Per­fec­tion­nisme in­tran­si­geant

Rock & Folk - - En Vedette -

Outre sa voix, re­con­nais­sable entre toutes, un timbre plu­tôt grave avec une lé­gère fê­lure, l’uti­li­sa­tion, l’amour pour­rait-on dire, des gui­tares avec un son tran­chant ca­rac­té­risent aus­si son oeuvre. Si sur la pho­to de “Man­set/ Long Long che­min”, en 1972, Man­set est re­pré­sen­té avec sa gui­tare, c’est le pia­no qui oc­cupe l’es­pace cen­tral de com­po­si­tions très épu­rées. Les gui­tares pré­do­mi­ne­ront à par­tir de l’al­bum sui­vant, “Man­set/ Y’A Une Route” en 1974, en­re­gis­tré au stu­dio de Mi­lan qu’il vient de créer ex ni­hi­lo en as­so­cia­tion avec Laurent Ma­lek. En ef­fet, “Man­set/ Long Long Che­min” avait été en­re­gis­tré aux stu­dios Pa­thé dans de mau­vaises condi­tions, le cou­rant ne pas­sant pas avec les tech­ni­ciens mai­son. Au fi­nal, bien que sa­tis­fait par l’écri­ture de “Jeanne”, l’al­bum, in­clus dans la sé­rie de ré­édi­tions vi­nyle en 1978, ne res­sor­ti­ra ja­mais en CD, même si “Ce­lui Qui Marche De­vant” se­ra choi­si par Axel Bauer pour fi­gu­rer sur “Un Oi­seau S’Est Po­sé”. D’où sa dé­ci­sion de se li­bé­rer de ses contraintes en mon­tant le stu­dio de Mi­lan dans le 9e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien.

Stu­dio de Mi­lan, Ate­lier du Crabe et rock pro­gres­sif

Dé­mar­rant sans trop de moyens fi­nan­ciers, Man­set et Ma­lek doivent tout contrô­ler, pas seu­le­ment les en­re­gis­tre­ments, les or­ches­tra­tions, les ar­ran­ge­ments, le mixage et les po­chettes de disques, mais éga­le­ment la ges­tion des lieux et le matériel. Sou­vent consi­dé­ré comme un dé­miurge so­li­taire, en réa­li­té, Man­set ap­pré­cie de tra­vailler en équipe, no­tam­ment avec un groupe de mu­si­ciens qui fluc­tue­ra as­sez peu au fil du temps. On y re­trouve, entre autres, le fi­dèle Di­dier Ba­tard à la basse, Da­vid Wood­shill, Mike Les­ter, Marc Pe­ru, Paul Bres­lin aux gui­tares et Serge Pe­ra­tho­ner aux cla­viers. Pre­mière pro­duc­tion du stu­dio, “Man­set/ Y’A Une Route” va ra­di­ca­le­ment trans­for­mer son sta­tut grâce aux 300 000 exem­plaires d’ “Il Voyage En So­li­taire”. Sta­tut qu’il re­met en cause dès l’al­bum sui­vant, “Man­set” de 1976, avec des titres comme “Rien A Ra­con­ter” et “Les Vases Bleues”, sombres et tra­ver­sés par les stri­dences des gui­tares mixées en avant, des chan­sons su­perbes dans une am­biance entre rock dur et pro­gres­sif. La plu­part des mor­ceaux se­ront pour­tant ex­clus des ré­édi­tions CD. En 1978, “2870” pour­suit dans la même veine, mais en moins brut. Son échec com­mer­cial et cri­tique le dé­çoit. Epui­sé par le cu­mul des tra­vaux dans un stu­dio où, bien en­ten­du, ont en­re­gis­tré d’autres ar­tistes de va­rié­té ou de rock, Mag­ma, par exemple, pour l’al­bum “Üdü Wüdü”, Man­set re­vend ses parts tout en res­tant simple uti­li­sa­teur. Ap­pre­nant plu­sieurs langues, il dé­cide de com­men­cer ses pé­riples tout en s’ins­tal­lant un ate­lier de créa­tion, l’Ate­lier du Crabe, dans le 16e ar­ron­dis­se­ment, à la Muette. “Royaume De Siam”, en 1979, com­plète le pay­sage so­nore qui dé­fi­nit le style Man­set en met­tant en avant deux thé­ma­tiques ré­cur­rentes, le voyage, l’ailleurs, et l’en­fance qui est source d’es­poir dans un monde en dé­com­po­si­tion. Le disque, plus co­lo­ré que les pré­cé­dents, est très bien ac­cueilli par les cri­tiques et le pu­blic comme le se­ra “Ma­trice” en 1989, qui est pra­ti­que­ment son in­verse par la noir­ceur qui le tra­verse de bout en bout. De l’un à l’autre et jus­qu’à “Un Oi­seau S’Est Po­sé” en écou­tant “Lu­mières”, un de ses pré­fé­rés qui n’eut pas le suc­cès es­comp­té, “Pri­son­nier De L’In­utile”, “La Val­lée De La Paix” et “Ja­dis Et Na­guère”, Man­set dé­montre que, si ses textes ap­par­tiennent à une tra­di­tion poé­tique fran­çaise, il est éga­le­ment le meilleur re­pré­sen­tant du rock pro­gres­sif en France.

