Je­thro Tull

“A PAS­SION PLAY — AN EX­TEN­DED PER­FOR­MANCE”

Rock & Folk - - Dvd Musique - Ch­ry­sa­lis/ Par­lo­phone

On a dé­jà évo­qué ça : la dé­ma­té­ria­li­sa­tion ap­pa­rem­ment ir­ré­ver­sible de la mu­sique (et des images — le ci­né­ma est éga­le­ment me­na­cé) a beau être en marche, quelques signes laissent à pen­ser que l’éra­di­ca­tion de l’ob­jet (le sup­port, comme on dit dans les ma­jors) n’est peut-être pas en­core pour de­main. Le come-back du vi­nyle par exemple (au­quel ce journal consacre une ru­brique mensuelle) sem­ble­rait in­di­quer que des ama­teurs de rock (et pas que des vieux) ont en­vie de re­trou­ver la cha­leur du son et d’ap­pré­cier les vi­suels des po­chettes de disque tels que les de­si­gners, illus­tra­teurs et pho­to­graphes les ont ima­gi­nés. Autre pro­duit qui marche plu­tôt bien : la ré­édi­tion luxueuse, voire col­lec­tor d’un al­bum clas­sique avec, bien évi­dem­ment et pour jus­ti­fier le prix de la chose, des bo­nus, au­dio ou vi­déo. De­puis quelques an­nées, Par­lo­phone (au­jourd’hui dis­tri­bué par War­ner) met un point d’hon­neur à ré­édi­ter pro­pre­ment le ca­ta­logue de Je­thro Tull : en 2012, le la­bel a cé­lé­bré les qua­rante ans de “Thick As A Brick” en pu­bliant l’al­bum tel qu’en­re­gis­tré aux Mor­gan Stu­dios de Londres par Ro­bin Black, et ac­com­pa­gné de nou­veaux mixages sté­réo et 5.1 réa­li­sés par Steve Wil­son (le lea­der de Por­cu­pine Tree, grand ama­teur de prog rock), pro­po­sés sur un DVD. Cette par­ti­cu­la­ri­té ex­plique la pré­sence de la ré­édi­tion de “A Pas­sion Play” dans cette ru­brique. Car si un des DVD de ce cof­fret, qui en contient deux (ain­si que deux CD), com­porte ef­fec­ti­ve­ment des images — dont celles de “The Sto­ry Of The Hare Who Lost His Spec­tacles”, le petit film sur­réa­liste (et sans rap­port ap­pa­rent avec l’in­trigue du concept-al­bum) pro­je­té en in­ter­lude du­rant les concerts de Je­thro Tull en 1973 — le se­cond est en­tiè­re­ment ré­ser­vé à de l’au­dio. De plus en plus, dans ce type de cof­fret où prime le cô­té his­to­rique — “A Pas­sion Play – An Ex­ten­ded Per­for­mance” abrite un livre en cou­leur sur pa­pier gla­cé consa­cré aux pé­ri­pé­ties de l’en­re­gis­tre­ment de l’al­bum — les la­bels in­cluent des DVD, ce sup­port per­met­tant de conden­ser da­van­tage d’in­for­ma­tions et no­tam­ment des re­mix en DTS et 5.1. Ain­si, sont pro­po­sées ici, sur le pre­mier DVD, la ver­sion sté­réo de l’al­bum ori­gi­nal, pré­sen­té sous forme de ses deux faces, et une re­mixée, à nou­veau par Steve Wil­son (en sté­réo, 5.1 et DTS). Le deuxième DVD est consa­cré aux fa­meuses séances de “A Pas­sion Play” qui ont eu lieu en France, au châ­teau d’Hé­rou­ville en 1972. Dans le li­vret, Wil­son ex­plique qu’il a te­nu à les li­vrer dans un état le plus proche pos­sible de l’en­re­gis­tre­ment ori­gi­nel. En ef­fet, si des ex­traits de ces séances ont dé­jà été pu­bliés (en 1988 dans