wolf­sohn s’était jus­qu’ici tou­jours re­fu­sé à s’ex­pri­mer sur quelque su­jet que ce soit. Ren­dez-vous a été pris dans un luxueux res­tau­rant de l’ave­nue Mon­taigne, ce qui tombe mal : Mon­sieur Wolf­sohn trouve le pia­niste de l’en­droit “to­ta­le­ment à chier”. Il ajoute : “Il y en avait un qui jouait comme ça au Ritz, ils l’ont fu­sillé après la guerre.” Dans une ten­ta­tive déses­pé­rée de re­prendre en main le dé­bat, le jour­na­liste évoque l’al­bum de Bur­ga­lat. Mon­sieur Wolf­sohn l’a-t-il écou­té ? Jacques Wolf­sohn : “Vouiiii. C’est quoi votre ques­tion ?”

Consom­ma­tion im­mé­diate

ROCK&FOLK : Il y a deux ans presque jour pour jour, on pré­sen­tait Ber­trand Bur­ga­lat à Ed­die Bar­clay. On lui ex­plique que Ber­trand monte sa mai­son de disques et Bar­clay dé­crète en sub­stance : “Très mau­vaise idée.” Qu’en pen­sez-vous ? Jacques Wolf­sohn : Cha­cun son âge, nyark, nyark,nyark! Le fait de dire qu’on ne peut plus faire de disques en 2000 est une conne­rie énorme. R&F : Quand un disque marche ? Jacques Wolf­sohn : Quand ça marche, c’est le bol (il­hur­le­dans­le­mi­cro), le bol ! Au­jourd’hui les gens de mai­sons de disques sont beau­coup plus près du po­gnon. Il n’y a plus d’in­dé­pen­dants vrai­ment. La mai­son Vogue — pour qui j’ai donc eu l’hon­neur de tra­vailler — et les disques Bar­clay étaient, eux, de vrais in­dé­pen­dants. Si un jour, Tri­ca­tel a un truc qui marche, un vrai gros suc­cès po­pu­laire, il se fe­ra bou­lot­ter par des gros, tout de suite, c’est pré­vu. R&F : Et les lé­gen­daires vieux stu­dios ana­lo­giques ? Jacques Wolf­sohn : Ceux des disques Vogue étaient plon­gés dans une cha­leur étouf­fante, la cli­ma­ti­sa­tion n’a ja­mais fonc­tion­né. Vous sa­vez ce qui me fait le plus mar­rer ? C’est quand les gens parlent du sonVogue. Ef­fec­ti­ve­ment, il y avait un son spé­cial, parce qu’ils ne rem­pla­çaient ja­mais le bu­rin de gra­vure par me­sure d’éco­no­mie. Les bu­rins de chez Vogue étaient car­rés ! Mais en­fin il y a aus­si et sur­tout l’ar­tis­te­qui compte. C’est comme en cuisine... On ne peut pas faire des trucs qu’on n’aime pas. Moi, je pré­fé­rais clai­re­ment le jazz et la mu­sique syn­co­pée à la va­rié­té de l’époque. En­suite, c’est une ques­tion de cer­veau. Parce qu’à mon avis, dans ce mé­tier, rien ne change. Vincent Scot­to, Jacques Wolf­sohn ou Ber­trand Bur­ga­lat, c’est pa­reil, c’est de la mu­sique. R&F : Mon­sieur Wolf­sohn, com­ment ça se pas­sait quand vous vou­liez lan­cer un disque ? Jacques Wolf­sohn : Peu de gens se sou­viennent qu’avant SLC, Eu­rope 1 était la ra­dio de Luis Ma­ria­no (char­mant jeune homme que j’ai­mais beau­coup) et Ma­ri­no Ma­ri­ni. Il n’y a au­cun moyen de lan­cer un disque. Un disque marche ou ne marche pas. Si on a fait de la Mu­sique, ça marche tou­jours. “Tous Les Gar­çons Et Les Filles” s’est ven­du à plus de cent mille exem­plaires en quelques jours. Un truc qui doit mar­cher marche. On parle de pop, là. On n’est pas dans l’art, avec ces peintres que l’his­toire adoube après leur mort, “c’étai­tun­gé­nie,etc”. Non, on parle de chan­teurs, de chan­sons. Ça marche dans les temps ou ça ne marche ja­mais. La pop, c’est le po­ker. Il faut qu’un petit truc amorce, que quel­qu’un s’in­té­resse à la chose un petit peu au dé­part... et qu’à l’ar­ri­vée ce soit mas­sif. R&F : On peut être culte, tout de même... Jacques Wolf­sohn : Culte ?! Il n’y a rien de pire. La va­rié­té, c’est de la consom­ma­tion im­mé­diate. Lais­sez-moi vous dire un truc : il y a deux sortes de mu­sique. La mu­sique lourde et la mu­sique lé­gère. Le disque de Ber­trand, c’est de la mu­sique lé­gère. Il a fait ce qu’il avait en­vie de faire. C’est pop, ce n’est pas hon­teux. At­ten­tion, ce n’est pas Stra­vins­ki non plus...

