Les Rol­ling Stones, pre­mier groupe sans uni­forme

Rock & Folk - - En Couverture - Livre “The Rol­ling Stones” (Ta­schen Books) Ta­schen Store, 2 rue de Bu­ci, 75006 Pa­ris

so­lo de sax de “Live With Me”. Ces quelques se­condes d’échauf­fou­rée so­nique, de bas­ton sté­réo lui at­tirent l’oreille des plus grands. On s’ar­rache dès lors le bon Texan qui va ap­pa­raître sur des disques de George Har­ri­son (“All Things Must Pass”), De­la­ney And Bon­nie (“On Tour” avec Eric Clap­ton), Eric Clap­ton (pre­mier al­bum so­lo ho­mo­nyme), Humble Pie (“Rock On”), Faces (“Long Player”), Dr John (“The Sun, Moon And Herbs”), Har­ry Nils­son (in­croyable chan­son “Down”), Joe Co­cker (sur la tour­née folle Mad Dogs And En­glish­men, Bob­by signe un so­lo pria­pique sur “The Let­ter”), John Len­non (“So­me­times In New York City” mais aus­si tout l’al­bum “Rock’n’Roll”), Ly­nyrd Sky­nyrd (“Don’t Ask Me No Ques­tion”). Un sou­ve­nir fort : les séances lon­do­niennes de BB King. “Quand tu joues avec un gars de la classe et de l’étoffe de BB, tu sens quelque chose s’em­pa­rer de toi, ton jeu monte un étage di­rect.” Les Stones im­mo­bi­lisent Bob­by et son pote trom­pet­tiste Jim Price du­rant toute la du­rée de l’en­re­gis­tre­ment de “Exile On Main St”. Drôle de pa­rois­sien, le com­père trom­pet­tiste ! Un ad­ven­tiste du sep­tième jour, texan et grand lec­teur de Bible... Do­mi­nique Tar­lé pho­to­gra­phie Bob­by Keys dans la four­naise de Nell­côte. Les cuivres dé­chaî­nés, li­bé­ra­teurs, sont l’un des ar­gu­ments choc d’ “Exile...”. Il est clair qu’entre deux guides comme Bob­by Keys et Gram Par­sons, les Stones ne pou­vaient ra­ter leur pè­le­ri­nage aux ra­cines de la mu­sique amé­ri­caine. Seul re­gret ex­pri­mé dans le livre : “Cet en­re­gis­tre­ment d’ ‘Exile...’ nous a blo­qués sur la Ri­vie­ra et, du coup, nous avons ra­té le grand concert du Ban­gla Desh, au Ma­di­son Square Gar­den.” Té­moin de Mick Jag­ger lors du ma­riage avec Bian­ca à Saint-Tro­pez, Bob­by en­re­gistre en 1972 un al­bum so­lo pour War­ner sur le­quel on trouve un cor­tège de stars, Beatles, Cream, Traf­fic, Moun­tain. Au­cun Rol­ling Stone n’en est. Le disque (fun­ky mais to­ta­le­ment ins­tru­men­tal) se vend mal. Sur la po­chette, le ro­cker est af­fa­lé dans l’herbe, son sax au cô­té droit, il dé­bouche une té­qui­la. Avec les Stones, Bob­by mène grand train : “La tour­née 1972 était ex­ci­tante. Mis à part Char­lie et Bill, au­cun de nous n’avait 30 ans. A ce stade je joue du saxo de­puis quinze ans. Et j’en joue dé­sor­mais avec le meilleur groupe du sys­tème so­laire. Pas mal.”