Re­voir, re­mixer, ré­or­ga­ni­ser, dé­truire, pho­to­gra­phier, peindre, écrire

En 1988, il dé­cide de faire un tri dans sa pro­duc­tion an­té­rieure, d’aban­don­ner le vi­nyle pour tout pu­blier en CD. “Ma­trice”, en 1989 et “Re­vivre”, en 1991, bé­né­fi­cie­ront quand même d’une sor­tie vi­nyle. Mais, con­trai­re­ment à ce qui s’est fait pour la presque to­ta­li­té des ar­tistes, il ne pro­pose pas un simple trans­fert, il re­tra­vaille et ré­or­ga­nise com­plè­te­ment les disques, sort des com­pi­la­tions, des cof­frets. Et, lors­qu’il juge qu’il ne réus­si­ra pas à les amé­lio­rer, il jette des chan­sons et des disques en­tiers, dé­trui­sant les ma­trices, dont celles de “Man­set/ Long Long Che­min” et la plu­part de “Man­set” 1976. Quant à “La Mort D’Orion”, il ne se­ra dis­po­nible sur CD qu’en 1996 en même temps que pa­raî­tra la com­pi­la­tion hom­mage, “Route Man­set”. D’autre part, il n’a ja­mais ces­sé d’écrire pour les autres, Michel Fu­gain, Julien Clerc, Bu­zy, Jane Bir­kin, In­do­chine, Ra­phael, Axelle Red, etc, sans par­ler des an­ciens comme Re­né Jo­ly (“Chi­mène”). Peu de ro­ckers dans tous ces noms à l’ex­cep­tion d’Alain Ba­shung en 2008, “Comme Un Le­go”, “Je Tue­rai La Pia­niste” et “Vé­nus”. Ar­tiste com­plet et très ac­tif, il a réa­li­sé au to­tal une ving­taine d’al­bums, au­tant de 45 tours, plu­sieurs com­pi­la­tions et cof­frets, des al­bums pho­tos, des ro­mans et des ex­po­si­tions de pein­ture. En 1987, il pu­blie un livre de pho­tos, “Chambres D’Asie”, et un pre­mier ro­man lié à ses voyages, “Royaume De Siam” dont la couverture, la pho­to d’un en­fant nu, se­ra par­fois cri­ti­quée. Dans les an­nées sui­vantes, al­ter­ne­ront livres de pho­tos et ro­mans dont deux pa­raî­tront dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion blanche de Gal­li­mard.

Ja­mais de scène

Man­set n’est ja­mais mon­té sur une scène. Il en eut quelques vel­léi­tés par mo­ments, sans ja­mais concré­ti­ser, avec par­fois une pointe de re­gret, peu­têtre blo­qué par son per­fec­tion­nisme in­tran­si­geant peu com­pa­tible avec les ap­proxi­ma­tions du live. Il contrôle les pho­tos sur les po­chettes comme celles qui pa­raissent dans la presse, mais se plie à cer­taines exi­gences de la promotion, du moins pour les jour­naux et la ra­dio. Il lui ar­rive de se contre­dire entre deux in­ter­views ou d’an­non­cer ses adieux avant de sor­tir un nou­veau disque peu après, mais, après tout, ce n’est qu’un ca­pri­ced’ar­tiste. Con­trai­re­ment aux idées re­çues, il n’est pas spé­cia­le­ment dif­fi­cile à in­ter­vie­wer mais il faut que son in­ter­lo­cu­teur soit un mi­ni­mum com­pé­tent et connaisse son su­jet, si­non il se re­ferme ou s’en va. Il y eut ain­si de mé­mo­rables ca­tas­trophes ra­dio­pho­niques. Con­cer­nant la té­lé, dans les an­nées 70, cé­dant aux pres­sions de son la­bel, il ac­cepte de pas­ser dans di­verses émis­sions de té­lé­vi­sion, entre Claude Fran­çois et Shei­la, dé­cou­vrant des ani­ma­teurs spé­cia­listes des ques­tions idiotes et de play-back mal ca­lés. Très vite, il dé­cide d’ar­rê­ter de se com­pro­mettre et de vendre sa tête. A l’heure ac­tuelle, une belle le­çon de ré­sis­tance, en ces temps de trans­pa­rence for­cée et d’uni­for­mi­sa­tion.

Al­bum “Un Oi­seau S’Est Po­sé” (War­ner) Mer­ci à Da­niel Le­sueur pour son livre “Man­set Ce­lui Qui

Marche De­vant” (éditions Pa­ral­lèles/ Al­ter­na­tives 1995/1997) et pour les ren­contres avec Gé­rard Man­set

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