Fait avec amour

R&F : Et le hip hop , la black pop, ça vous touche ? Jacques Wolf­sohn : Une Whitney Houston chante vrai­ment bien. Ce n’est pas for­cé­ment de la merde... Quant aux rap­peurs, ils vivent vrai­ment dans le pas­sé avec leur in­ces­sant re­cy­clage de vieux gim­micks. Le pas­sé, c’est le pas­sé. Fi­ni. Stop. Sou­vent ces jours-ci, on parle de ce mé­tier comme d’une industrie. Il y a les gens qui pré­disent tout ce qui va mar­cher, la re­vue Rock&Folk est très bien pla­cée dans ce do­maine, je crois (ri­re­sar­cas­tique) mais si­non, le disque n’est pas une industrie. L’in­dus­triel de l’af­faire, c’est le mec qui presse. Si­non, le disque reste un mé­tier de créa­tion qui fonc­tionne grâce à des ar­tistes, pas à des pré­si­dents de so­cié­té. R&F : Tous les pre­miers pa­trons du disque étaient fans de jazz... Jacques Wolf­sohn : Le jazz concer­nait une toute pe­tite clien­tèle. Ça n’in­té­res­sait pas les mam­mouths de l’époque, les EMI, Odéon. Du coup, ça a per­mis à Vogue et Bar­clay de se créer. Parce que les ma­jors ne fai­saient pas at­ten­tion. Ar­rive le rock fran­çais et c’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé aus­si. Vogue et Bar­clay avaient tout : John­ny, les Chaus­settes, etc. Les pe­tits avaient les gros trucs. R&F : Com­ment s’est ef­fec­tué la tran­si­tion ? Jacques Wolf­sohn : Dès lors que la mu­sique de jazz est de­ve­nue une mu­sique d’une grande pré­ten­tion qui ne fai­sait plus dan­ser, ça a été rem­pla­cé par le rock, et puis c’est tout. R&F : Com­ment trouve-t-on une bonne chan­son ? Jacques Wolf­sohn : Je le dis et le ré­pète à chaque fois : comme un co­chon trouve des truffes. Ce mé­tier se fait à l’ins­tinct. Tu trouves la chan­son, en­suite sur­git l’ar­tiste. Il y a eu des di­zaines de ver­sions de “Sou­ve­nirs Sou­ve­nirs”, parce qu’à l’époque, le même titre était cou­vert par sept ou huit chan­teurs. Or c’est la ver­sion de John­ny Hal­ly­day qui a mar­ché, pas une autre. Je ne me suis ja­mais po­sé la ques­tion : Est-ce­que­ça­va mar­cher? Le mo­teur du truc, pour moi, n’a ja­mais été de faire du po­gnon, mais de m’amu­ser. Voi­là, c’est l’idée. Quelque part, on doit éga­le­ment se dire : Je­vais­faire un­truc­pour­fou­tre­tou­te­cet­te­mer­deenl’air. R&F : Il y a du bou­lot... Jacques Wolf­sohn : Alors vous, Rock&Folk, ce que vous ne com­pre­nez pas, c’est que même les Spice Girls, ça a été fait ave­ca­mour par quel­qu’un. Der­rière les Spice Girls, il y a un mec qui vou­lait vrai­ment faire ça, qui l’a pen­sé, construit. C’était son truc. Ce mec a fait des cas­tings, trou­vé exac­te­ment les filles qu’il fal­lait. Es­sayez de com­prendre ça, vous com­pren­drez tout. R&F : Com­ment sa­voir si un chan­teur est pop ou rock ? Jacques Wolf­sohn : En France tout est clas­sé. Tu as la mai­son de l’Au­vergne et la mai­son du Da­ne­mark, la mai­son du truc et du ma­chin. Pa­reil pour la mu­sique. En France, Un­tel fait du reg­gae pop, Ma­chin fait du me­tal bop ou je ne sais quoi (rires). Dans les autres pays, on se fout com­plè­te­ment des éti­quettes. On aime ou pas. En France, on classe... et on casse. C’est une ma­la­die fran­çaise, ça. R&F : Cer­tains tentent déses­pé­ré­ment de re­pla­cer le dé­bat sur un plan jeunes contre vieux. Peut-on consi­dé­rer ce­la comme ça ? Jacques Wolf­sohn : Ab­so­lu­ment pas, c’est une énorme conne­rie, mais en même temps, même moi, les Stones com­mencent à me gon­fler. Sa­lut les en­fants, je n’ai pas que ça à faire, mer­ci. Il est plus de mi­nuit. Jacques Wolf­sohn part dans la nuit. Il a fu­sillé (du re­gard) le pia­niste en par­tant. Sans lui, se­rions-nous là ?

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