Dix ans de pur­ga­toire En 1973, les Rol­ling Stones achèvent la pre­mière par­tie de leur tour­née eu­ro­péenne. Bob­by a fait une overdose à Rotterdam. Il ne joue pas à Bruxelles. Dans un pa­lace, il com­mande au room ser­vice as­sez de bou­teilles de Dom Pé­ri­gnon pour rem­plir sa bai­gnoire. Il saute de­dans avec deux filles, boit le cham­pagne et laisse à l’or­ga­ni­sa­tion sto­nienne une ad­di­tion de 25 000 dol­lars. Mick Jag­ger n’ap­pré­cie ab­so­lu­ment pas et Bob­by Keys est vi­ré des Stones. Il as­su­re­ra quelques concerts en guest en 1975 et 1978. Er­nie Watts se­ra le saxo des Stones pour leur tour­née 1981. En 1979, pour­tant on re­trou­vait Bob­by Keys dans l’équi­pée sau­vage des New Bar­ba­rians. Soit Ron Wood, Keith Ri­chards et Bob­by avec une ryth­mique Zi­ga­boo Mo­de­liste/ Stan­ley Clarke qui fait des étin­celles dans la nuit amé­ri­caine. Mais le fou­gueux saxo ne re­vien­dra chez les Stones qu’en 1982, après presque dix an­nées de pur­ga­toire. A l’époque les Stones ré­pètent ce qui se­ra “leur pre­mière grande tour­née des

Stades en Eu­rope”, su­per­vi­sée par l’im­pi­toyable pro­mo­teur Bill Gra­ham. Les Stones sont rouillés, ten­dus, les ré­pé­ti­tions dif­fi­ciles. Un soir, Keith Ri­chards de­mande à Bob­by Keys de plan­quer avec son saxo sur le par­king. Bob­by pa­tiente des heures à l’ar­rière d’une ca­mion­nette. Au mo­ment de jouer “Brown Su­gar”, les roa­dies le font mon­ter en ca­ti­mi­ni sur scène. Le Texan cloue un mo­nu­men­tal so­lo. Jag­ger en reste in­ter­dit. Keith ri­gole. Le Texan est ré­in­té­gré. Et il res­te­ra l’une des pièces maî­tresses du bar­num sto­nien, jus­qu’à la tour­née 14 On Fire qu’il aban­donne la mort dans l’âme, aux portes de l’Aus­tra­lie, pour ren­trer se re­po­ser après un ul­time concert avec les Stones à Ros­kilde, Da­ne­mark, le 3 juillet 2014 et fi­na­le­ment mou­rir dans le Ten­nes­see le 2 décembre, cir­rhose. Jouer cette mu­sique avec cette in­ten­si­té ap­porte son lot de contre­par­ties. D’un cô­té gloire, dol­lars, jo­lies filles, sexe fa­cile, drogue om­ni­pré­sente, al­cool. Certes, le saxo­pho­niste doit par es­sence ri­ver leur clou à tous. Ses face à face avec son aco­lyte Keith Ri­chards mettent à l’épreuve les cloi­sons des pa­laces fré­quen­tés par le groupe et son en­tou­rage. Dans le film “Cock­su­cker Blues”, c’est Bob­by qui aide Keith à ba­lan­cer un té­lé­vi­seur du sep­tième étage. Re­vers de la mé­daille, an­goisse, pa­ra­no, peur pa­nique de ne plus faire par­tie du club. Ja­mais of­fi­ciel­le­ment in­tro­ni­sé Rol­ling Stone, Bob­by Keys a pour­tant don­né avec eux des cen­taines de concerts où il a li­bé­ré de son âme des sen­ti­ments fous, fu­rieux, bal­tringue bas­ton­nant dans la nuit, cor­nant comme un dam­né, at­ti­sant la four­naise. Il a fait tour­ner “Rocks Off” et “Tum­bling Dice”. Il a fait dé­col­ler “Can’t You Hear Me Kno­cking”. Il a fait l’in­fer­nal par­ti­tion de saxo de “Wha­te­ver Gets You Through The Night” pour John Len­non. Il a fait par­tie d’un groupe de gens, Beatles, Stones, Clap­ton, Dr John, Ni­cky Hop­kins, etc, qui ont chan­gé la mu­sique rock deux fois et es­sayé de main­te­nir un es­prit fon­da­teur jus­qu’au bout. A ce titre, il a li­bé­ré la foudre à la moindre men­tion de l’ex­pres­sion “Brown Su­gar” et comme di­sait Hank Williams, alors qu’il tourne ca­saque, pas un oeil sec dans la ba­raque. Bob­by Keys a vé­cu 71 ans. Un peu par­tout, sur In­ter­net, des gens confient le même sen­ti­ment fi­na­le­ment idiot d’avoir per­du quel­qu’un de cher, comme un ami, alors que bien peu l’ont réel­le­ment ren­con­tré. Keith Ri­chards, sur Twit­ter, a pos­té un mes­sage ma­nus­crit : “J’ai per­du le meilleur pote du monde et je ne peux pas ex­pri­mer la tris­tesse que je res­sens, même si Bob­by me di­rait de gar­der le mo­ral. Un autre adieu à un autre très bon ami. Tu me man­que­ras, Bob­by.” La lé­gende de Bob­by Keys ne fait sans doute que com­men­cer. En at­ten­dant, on peut le re­trou­ver sur des di­zaines d’en­re­gis­tre­ments der­rière des gens aus­si di­vers que Joe Ely, Do­no­van ou War­ren Ze­von.