le cof­fret “20 Years Of Je­thro Tull” et en 1993 sur “Night­cap”, com­pi­la­tion ras­sem­blant des inédits en­re­gis­trés entre 1972 et 1991), ils avaient éga­le­ment fait l’ob­jet de re­re­cor­dings pos­té­rieurs et d’un mixage sé­vère au point de les dé­na­tu­rer quelque peu. L’his­toire de l’en­re­gis­tre­ment de “A Pas­sion Play”, mal en­ga­gée au dé­part, au­ra fi­na­le­ment per­mis au groupe de Ian An­der­son d’ac­cou­cher d’un de ses al­bums les plus im­por­tants des an­nées 70, di­ver­se­ment ap­pré­cié par la cri­tique, mais au­quel des fans hard­core conti­nuent de vouer un culte au­jourd’hui. En 1972, of­fi­ciel­le­ment pour chan­ger d’air, mais sur­tout pour échap­per au fisc an­glais, Je­thro Tull dé­cide d’al­ler en­re­gistre le suc­ces­seur de “Thick As A Brick” à l’étran­ger. Le groupe part pour la Suisse avant de se ra­battre fi­na­le­ment sur le stu­dio du châ­teau d’Hé­rou­ville, à cô­té de Pa­ris. La crème des mu­si­ciens an­glais de l’époque y en­re­gistre (El­ton John, Cat Stevens, Pink Floyd) et An­der­son pense que ce ne peut être qu’un cadre idéal pour mettre en boîte le nou­veau concept-al­bum qu’il a en tête. Mal­heu­reu­se­ment, le stu­dio que découvre Je­thro Tull à Hé­rou­ville n’est pas à la hau­teur de sa ré­pu­ta­tion. Sur le plan tech­nique (le matériel était dé­faillant, la plu­part des ma­chines dé­bran­chées, et même les ma­gné­to­phones ne fonc­tion­naient pas cor­rec­te­ment) et de l’hé­ber­ge­ment (les mu­si­ciens dor­maient dans un dor­toir com­mun dont la li­te­rie grouillait d’in­sectes et la nour­ri­ture les a tous ren­dus ma­lades). Fi­na­le­ment, le groupe va ren­trer en An­gle­terre, après avoir re­mi­sé l’es­sen­tiel des en­re­gis­tre­ments ef­fec­tués au châ­teau (deux titres se re­trou­ve­ront sur “War Child” en 1974) et An­der­son va écrire en vi­tesse — le groupe était alors sur le point de par­tir en tour­née — ce qui al­lait de­ve­nir “A Pas­sion Play”. Plus sombre que “Thick As A Brick”, l’al­bum aborde, va­gue­ment et de ma­nière as­sez né­bu­leuse, le thème de la vie et la mort mais, de­puis sa pa­ru­tion, on constate que cha­cun y voit — et y en­tend ! — un peu ce qu’il veut, ce qui n’est sans doute pas plus mal. Le disque se ca­rac­té­rise éga­le­ment par l’em­ploi de syn­thé­ti­seurs (une pre­mière pour Je­thro Tull) et une pro­duc­tion très riche dont, a pos­te­rio­ri, An­der­son n’est pas le der­nier à dou­ter de la per­ti­nence. Sou­vent cri­tique par rap­port à son oeuvre, le mu­si­cien l’est plus que ses fans qui ont très bien ac­cueilli “A Pas­sion Play”, spé­cia­le­ment en Amé­rique où le disque s’est aus­si­tôt clas­sé en tête des ventes. Quant à la mu­sique en­re­gis­trée à Hé­rou­ville, elle est à redécouvrir, ici, dans sa ver­sion la plus fi­dèle à l’es­prit des séances de 1973. C’est ce qui s’ap­pelle, lit­té­ra­le­ment, avoir deux al­bums pour le prix d’un.

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