THE FROST

Rock & Folk - - Highway 666 Revisitedf -

La nouvelle nous a frap­pés droit au coeur : Dick Wa­gner, Maestro de la Gib­son des ru­gis­santes se­ven­ties, n’est plus. Il conve­nait donc de re­ve­nir ici sur les dé­buts de ce vir­tuose au­to­di­dacte qui a for­mé avec Steve Hun­ter la dual at­tack la plus lé­tale de son époque, oeu­vrant no­tam­ment aux cô­tés de Lou Reed et Alice Coo­per. Ri­chard Wa­gner gran­dit dans le Mi­chi­gan, entre une mère dé­vouée et un père conser­va­teur et in­fi­dèle, sou­vent ab­sent. C’est pour­tant ce­lui-ci qui lui pro­cure sa pre­mière gui­tare acous­tique, de la marque Har­mo­ny. Le jeune gar­çon­net, éba­hi, vient de su­bir de plein fouet le choc du rock and roll bal­bu­tiant : El­vis Pres­ley, Ray Charles, Lit­tle Ri­chard. Oreille col­lée au poste de ra­dio, il s’exerce en gra­touillant des mor­ceaux de Duane Ed­dy puis jette son dé­vo­lu sur une Gib­son ES-345 qui l’ac­com­pa­gne­ra trente an­nées du­rant. Il dé­bute fi­na­le­ment en fon­dant un at­te­lage à quatre six- cordes, The In­vic­tas. Très po­pu­laires, ils ont l’hon­neur im­mense d’ac­com­pa­gner rien de moins que Jer­ry Lee Le­wis et Roy Or­bi­son. Dick res­te­ra mar­qué par la pré­sence scé­nique du Killer, qui dé­barque dans une Ca­dillac vert éme­raude, une bou­teille de Jack Da­niel’s à chaque pogne. Après ce­la, Il in­tègre ra­pi­de­ment les El­do­ra­dos, groupe de re­prises très co­té — Mitch Ry­der y fe­ra même ses pre­mières armes — qui rem­plit chaque soir le Nor­west Lounge, dans la ban­lieue de De­troit. Après leur sé­pa­ra­tion, l’an­cien pia­niste des El­do­ra­dos, un jouf­flu ma­nia­co- dé­pres­sif nom­mé War­ren Keith, rap­pelle alors Wa­gner pour for­mer les Boss­men, à Sa­gi­naw, avec un bas­siste-trom­pet­tiste cra­cheur de feu et un bat­teur sans doigts. Notre ju­vé­nile hé­ros, qui vient de dé­cou­vrir les Beatles, s’es­saie à la com­po­si­tion : de sa plume fer­tile naissent plu­sieurs titres qui at­teignent le nu­mé­ro 1 des clas­se­ments dans le Mi­chi­gan, entre 1964 et 1967. Des tubes in­fluen­cés par les Fab Four (“Ba­by Boy”) mais éga­le­ment par le R&B, comme la dé­mente “On The Road” sur la­quelle Dick dé­voile une tech­nique dé­jà re­mar­quable, vi­re­vol­tante. C’est une pé­riode d’in­tense ef­fer­ves­cence pour lui : il écrit sans cesse, pro­duit les en­re­gis­tre­ments, or­ga­nise les tour­nées, s’oc­cupe de la promotion... Fin 1966, les Boss­men in­cor­porent un Mark Far­ner alors âgé de quinze ans, fu­tur pi­lier de Grand Funk Rail­road, mais im­plosent quelques mois plus tard quand le mar­te­leur Pete Wood­man est écar­té (il est un peu trop por­té sur la fu­mette, ce qui sape la ré­pu­ta­tion du groupe). Dick re­joint alors Bob­by Riggs And The Che­velles qui de­vient The Frost après l’ar­ri­vée du bas­siste Gor­dy Gar­ris. A ce mo­ment, une au­di­tion in­fruc­tueuse pour Blood, Sweet & Tears per­suade le ta­len­tueux bret­teur de se concen­trer sur sa for­ma­tion. Un pre­mier single est pu­blié (l’ex­cel­lente et pro­to-psy­ché “Sun­shine”) et d’in­tenses ré­pé­ti­tions per­mettent à The Frost d’écha­fau­der son ré­per­toire. Une pres­ta­tion re­mar­quée au Mea­dow­brook Pop Fes­ti­val de Pon­tiac — MC5 et les Stooges sont en tête d’af­fiche — leur ouvre les portes des plus po­pu­leuses salles de De­troit. Une