Fort Knox Tout à fait symp­to­ma­ti­que­ment, on cher­che­ra un peu vai­ne­ment des pho­tos du bouillant saxo dans le mo­nu­men­tal al­bum que pu­blie ces jours-ci la mai­son Ta­schen. Fruit de mois de re­cherches et d’an­nées de prises de contacts avec les pho­to­graphes qui ont mi­traillé sans re­lâche les Rol­ling Stones du­rant leurs 50 an­nées d’exis­tence, le mo­nu­ment était an­non­cé de­puis juin, avec des pré­ci­sions uniques sur les trois éditions. Une nor­male à cent eu­ros, une Jum­bo 50 x 50 dé­di­ca­cée par le groupe, la même avec une li­tho­gra­phie et tou­jours le livre si­gné par Ron­nie Wood, Char­lie Watts, Keith Ri­chards et

Mick Jag­ger, le tout li­mi­té à 1600 exem­plaires dont une édi­tion Art, for­mat Su­mo et une édi­tion col­lec­tor XL (75 exem­plaires), d’ores et dé­jà épui­sée, sold out. Dé­jà des doutes s’éle­vaient dans la foule des col­lec­tion­neurs : “Keith se­rait

il en état de dé­di­ca­cer tous ces vo­lumes ?” Chez Ta­schen, on parle d’ex­ploit lo­gis­tique. Et on ex­plique qu’il a fal­lu trans­por­ter les 1600 feuilles à si­gner dans des contai­ners spé­ciaux en alu­mi­nium. Les pages ont sui­vi le groupe en tour­née trois ans du­rant, jus­qu’à ce que cha­cune porte les très au­then­tiques pa­raphes de Mick, Keith, Ron­nie et Char­lie. Une fois les pages si­gnées, elles furent ex­pé­diées chez l’im­pri­meur en Ita­lie et en­tre­po­sées dans une chambre digne de Fort Knox en at­ten­dant l’im­pres­sion fi­nale et la re­liure. Sa­me­di der­nier, à Pa­ris, Ga­le­rie de l’Ins­tant, Do­mi­nique Tar­lé et Ge­red Man­ko­witz com­men­çaient la cam­pagne de dé­di­caces qui se pour­sui­vra par une grande Ta­schen par­ty à Los An­geles. Dans le même temps, la ga­le­rie pa­ri­sienne Pho­to 12, 14 rue des Jar­dins Saint-Paul, ex­pose treize pho­to­graphes des Stones (dont Ro­ger Kas­pa­rian) et pro­pose images bien connues mais aus­si pho­tos in­édites (Olym­pia 1964 ou Pa­lais des Sports 1970). In­ti­tu­lée Rol­ling Stones Re­vea­led, l’ex­po­si­tion du­re­ra jus­qu’au 14 fé­vrier. Mais le livre est là, face à nous, dans sa ver­sion la plus spar­tiate. Et c’est dé­jà un ob­jet im­pres­sion­nant. Et pas uni­que­ment à cause de l’avant-pro­pos du Pré­sident Bill Clin­ton. De for­mat 33 x 33, il pèse quelque chose comme cinq ki­los et offre une plon­gée froi­de­ment chro­no­lo­gique dans cin­quante an­nées de pho­tos des Rol­ling Stones. Ajou­tons un édi­teur, quatre au­teurs et sur­tout la par­ti­ci­pa­tion de soixante pho­to­graphes. Car les Rol­ling Stones ai­maient être pho­to­gra­phiés. A la dif­fé­rence des Kinks, Pret­ty Things, Yard­birds et autres, les Stones ont tou­jours en­cou­ra­gé la pré­sence de pho­to­graphes de grand ta­lent, char­gés de les suivre. En ce sens, ils sont le pre­mier groupe conscient du pou­voir de l’image. Phi­lip Town­shend dé­marre la très longue liste. Il pho­to­gra­phie les Stones de 1962 dans un Londres noir et blanc. De­zo Hoff­man en­chaîne. Cer­taines pho­tos ra­content la lé­gende : celle de Ter­ry O’Neill mon­trant les Stones 1963 ar­ri­vant à leur stu­dio de ré­pé­ti­tions sont fa­bu­leuses de vé­ri­té. Mais les concerts de l’époque four­nissent le gros de l’at­trac­tion. Par­tout où ils passent, les Stones dé­clenchent les émeutes, com­por­te­ments dé­li­rants, le chaos les suit. Dans chaque pays où ils tournent, les Stones dé­nichent l’oi­seau rare, le pho­to­graphe qui va les ac­com­pa­gner : Bent Rej pour l’Eu­rope du Nord, JeanMa­rie Pé­rier, Do­mi­nique Tar­lé et