JOHN­NY WINTER

Rock & Folk - - Story - PAR BER­TRAND BOUARD

Dis­pa­ru en juillet der­nier à 70 ans, le pro­dige de Beaumont (Texas) a eu une vie dense, connais­sant à la fois les tu­multes de la rock star dé­ca­dente et les tur­pi­tudes du blues­man va­ga­bond. Au moins au­ra-t-il joué beau­coup de gui­tare...

L’ac­cueil du Fill­more East, en cette soi­rée du 13 décembre 1968, n’a rien de cha­leu­reux. Mi­chael Bloom­field, à l’af­fiche de la salle new-yor­kaise avec Al Koo­per, s’est pour­tant fen­du d’un speech en­thou­siaste, mais ce ne sont qu’ap­plau­dis­se­ments ti­mides et mines cir­cons­pectes, presque amu­sées, qui ac­com­pagnent l’ar­ri­vée sur scène d’un grand écha­las pâle comme la lune, longs che­veux pla­tine, au­ra étrange. Ce­lui-ci se pose à quelque dis­tance du mi­cro, gui­tare en ban­dou­lière, stoïque. Son ap­pa­ri­tion sus­cite une ten­sion jusque sur scène : dès l’in­tro du slow blues en­clen­ché par la gui­tare de Bloom­field, bat­teur et bas­siste se marchent sur les pieds, le rythme brin­gue­bale. L’écha­las laisse pas­ser quelques me­sures, puis s’ap­proche du mi­cro et dé­clame la pre­mière phrase du stan­dard de BB King, “It’s My Own Fault”, d’une voix aus­si noire que sa peau est blanche. Puis il li­bère une phrase de gui­tare vive comme l’éclair. Dans l’as­sis­tance, les corps se penchent en avant, des bouches s’en­trouvrent. Le voi­là plus loin qui dé­vide un so­lo tor­ren­tiel, aligne les plans an­ces­traux avec une cé­lé­ri­té dia­bo­lique, avant d’har­mo­ni­ser quelques lignes avec Bloom­field, émi­nence, alors, du blues blanc amé­ri­cain. Au mo­ment de conclure, il pul­vé­rise un ul­time flot de notes, tout seul, pen­dant de longues se­condes. La foule se lève, ap­plau­dit à tout rompre. Par­mi elle, les pontes de l’industrie du disque n’en ont pas per­du une miette. Une se­maine plus tôt, un ar­ticle de Rol­ling Stone s’en­flam­mait jus­te­ment pour ce pro­di­gieux gui­ta­riste al­bi­nos qui écume les clubs du Texas de­puis près de dix ans. Au cours des jours sui­vants, les en­chères montent, at­ti­sées par un cer­tain Steve Paul, qui s’est in­tro­ni­sé ma­na­ger du phé­no­mène. Per­sonne ne veut pas­ser à cô­té du pro­chain Ji­mi Hen­drix et Columbia aligne l’avance re­cord de 600 000 dol­lars. Après des an­nées à cou­rir les roadhouses rem­plis de red­necks bel­li­queux, John­ny Winter et son blues rock chauf­fé à blanc vont bien­tôt triom­pher à Wood­stock. Mais ma­len­ten­dus, coups bas et ex­cès en tout genre al­laient pa­ver l’avè­ne­ment du guitar he­ro ico­nique des se­ven­ties et man­quer, à plu­sieurs re­prises, de l’en­voyer val­ser dans les abymes. La ville texane de Beaumont se si­tue sur les bords du golfe du Mexique, à moins d’une heure de la Loui­siane, son at­mo­sphère fré­quem­ment vi­ciée par les ef­fluves des usines de pa­pier, de soufre et des raf­fi­ne­ries de pé­trole qui l’en­tourent. C’est là que John­ny Winter voit le jour le 23 fé­vrier 1944, d’un père cour­tier en co­ton en­core sous les dra­peaux et d’une mère pia­niste ama­teur. John­ny n’est pas un en­fant comme les autres : il souffre d’al­bi­nisme ocu­laire et ne pos­sède qua­si­ment au­cune pig­men­ta­tion dans la peau, les che­veux ou les yeux. Tête de turc de ses ca­ma­rades d’école, qui le sur­nomme