ré­pu­ta­tion flat­teuse qui in­cite Clive Da­vis (Columbia) et Sam Char­ters (Van­guard) à faire une cour as­si­due au qua­tuor, le­quel opte fi­na­le­ment pour la pres­ti­gieuse écu­rie folk du se­cond. The Frost fonce illi­co en stu­dio pour cap­ter “Frost Mu­sic”, entre Cream et les Beatles (“Jean­nie Lee”). Le style de Wa­gner y est très in­ci­sif, à la fois âpre et mé­lo­dieux, comme sur le so­lo guer­royant de “Stand In The Sha­dows”. Il est sou­te­nu par une ryth­mique en­le­vée, fa­çon Who. L’al­bum car­tonne dans le Mi­chi­gan mais Van­guard omet de dis­tri­buer la ga­lette dans le reste du pays. En 1969, stimulé par les drogues et les in­nom­brables grou­pies, The Frost s’illustre en pre­mière par­tie de Blind Faith, Ji­mi Hen­drix ou Ja­nis Jo­plin à De­troit. Un se­cond disque est cap­té au cé­lèbre Grande Ball­room, puis par­ta­gé avec des mor­ceaux en­re­gis-trés en stu­dio (la pres­ta­tion com­plète sor­ti­ra sous le titre trom­peur de “Best Of The Frost”). Il en ré­sulte “Rock And Roll Mu­sic”, moins ho­mo­gène que son pré­dé­ces­seur. Outre la chan­son-titre, vé­ri­table hymne (qui se­ra n° 1 en France, éton­nam-ment), on y trouve éga­le­ment un blues fu­mant (“Don­ny’s Blues”) et un titre rap­pe­lant beau­coup Paul McCart­ney (“Lin­da”). A l’été 1970, The Frost pu­blie “Through The Eyes Of Love”, son troi­sième et ul­time opus, pro­duit cette fois avec classe par Dick. Il s’agit d’un disque plus abou­ti, qui os­cille entre les Move époque Jeff Lynne (“Black As Night”), des titres plus hard rock (“Big Time Spen­der”) et des bal­lades très mé­lo­dieuses (“A Long Way From Home”). C’est à cette époque que Dick en­gage le ma­na­ger Den­nis Ar­fa, contre l’avis de ses ca­ma­rades. Ce der­nier or­ga­nise une ca­tas­tro­phique tour­née au Ca­na­da, en pre­mière par­tie de Chuck Berry. Au bout de quelques dates, le bat­teur Bob­by Riggs jette l’éponge et The Frost se sé­pare peu après. Den­nis Ar­fa in­vite alors Dick Wa­gner à New York pour for­mer un po­wer-trio hard rock avec le puis­sant mar­te­leur Rick Man­gone, au jeu très proche de John Bon­ham, et le cla­vier Billy Joel (oui, la fu­ture star des an­nées 80) qui s’écroule très vite, vic­time de dé­pres­sion. Pour le rem­pla-cer, Dick ra­meute le bi­ker Greg Ara­ma, ex-Am­boy Dukes. Le trio de­vient Ursa Ma­jor et signe chez RCA, tour­nant avec Jeff Beck puis Alice Coo­per. Son unique al­bum est usi­né sous la hou­lette d’un am­bi­tieux pro­duc­teur âgé de vingt et un ans, dont les longs che­veux noirs tombent jus­qu’à la taille : Bob Ezrin. Ce­lui-ci fait son­ner Dick comme Ro­bert Plant, ci­sèle des ar­ran­ge­ments éla­bo­rés (pia­no, cordes, ef­fets di­vers), em­pile les couches de six-cordes. Les grandes bal­lades, qui an­ti­cipent lar­ge­ment les eigh­ties, sont ma­gni­fiques (“Back To The Land”). Mal­gré ce disque pré­cur­seur, à la fois lourd et mé­lo­dieux, les trois mu­si­ciens se séparent après un to­tal bad trip, alors qu’ils sont blo­qués par la neige dans un mo­tel sor­dide. Ezrin sau­ra se sou­ve­nir du ta­len­tueux bret­teur puis­qu’il le convo­que­ra pour les séances de “School’s Out” (Alice Coo­per) puis “Ber­lin” (Lou Reed), ce qui mar­que­ra le dé­but d’un nou­veau et glo­rieux cha­pitre dans la longue car­rière du Maestro.

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