Claude Gassian en France. A Londres et à New York, les Stones se livrent à l’ob­jec­tif des plus grands : Da­vid Bai­ley, Hel­mut New­ton, An­dy Wa­rhol, Ce­cil Bea­ton, Jer­ry Schatz­berg... Tous ap­portent leur griffe unique au mythe sto­nien. Ré­gu­liè­re­ment, les Stones testent les li­mites (la pho­to d’eux tra­ves­tis au dos de “Have You Seen Your Mo­ther, Ba­by, Stan­ding In The Sha­dow ?” en 1966). Men­tion spé­ciale à Ge­red Man­ko­witz, Ethan Rus­sell, Mi­chael Coo­per, An­nie Lei­bo­vitz. Eux dé­marrent de grandes car­rières grâce aux Stones. Cer­tains pho­to­graphes n’ont pas été re­trou­vés. Qui a pris cette éton­nante pho­to des Stones al­lon­gés avec leurs disques de che­vet (Mick porte un best of de Dy­lan, Brian “Sgt Pep­per...” des Beatles, Keith un mau­vais Ji­mi Hen­drix, Bill un Byrds et Char­lie son Otis Red­ding) ? Ce do­cu­ment n’a pas d’au­teur. C’est l’un des seuls. Pour le reste, les Stones eux-mêmes semblent avoir contri­bué. Il y a des pho­tos si­gnées Bill Wy­man (une éton­nante de Keith mon­trant ses bottes de py­thon à Mick pen­dant l’en­re­gis­tre­ment du Rock’n’Roll Cir­cus). Et puis ce que l’édi­teur ap­pelle avec gour­man­dise les Va­ria­tions. Les images de my­thiques séances de po­chette (“Bet­ween The But­tons”, “Beg­gars Banquet”, “Through The Past Dark­ly”, “Get Yer Ya-Ya’s Out”, “Goats Head Soup”) of­frant une nouvelle vision des Rol­ling Stones, comme ja­mais, puisque à quelques mil­li­se­condes du cli­ché my­thique que tout le monde connaît par coeur... Re­gar­dez notre couverture : c’est une Va­ria­tion du cli­ché qui fit la po­chette de “Jum­pin’ Jack Flash”. Cer­taines pos­tures sont dif­fé­rentes et le cli­ché de Da­vid Bai­ley a été re­mis à l’en­droit. Un truc avec les Stones : du­rant les vingt pre­mières an­nées ils savent vrai­ment s’ha­biller. Leurs trucs et leurs tours en­flamment les ly­cées. Les po­chettes de chaque 45 tours des Stones sont dis­sé­quées, ana­ly­sées, co­piées, jeans cra­moi­si, blou­son de daim, col rou­lé blanc, cein­tures ma­ro­caines, etc. Comme l’avait très bien ex­pli­qué Jean-Jacques Schuhl dans son “Rose Pous­sière”, les vê­te­ments des Stones, leur look et leur at­ti­tude, ac­ces­soires et ins­tru­ments de­viennent eux aus­si par­tie du mythe. A éga­li­té avec la mu­sique. Tout est là. Tout ce qui fait des Stones un groupe à part, au-des­sus de la concur­rence. On sa­vait les Beatles phé­no­mènes d’édi­tion. Toute per­sonne les ayant croi­sés, une se­maine en tour­née ou un jour en stu­dio, a le droit, et le de­voir, d’écrire son livre sur le su­jet. Ma­lins, les Stones ont ou­vert leurs coffres et sortent eux-mêmes beau­coup de choses ces jours-ci. Keith Ri­chards a mon­tré la voie avec sa “Life”, au­to­bio­gra­phie et fan­tas­tique suc­cès d’édi­tion in­ter­na­tio­nal. Ta­schen est un phé­no­mène d’édi­tion lui aus­si. Cet édi­teur al­le­mand a dé­mar­ré par les co­mics. Puis édi­té des livres d’art très bon mar­ché, car pré­vus d’em­blée en trois langues, al­le­mand, fran­çais, an­glais. Très vite, Ta­schen pu­blie des ou­vrages éro­tiques (pin-up, ti­ki, etc) puis se lance dans de grands tra­vaux mé­ga­los. Ci­tons le livre de 700 pages sur Mo­ha­med Ali, et “Su­mo”, ré­tros­pec­tive Hel­mut New­ton à 12 000 dol­lars, ven­due avec un che­va­let géant pour ex­po­ser l’ob­jet. Cette ré­pu­ta­tion d’édi­teur hors-norme avait tout pour amu­ser les Stones. Qui ont eux-mêmes bri­co­lé nombre de mo­no­gra­phiques vo­lumes sur leur des­ti­née ful­gu­rante.

