MUDDYWATERS

“Hard Again” Blue Sky

Rock & Folk - - La Discothèque Idéale - 096 R&F OC­TOBRE 2014

PRE­MIERE PA­RU­TION JAN­VIER 1977

Cet al­bum triom­phal marque, si on ose com­prendre, la li­bé­ra­tion du blues­man Mud­dy Wa­ters, en­fin dé­chaî­né de contrats léo­nins et né­bu­leux avec la com­pa­gnie Chess qui le main­te­nait en­ca­gé de­puis 1948. Do­té d’une fine lame de ma­na­ger, Mud­dy Wa­ters signe chez Epic. Très concer­nés, les gens de la mai­son de disques craignent de ra­ter ce pre­mier al­bum évé­ne­ment. John­ny Winter entre en lice. La rock star texane, sor­tie d’une cure de dés­in­toxi­ca­tion, af­fiche une san­té in­so­lente. Il bon­dit à l’op­por­tu­ni­té de pro­duire l’al­bum de ce­lui qu’il consi­dère comme son père : Mud­dy Wa­ters. En si­gnant chez Epic, Mud­dy voit presque ins­tan­ta­né­ment ar­ri­ver son pre­mier chèque de royal­ties pour une BO et il trouve ce­la fa­bu­leux. John­ny Winter dé­niche un stu­dio confor­table, chez le bas­siste Dan Hart­man, dans sa mai­son de West­port (Con­nec­ti­cut). L’am­biance est re­laxée, cha­leu­reuse. La se­maine du 4 au 10 oc­tobre 1976 est re­te­nue. Mud­dy ar­rive flan­qué de mu­si­ciens qui l’ac­com­pagnent sur scène : Pi­ne­top Per­kins au pia­no, Ken­ny Mar­go­lin à la gui­tare et le bat­teur Willie Big Eyes Smith. John­ny Winter a, bien sûr, sor­ti sa gui­tare. James Cot­ton joue­ra l’har­mo­ni­ca. En 1943, Big Bill Bron­zy avait don­né à l’as­pi­rant Mud­dy Wa­ters le conseil de sa vie : “Fais ton truc, et reste sur ton truc. Si tu ne lâches pas, tu fi­ni­ras par t’im­po­ser.” Et “Hard Again” se­ra ce­la. Le point culmi­nant de la longue car­rière de Mud­dy, le Rol­ling Stone ori­gi­nal, l’homme qui avait in­tro­duit le blues du Del­ta à Chi­ca­go puis au monde. Bien sûr, il existe de re­mar­quables al­bums acous­tiques de Mud­dy Wa­ters, no­tam­ment ce­lui pro­duit dès 1963 par Ralph Bass : “Mud­dy Wa­ters Folk Sin­ger” prouve et dé­montre que l’homme pou­vait se­couer ses au­di­teurs et leur col­ler la chair de poule avec sa seule gui­tare en bois. Mais là, Mud­dy a en­vie de cé­lé­brer. Il a en­vie de ren­voyer la balle à ses en­fants ter­ribles, Rol­ling Stones, Eric Clap­ton, Bob Dy­lan, tous ceux qui se ré­clament de ses blues, ont pris leurs noms de guerre sur ses po­chettes et at­tendent une ré­sur­rec­tion du maître. Mud­dy ne joue­ra pas de gui­tare sur ce disque. John­ny Winter a bien sûr de­man­dé qu’on sorte et ap­porte la Te­le­cas­ter du pa­tron. Elle res­te­ra po­sée à droite de son ta­bou­ret, sur un tré­pied, et ja­mais Mud­dy ne fe­ra signe de l’em­poi­gner. Il faut dire que les gar­çons au­tour ont du ré­pon­dant. La fa­bu­leuse at­taque de Mar­go­lin tri­pa­touillant sa Te­le­cas­ter donne la simple me­sure de l’ou­ra­gan qui s’an­nonce. D’une voix ca­ver­neuse, trem­blante d’émo­tion, Mud­dy ex­plose de joie. Comme l’a écrit son bio­graphe Ro­bert Gor­don : “Et sou­dain il n’y a plus de fer­mier, de char­rue, de grain, ni de frères Chess, de fils Chess. Sou­dain le vin est ti­ré et Mud­dy vend la ferme ! Sur ‘Man­nish Boy’, on en­tend la joie d’un homme qui chante en­fin pour lui-même !” Le stu­dio n’est pas pra­tique — la ca­bine est dis­tante, il faut grim­per une échelle pour al­ler ré­écou­ter les prises — et John­ny Winter perd presque son souffle, mais ses cris dé­ments