Al­cool, drogues, amour, ar­gent

Rock & Folk - - Livres -

La nos­tal­gie ca­ma­rade. De­vra-t-on un jour ain­si re­bap­ti­ser cette page tant la nos­tal­gie, plus que ja­mais, est au coeur de la ren­trée lit­té­raire et fi­na­le­ment de la plu­part des livres chro­ni­qués ici ? La nouvelle garde rock (sic) n’ins­pire, semble-t-il, pas au­tant ses contem­po­rains que leurs glo­rieux aî­nés tan­dis que l’his­toire du rock est elle de­ve­nue un su­jet ma­jeur, au même titre que celle du ci­né­ma ou de la lit­té­ra­ture mais avec, no­tons-le, la lé­gère dif­fé­rence que son pas­sé y ap­pa­raît bien plus que son ac­tua­li­té, ce que, par ailleurs, cer­tains pour­raient voir comme la preuve que le binz n’est plus un truc d’ave­nir. On vous laisse juges.

Nos Fu­turs, Un Conte Post-Ré­tro FRAN­COIS GO­RIN LE MOT ET LE RESTE

Ré­tro­ma­niaques, nous le sommes tous de­ve­nus de­puis Youtube et au­cun do­maine artistique n’est au­jourd’hui épar­gné par cette vogue inexo­rable ain­si que le jour­na­liste et cri­tique rock Si­mon Reynolds nous l’avait dé­mon­tré brillam­ment dans son vaste es­sai “Ré­tro­ma­nia”, es­sai qui sert au­jourd’hui de point de dé­part au livre de l’éga­le­ment jour­na­liste et cri­tique rock, Fran­çois Go­rin, “Nos Fu­turs, Un Conte Post-Ré­tro”. Un conte donc, car l’au­teur s’ima­gine conver­ser pen­dant une se­maine avec Si­mon Reynolds sur le pas­sé, le pré­sent, voire le fu­tur de la mu­sique, leur pas­sion com­mune. Au fil de ces dis­cus­sions de connois­seurs ai­mables, se­ront évo­quées et par­fois in­vo­quées les mânes de quelques dis­pa­rus et de rock stars de niche ou vin­tage, indie ou mains­tream, Adam Green et Ka­nye West, Be­ver­ly Ken­ney et El­vis Cos­tel­lo tan­dis que le dia­logue ima­gi­naire entre les deux ma­niaques, in­té­res­sant et drôle, ex­plore ou dé­crypte ten­dances, usages et émo­tions, ré­tro, post-mo­dernes ou post-punk, mu­siques noires et pop blanches, toutes ques­tions mu­si­ca­le­ment es­sen­tielles abor­dées ici dans un très spi­ri­tuel et très ins­truc­tif échange qui ne man­que­ra pas, le chat s’y mor­dant en quelques sorte la queue, de vous em­bar­quer, via Youtube donc, vers de nou­velles dé­cou­vertes mu­si­cales du pas­sé.

Bye Bye El­vis CA­RO­LINE DE MUL­DER ACTES SUD

C’était presque de­ve­nu une tra­di­tion ici, chaque ren­trée lit­té­raire ap­por­tait son quo­ta de fic­tions wan­nabe rock ra­tées, une an­née c’était Ji­mi Hen­drix, une an­née c’était Keith Ri­chards et hop, on les dé­ca­nillait à la ka­lach et on ri­go­lait bien. C’est donc avec gour­man­dise an­ti­ci­pée que nous em­poi­gnâmes ce très sus­pect “Bye Bye El­vis” écrit par Ca­ro­line de Mul­der dont tout, la couverture élé­gante, l’édi­teur ré­pu­té, tout in­di­quait la proie de choix pour le dé­fou­lage an­nuel sur le vieux thème du “mais de quel droits’ ac­co­ler à une star im­mense et l’uti­li­ser pour une vaine et peu ra­goû­tante ten­ta­tive d’ ap­pro­pria­tion de son au­ra et de son pu­blic?”. Ima­gi­nez quelle fut donc notre dé­li­cieuse sur­prise de dé­cou­vrir au contraire, dans ce double ré­cit qui mêle une bio­gra­phie d’El­vis à l’his­toire d’un vieil Amé­ri­cain mys­té­rieu­se­ment ré­fu­gié à Pa­ris, un de ces rares cas où l’au­teur crée, de ces pré­mices im­pro­bables, un au­then­tique ro­man, dans le meilleur des sens lit­té­raire. Ecri­ture ryth­mée dont le tem­po épouse par­fois au plus près ce­lui des jambes du King et s’apaise avec lui quand le monstre sa­cré en­tame sa longue