Ni re­mords ni re­grets Bien sûr, on peut peau­fi­ner 518 pages sur les Stones et ou­blier des trucs. La tour­née 1978 n’est nulle part, pas­sée à la trappe, sans re­mords ni re­grets. La séance pho­to de “Hon­ky Tonk Wo­men” avec les filles de Soho a dû sem­bler un tan­ti­net dé­pla­cée au len­de­main de la dis­pa­ri­tion tra­gique de Brian. Brian Jones est for­cé­ment le très gros atout de la pre­mière par­tie du livre. Son look de dan­dy casque d’or du rock, co­pié dès cette époque par tous les ga­rage ro­ckers, illu­mine les pre­miers re­por­tages. Il est l’élé­ment el­fique, mys­té­rieux et plein de pa­nache. A cô­té de ce per­son­nage my­thique, on fait le bou­lot. Keith a son air de voleur de mo­by­lette, et Mick Jag­ger, très vite,

de­vient un per­for­mer unique, le pre­mier et in­dé­pas­sable mo­dèle du chan­teur rock, ba­te­leur, concer­né, jeune coq, pre­mier de­gré tou­jours, in­ter­pré­tant mille rôles. Tous les pre­miers pho­to­graphes des Rol­ling Stones ne sont pas des pros. Le cas Bob Bo­nis mé­rite d’être ici exa­mi­né. Tour ma­na­ger et pho­to­graphe ama­teur, Bo­nis a réus­si de su­perbes cli­chés des Stones qu’il ac­com­pagne dans leurs pre­mières pé­ré­gri­na­tions amé­ri­caines. Bo­nis couvre trois as­pects : la route, les stu­dios (Chess ou RCA) et (in­es­ti­mable) la vie pri­vée du groupe dans les rares ins­tants où les Stones ne sont ni en concert, ni en en­re­gis­tre­ment. Ces cli­chés cou­leurs inédits ont fait l’ob­jet d’un livre en 2010. Bo­nis était mort en 1992, son fils a tout re­trou­vé dans une malle, dans son ga­rage. Huit de ses pho­tos (cou­leurs) se re­trouvent dans le Ta­schen. Le très grand for­mat et l’im­pres­sion re­mar­quable leur rendent justice et il est pos­sible que la pho­to­gra­phie de Brian et Keith bu­vant des mar­ti­nis en maillots de bain, au bord d’une pis­cine de mo­tel, fasse des heu­reux au pays des lec­teurs. On le di­sait à pro­pos de Bob­by Keys, on trou­ve­ra ici peu de pho­tos de se­conds cou­teaux sto­niens. Ian Ste­wart est là, avec son air bou­gon. Si­non, le livre Ta­schen est conçu comme une Olympe où seuls les dieux et leurs déesses ont droit de ci­té. Ji­mi Hen­drix ap­pa­raît dans les cou­lisses du Ma­di­son. La beau­té de Ma­rianne Fai­th­full sur­vit aux purges. On découvre éga­le­ment Ani­ta Pal­len­berg en por­trait cou­leurs avec Brian Jones, au