JAMES COT­TON

1925(Mis­sis­sip­pi)

Rock & Folk - - Beano Blues -

Com­bien de temps lui reste-t-il ? On ne peut s’em­pê­cher d’y pen­ser quand on en­tend “Bon­nie Blue”, le der­nier titre du der­nier al­bum, “Cot­ton Mouth Man” (Al­li­ga­tor, 2013). Cot­ton a pris beau­coup de bois­sons et de sub­stances. Au mi­lieu des an­nées 90, il chope un can­cer de la gorge. Rayons, bis­tou­ri. Il ne chan­tait plus sur ses disques de­puis l’al­bum “Fire Down Un­der The Hill” (Te­larc, 2000) où Dar­rell Nu­lisch lui prê­tait dé­jà ses cordes vo­cales. “Bon­nie Blue” : c’est le nom de la plan­ta­tion où il avait contrac­té la vie en 1925. Il re­monte le fil de son exis­tence jusque-là et, comme s’il n’avait plus rien à sau­ver, pousse dans le mi­cro cette boue mou­rante, sombre et ré­cal­ci­trante. Sa voix leste et ra­dieuse n’est plus qu’une af­freuse bles­sure. Cot­ton ne joue plus la sec­tion de cuivres fun­ky dans son har­mo, comme dans les an­nées 70 quand il coif­fait son pu­blic en ar­rière et dé­bâ­chait les ca­mions. Au­jourd’hui il ne chante plus qu’à tra­vers sa gau­frette... mais avec un muscle cu­rieu­se­ment pré­ser­vé mal­gré la dé­coupe des chi­rur­giens. De­puis qu’il ne peut plus faire vo­ler les anches, qu’il doit an­ti­ci­per ses phrases et ar­ti­cu­ler ses notes, il se trouve en­core meilleur, beau­coup plus re­lax. Dé­but des an­nées 50. Un jeune har­mo­ni­ciste de blues ne peut rê­ver d’un mo­ment plus pro­pice pour s’en al­ler cuire dans le bouillon de Mem­phis. De l’autre cô­té du pont : l’Ar­kan­sas. Ce môme est ca­pable de ra­mas­ser 45 dol­lars en souf­flant dans une râpe à 15 cents. Il a neuf ans, il est re­cueilli par Rice Miller qu’il écoute sur la KFFA et dont il imite le jeu et la fa­çon de par­ler. Il trouve main­te­nant les mu­si­ciens du gig pour son idole, s’as­sure qu’ils se­ront à l’heure et en état de jouer. Les potes de Miller s’ap­pellent quand même El­more James, Ro­bert Lo­ck­wood, Pi­ne­top Per­kins... Et puis Miller se casse à Mil­wau­kee. Cot­ton est trop jeune pour te­nir la meute, pé­né­trer dans un joint ou se louer une piaule. Il s’ac­croche à How­lin’ Wolf et pour­suit sa sé­di­men­ta­tion avec cette nouvelle bande, Ju­nior Par­ker, Matt Mur­phy, Pat Hare... Ils écument les beu­glants qui ga­lonnent la 61, Cot­ton reste à la porte, il joue la pre­mière par­tie de­hors. Plus tard Wolf, puis Cot­ton, puis Par­ker na­viguent sur les ondes de la KWEM, ils dopent leur re­nom sur la ra­dio de West Mem­phis. Cot­ton dé­bute en stu­dio der­rière Wolf en 1952, chez Sam Phillips. L’an­née sui­vante, il en­re­gistre quatre titres sous son nom : Pat Hare plante un gra­buge d’am­plis dont les ga­ra­gistes les plus ul­tras cherchent en­core la for­mule. Quand Wolf se casse à son tour dans le Nord, fin 1952, le jeune Cot­ton passe le pont. Mem­phis. Mud­dy Wa­ters le cherche quand il ar­rive en ville en 1954. Ju­nior Wells l’a lar­gué, Mud­dy a be­soin d’un har­mo­ni­ciste. Cot­ton est à la hau­teur, Mud­dy le monte à Chi­ca­go où Cot­ton re­trouve quelques co­pains et en­caisse deux an­nées d’hu­mi­lia­tion. Dans les clubs, Mud­dy veut l’en­tendre jouer les so­los de Lit­tle Wal­ter à la note près. Dans les stu­dios il fait ta­pis­se­rie, Chess veut Wal­ter, pas un er­satz rus­tique de Rice Miller. Cot­ton laisse une pre­mière trace sur “All Aboard” (1956) : Wal­ter joue le pre­mier har­mo­ni­ca et Cot­ton, les mu­gis­se­ments de la lo­co­mo­tive au fond ! Il est cré­di­té sur “Got My Mo­jo Wor­king” (fin 1956), mais c’est pro­ba­ble­ment Wal­ter qui souffle. Cot­ton fait taire à ja­mais les sar­casmes en 1960 sur la scène de New­port, tou­jours dans l’or­chestre de Mud­dy. Il a la tem­pête, le contrôle et l’en­du­rance, il n’est plus Rice Miller ni Lit­tle Wal­ter. Il est le bras droit du boss et contient sa sub­stance hau­te­ment ex­plo­sive jus­qu’en 1966. Il monte alors sa boîte : le Jim­my Cot­ton Blues Band, avec le gui­ta­riste Luther Tu­cker. Il fi­gure sur la sé­rie des “Chi­ca­go The Blues Today” (Van­guard) et entre tout de suite chez les Blancs. Al­bert Gross­man s’oc­cupe de lui, Cot­ton fait les pre­mières par­ties de Ja­nis Jo­plin et la fête avec Bloom­field, Steve Miller et John­ny Winter. Sal­tos et culbutes sans lâ­cher l’har­mo­ni­ca, Cot­ton bombe les murs des deux Fill­more et en­file les fes­ti­vals mé­mo­rables, trop grand pour le South Side, trop exo­gène pour les ra­dios noires. Il taille sa route sur du billard quand ses concur­rents prennent leur part de dé­sert. Dans les an­nées 70, il mord dans le funk, le rock et le jazz et de­vient une puis­sante syn­thèse de tous les souf­fleurs de blues ( cf les al­bums Bud­dah Re­cords de 1974 et 1976, “100 % Cot­ton” et “Live & On The Move”). Il ar­rache de son dix-trous des contre­points de gui­tare lead, tou­jours por­té par une chauf­fe­rie d’élite, Matt Mur­phy, Charles Cal­mese, Ken­ny John­son, deux ou trois saxos. Une bête ! Il re­trouve John­ny Winter sur “Hard Again” en 1977, pour le co­me­back de Mud­dy Wa­ters. En 1984, dans sa course pa­vée d’al­bums in­faillibles, il po­lit quelques mi­roirs étin­ce­lants chez Al­li­ga­tor. Il est l’un des quatre in­cen­diaires de “Harp At­tack”. Un coup de bis­tou­ri, et Mr Su­pe­r­harp ar­rête le chant. Il tombe en­core les ex­cel­lents “Giant” et “Cot­ton Mouth Man”, de­ve­nant le si­de­man de ses si­de­men... sur le mar­che­pied de sa lé­gende.

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