illu­minent en­core plus “Man­nish Boy”, lui don­nant tout l’im­pact ju­bi­la­toire re­quis. Mud­dy Wa­ters dans Guitar Player : “On n’a pas ré­pé­té. On est al­lé là-bas et on jouait une chan­son jus­qu’à ce qu’elle soit au point et là on en­re­gis­trait. Tout le disque a été plié en deux jours. On au­rait pu faire mieux, mais John­ny fa­ti­guait, à un mo­ment il a im­po­sé une pause : ‘On ver­ra ça de­main’ (rires).” Ce disque énorme, violent et car­ros­sé par un Winter qui pro­fite de la gi­gan­tesque pièce pour en­re­gis­trer son monde live, sans over­dubs, pos­sède une ré­pu­ta­tion jus­ti­fiée. Par trois fois, la même équipe se réuni­ra — sans par­ve­nir à re­trou­ver la ma­gie de cette pre­mière. Tout cogne juste, tout fait sens. Le bat­teur, se­lon Mud­dy en­core “est un par­fait bat­teur de sa­me­di soir, pas un cham­pion ni rien, juste le gars qu’il fal­lait”. Ad­mi­rable éco­no­mie ! Mud­dy et John­ny sont connec­tés par un lien très fort. John­ny Winter : “La pre­mière fois où j’ai ren­con­tré Mud­dy, j’ou­vrais pour lui à l’Ar­ma­dillo, à Aus­tin, Texas. Je ne peux pas vous dire ma joie. Mud­dy était mon idole ab­so­lue de­puis l’âge de onze ans !” Les deux hommes ont en­suite en­re­gis­tré une émis­sion de té­lé­vi­sion en 1974, avec Bud­dy Miles, Dr John et Mike Bloom­field. Deux ans plus tard, en­fin au ser­vice de son idole, John­ny Winter ne com­met au­cun im­pair. Il ap­proche la mu­sique de Mud­dy avec res­pect et ne veut que l’ai­der à en­re­gis­trer un projet dont il puisse être fier. Une dé­marche par­faite qui abou­ti­ra à une mois­son de Gram­my Awards et à une mu­sique qui, au­jourd’hui en­core, garde un im­pact fou­droyant. Tout fait mouche : “Jea­lous Hear­ted Man” et ses em­poi­gnades d’har­mo, “I Can’t Be Sa­tis­fied” re­trou­vé dans sa splen­deur acous­tique, “I Want To Be Lo­ved”, trai­té fa­çon sto­nienne... Dans la grande pièce, il se passe plein de trucs peu clairs. Un in­gé­nieur an­glais se se­rait ef­frayé des condi­tions acous­tiques, de ces ins­tru­ments qui re­pissent... Pas John­ny Winter. Sur le moindre titre, il par­vient à cap­ter la vi­bra­tion jo­viale, fu­rieuse, du blues­man ori­gi­nel. Mud­dy ne cache pas sa joie : “This stuff is so good, it’s ma­king me hard again !” s’ex­clame-t-il (“tout ce que j’en­tends est tel­le­ment bon que ça me re­file la gaule !”), don­nant à l’évi­dence son titre à l’al­bum. “Hard Again” tombe en plein tsu­na­mi punk et se­ra fan­tas­ti­que­ment bien ac­cueilli sous po­chette pé­ren­ni­sée par Ri­chard Ave­don. Mud­dy Wa­ters en­tame une tour­née mon­diale. De pe­tites foules se pressent dé­sor­mais dans les salles. Mud­dy est ar­ri­vé. A 65 ans, sa car­rière re­part, grâce aux ro­ckers. Quelques an­nées plus tard, on se re­trouve dans l’avion Pa­ris-Nice avec Mud­dy Wa­ters en per­sonne, le père du blues, as­sis dans le ciel. Un homme à l’au­ra fan­tas­tique. Cha­leu­reux, hu­main. Ti­ré à quatre épingles, gi­let moi­ré, bre­telles d’ori­chalque et cos­tume Sa­vile Row, chaus­sures deux-tons, soc­quettes mi­roir. Cham­pagne ! Ame sen­ti­nelle, Mud­dy lève sa flûte et nous gra­ti­fie de mots plein d’hu­mour et de gé­né­ro­si­té. Il rit, en mode ba­ry­ton. La vie est un plat de ce­rises et par­fois, cer­tai­ne­ment, les blues fi­nissent bien.

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