Ma­roc (par Ce­cil Bea­ton). Ce cli­ché 1967, à lui seul, rouvre grand le coffre aux sou­ve­nirs in­ter­dits, pé­riode “... Pipes Of Pan At Jou­jou­ka”. Vi­suel­le­ment comme mu­si­ca­le­ment, la plus belle époque des Rol­ling Stones semble en­core à beau­coup au­jourd’hui celle qui va de 1968 à 1970. Princes lu­ci­fé­riens du Swin­ging Lon­don, leurs confron­ta­tions avec la justice, puis le drame Brian Jones, leur confère une au­ra unique. Sou­dain, on ne joue plus. Les Stones, en ces ins­tants tra­giques/ ma­giques, ont la beau­té du diable. Non contents de pla­ner au-des­sus de la mê­lée mu­si­cale, il n’existe pas une mau­vaise pho­to d’eux à cette époque. Au­jourd’hui en­core, on a en­vie de suivre cette bande de ro­ma­ni­chels en bottes de ser­pent, de pé­né­trer tous leurs cercles de pou­voir et de ma­ni­gances pour com­prendre le noir se­cret de cette mu­sique toxique qui coule de leurs am­plis comme du mer­cure li­quide. La se­conde par­tie du livre montre le glo­rieux chaos 1969 (Al­ta­mont) puis l’exil en France (scru­pu­leu­se­ment sai­si par Do­mi­nique Tar­lé) jus­qu’à l’af­faire “Black & Blue”.

Le consor­tium des stades En­fin les Stones, nos Stones de Hyde Park et de Bruxelles, sont rem­pla­cés par une sorte de consor­tium des tour­nées à gui­chets fer­més. A par­tir de l’an 1981, les Stones jouent en stade. L’ac­cent porte dès lors sur la sa­tis­fac­tion du consom­ma­teur. Set­list de titres confir­més et or­ches­tra­tion des luttes fra­tri­cides entre les deux lea­ders. Mul­ti­na­tio­nale du spec­tacle do­mi­ci­liée aux îles Caï­man, les Stones pul­vé­risent les re­cords, tournent dans les stades (même s’ils re­viennent par­fois jouer en club), raz­zient la pla­nète de To­kyo à To­ron­to. Ma­chine de spec­tacle, de tour­née, ma­chine à suc­cès, les Rol­ling Stones éta­blissent éga­le­ment des re­cords de pro­fes­sion­na­lisme. Un soir dans un bar, un pho­to­graphe, qui ve­nait de les ren­con­trer, se po­sait à voix haute la fa­meuse ques­tion : “Sont-ce les mêmes gens qui étaient sur la po­chette de ‘Sa­tis­fac­tion’ ?” Ou bien juste des in­ter­prètes de leur propre gloire, re­jouant à gui­chets fer­més les très riches heures de sir Mick Jag­ger ? Voi­là un dé­bat qui ap­por­te­ra de l’eau au mou­lin de ce jour­na­liste qui (ré­cem­ment en­core) nous confiait : “Quel dom­mage qu’ils connaissent pa­reil