des­cente vers sa sor­tie dé­fi­ni­tive du buil­ding, su­jet res­pec­té, l’au­teur réus­sis­sant à nous tra­cer une bio­gra­phie cor­recte dans les faits dé­crits quoique par­fai­te­ment sienne, tant El­vis, ce petit white trash aux che­veux teints, prend vie et sens sous sa plume sobre et de­vient ain­si un vé­ri­table per­son­nage ro­ma­nesque. John White, l’autre pro­ta­go­niste de ce ro­man à deux voix, cet homme âgé à la mé­moire fluc­tuante et au pas­sé énig­ma­tique dont la gou­ver­nante nous ra­conte les der­niers mois, réus­sit l’ex­ploit de ne pas dis­pa­raître ici der­rière l’autre ré­cit à l’im­mense hé­ros et son des­tin sin­gu­lier in­tri­gue­ra aus­si les lec­teurs pour­tant ve­nus là parce qu’ils cher­chaient avant tout une rare et belle bio­gra­phie ro­man­cée d’une star tout à fait dis­pa­rue der­rière tous les cli­chés ac­cu­mu­lés par ses ex­cès et nos sou­ve­nirs. Qui­conque Exerce Ce Mé­tier Stu­pide Mé­rite Tout Ce Qui Lui Ar­rive

CH­RIS­TOPHE DON­NER GRAS­SET

Or­tho­go­na­le­ment par­lant, ces deux-là ou plu­tôt ces trois-là n’au­raient ja­mais dû se ren­con­trer et en­core moins de­ve­nir amis mais le ci­né­ma fran­çais de la fin des six­ties était un petit monde et bien­tôt leurs des­tins se per­cu­tèrent. D’un cô­té, Jean-Pierre Ras­sam, un fils de fa­mille li­ba­naise à l’in­tel­li­gence flam­boyante et ta­pa­geuse, im­pro­vi­sé pro­duc­teur de gé­nie et alors, vers la fin des an­nées soixante, roi­te­let gran­dis­sant du Tout-Pa­ris du ci­né­ma, de l’autre, Claude Ber­ri ex-Lang­mann, fils de four­reurs juifs, ac­teur ef­fa­cé et réa­li­sa­teur en­core bal­bu­tiant, et en­fin Pia­lat, ogre ba­vard, réa­li­sa­teur frus­tré et sé­duc­teur im­pé­ni­tent, tous unis par les liens sa­crés du ci­né­ma et des femmes. Col­la­bo­ra­tions pas­sion­nées, tra­hi­sons tra­giques, suc­cès, dé­sastres, c’est tout le ci­né­ma fran­çais que Ch­ris­tophe Don­ner nous ra­conte ma­gis­tra­le­ment à tra­vers les des­tins de ses trois hé­ros, frères et beaux-frères en­ne­mis et pour­tant in­sé­pa­rables mo­nu­ments d’une époque en­core in­sou­ciante. Leurs fa­milles dys­fonc­tion­nelles, l’al­cool, les drogues, l’amour, l’ar­gent, les films les ont liés au­tant que sé­pa­rés mais la confla­gra­tion de leur ren­contre a alors mo­de­lé le ci­né­ma fran­çais et si la mort pré­coce de Jean-Pierre Ras­sam a vé­ri­ta­ble­ment son­né le glas d’un temps de li­ber­té artistique fol­le­ment sé­dui­sante, il en reste en­core au­jourd’hui un de ses mythes les plus vi­vants.

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