suc­cès !” Après la lé­gende du blues­man mou­rant (pour la ré­demp­tion de nos blancs pé­chés) sur le bord d’une route, voi­ci donc qu’on exi­ge­rait des ro­ckers in­trin­sè­que­ment dans la dèche ? Ce ne se­ra pas les Rol­ling Stones, qu’on se le dise. Après des dé­buts dou­lou­reux (qui abou­tissent à la perte des bandes mas­ter de leurs 21 pre­miers al­bums), les Stones, com­ment dire, ont pris des avo­cats. Qui ose­ra leur re­pro­cher ? Avant 1981 et ses fringues de spor­tif fluo­res­cent, Mick Jag­ger a été le ca­ta­ly-seur de sau­vages ex­cès. Tous ceux qui au­ront la cu­rio­si­té de re­gar­der le concert du LA Fo­rum de 1975 (que res­sort en DVD et Blu-ray Eagle), au­ront le choc de dé­cou­vrir le Jag en toxique pos­ture, dé­chaî­né, dé­mo­nique et ha­bi­té de forces in­con­trô­lables. Il semble alors le grand maître des or­gies so­niques, se­con­dé par Keith le se­rial rif­fer. Un rôle dan­ge­reux qu’il se contente d’in­ter­pré­ter en­suite, dès le concert Hamp­ton 1981. Ab­so­lu­ment pas cal­mé mais dé­sor­mais “in con­trol”, Jag­ger n’est plus le jouet de ces forces aveugles qui avaient un soir, en Ca­li­for­nie, abou­ti au cal­vaire d’Al­ta­mont. Un oeil sur la ba­garre, un autre sur le mer­chan­di­sing, il as­sure, nouvelle no­tion qui de­vien­dra celle de tous les per­for­mers rock mo­dernes. Les pho­to­graphes s’ap­pellent dé­sor­mais Ter­ry Ri­chard­son, An­ton Cor­bi­jn, Ran­kin, Mark Se­li­ger, Herb Ritts, Da­vid La­cha­pelle. Sous leurs di­rec­tives, les Stones conti­nuent d’oser de drôles de cha­peaux de vieux sor­ciers, gris comme des Gan­dalf. Leurs fa­meuses cri­nières ont vi­ré blanc (Char­lie), bou­ca­nier (Keith), mais Mick ma­ra­thone tou­jours au som­met. Im­pec­cable, sau­vé par des an­nées de jog­ging et de danse, lui qui a ar­rê­té coke et ci­ga­rette avant la nais­sance de nos plus jeunes lec­teurs, semble pos­sé­der le se­cret de l’éter­nelle éner­gie.

Ian McLa­gan RIP Ajou­tons que le livre Ta­schen se ter­mine sur une bi­blio­gra­phie re­tra­çant les ap­pa­ri­tions du groupe dans la presse mon­diale. Votre ma­ga­zine pré­fé­ré loge dans cette ru­brique dix-sept cou­ver­tures, de 1966 à nos jours. Le temps d’écrire ce long pa­pier, on ap­pre­nait en­core la dis­pa­ri­tion de Ian McLa­gan. Le fa­bu­leux pia­niste des Faces avait bien sûr été at­ti­ré dans le cercle des Rol­ling Stones par son co­pain Ron­nie Wood. Par­fois pré­sent en stu­dio (on lui doit le rou­lé de pia­no élec­trique de “Miss You”), il ac­com­pagne les Stones en concert dès 1978. Il s’est éteint à Na­sh­ville le 3 décembre, d’une crise car­diaque. Ian McLa­gan avait 69 ans. Dé­ci­dé­ment, les amis des Rol­ling Stones ne vi­vront pas cen­te­naire, mais ap­pa­rem­ment la fau­cheuse n’aime pas faire at­tendre les gar­çons qui ont dé­ci­dé que chaque soir se­rait un sa­me­di soir d’émeute.

Londres, Den­mark Street, 1964. Pho­to Ter­ry O’Neill

Confé­rence de presse, Co­pen­hague 1965. Pho­to Bent Rej

Ian McLa­gan, 1966

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