Blan­chot ou Co­ton, il ap­prend vite à user de ses poings, pré­tend de toute fa­çon ve­nir de la pla­nète Vé­nus. A dé­faut d’une vue op­ti­male — 20/400 à un oeil, 20/600 à l’autre — le jeune gar­çon, de même que son frère Ed­gar, de deux ans son ca­det et lui aus­si al­bi­nos, pos­sède une ex­cel­lente oreille. Il prend quelques cours de pia­no, s’es­saie à la cla­ri­nette, har­mo­nise à trois voix avec Ed­gar et leur père, lui-même joueur de saxo­phone et ban­jo. Après quelques ga­las rem­por­tés avec son frère en chan­tant ac­com­pa­gnés de leurs uku­lé­lés, le ga­min se prend à rê­ver d’une vie de mu­si­cien, en­vie ren­for­cée après avoir vu El­vis Pres­ley au Ed Sul­li­van Show en sep­tembre 1956. Un après-mi­di qu’il entre dans la cuisine de son ar­rière grand-père, Ole Pa, il tombe en ar­rêt, fas­ci­né par les so­no­ri­tés qui sortent du tran­sis­tor : la ser­vante noire écoute KJET, une ra­dio lo­cale dé­diée au blues. “Ni eux ni moi n’avions la bonne cou­leur de peau”, di­ra-t-il plus tard à pro­pos des blues­men noirs dont il se sent si proche. La nuit, il écoute les sta­tions de blues, le tran­sis­tor sous l’oreiller. Le mi­di, il sèche la can­tine pour dé­va­li­ser le ma­ga­sin de disques d’al­bums de How­lin’ Wolf, BB King, Jim­my Reed ou Mud­dy Wa­ters. Après une gui­tare acous­tique, Ole Pa lui a of­fert une Gib­son ES-125 élec­trique et le ga­min de douze ans s’em­ploie à re­pro­duire les licks de blues, ou ceux de Chuck Berry, des heures du­rant. Il prend quelques cours avec un DJ créole de KJET lui-même gui­ta­riste de blues, Cla­rence Gar­low, qui se­ra son men­tor. Six à huit heures d’ins­tru­ment par jour, ses pro­grès sont ra­pides. Un soir de 1959, John­ny par­ti­cipe au ci­né­ma de Beaumont à un concours pour la sor­tie du film sur le rock’n’roll “Go, John­ny, Go”. En voyant ar­ri­ver sur scène l’ado­les­cent dia­phane, le pu­blic s’es­claffe. Le ga­min les cru­ci­fie d’une re­prise de “John­ny B Goode” et rem­porte le concours, mais l’ex­pé­rience le mar­que­ra à vie. Son pre­mier groupe, John­ny And The Jam­mers, est fon­dé la même an­née et se pro­duit dans les fêtes de ly­cée, puis les clubs et les roadhouses. Loin d’avoir l’âge re­quis — Ed­gar a 12 ans ! — les mu­si­ciens tra­fi­cotent leur carte d’iden­ti­té, avec la com­plai­sance des pro­prié­taires, peu re­gar­dants du mo­ment que les gens dansent et pi­colent... Coif­fé d’une pom­pa­dour, at­ti­fé d’un cos­tard et de lu­nettes noires, le jeune John­ny com­mence à trou­ver la po­pu­la­ri­té qui l’a tou­jours fui. Il se re­nomme John­ny

Co­ol Dad­dy Winter et fait ses pre­mières ex­pé­riences éthy­liques et sexuelles. Lea­der na­tu­rel, confiant dans son ta­lent et son des­tin, il soigne te­nues, jeu de scène, ré­per­toire, consti­tué de hits rhythm’n’blues, rock’n’roll, coun­try si le pu­blic l’exige, et de quelques blues, sa vé­ri­table pas­sion : il conti­nue d’ac­cu­mu­ler les disques et les licks dans une quan­ti­té as­tro­no­mique. Sur le plan vo­cal, sa fas­ci­na­tion va de Ray Charles à Bob­by Blue Bland, dont il es­saie de re­pro­duire la fa­çon de hur­ler en fai­sant vi­brer la note. Il com­pose éga­le­ment, et ce sont deux de ses mor­ceaux, “School Day Blues”/ “You Know I Love You”, que le groupe en­re­gistre six se­maines après sa for­ma­tion dans un stu­dio lo­cal. Un soir, BB King passe au Ra­ven Club, club blues du quar­tier noir de Beaumont. John­ny s’y rend, par­vient jus­qu’à lui et le tance pour jouer à ses cô­tés. Ré­ti­cent, crai­gnant un piège du fisc (!), King fi­nit par lui prê­ter sa gui­tare pour une unique chan­son, “Goin’ Down Slow”. Dans ce club où il est le seul Blanc, Winter ob­tient une stan­ding ova­tion. Il a 17 ans. Un flingue et un cou­teau Dans les an­nées qui suivent, le jeune mu­si­cien ac­cu­mule les séances d’en­re­gis­tre­ment, comme ses­sion­man ou lea­der, pour des la­bels ré­gio­naux : en 1960 pour Ken Rit­ter, puis pour le la­bel loui­sia­nais Gro­lic. Il ne se sou­cie guère de contrat. Il s’en mor­dra les doigts. A l’été 1963, il met le cap sur Chi­ca­go, ca­pi­tale du blues élec­trique. Il y joue six soirs par se­maine les hits du mo­ment, jamme avec un Mi­chael Bloom­field ad­mi­ra­tif qui sau­ra s’en sou­ve­nir, mais ne peut as­sis­ter aux concerts de ses hé­ros dans les clubs de blues du South Side noir, où per­sonne n’ose l’em­me­ner. Re­tour au Texas, nou­velles for­ma­tions, nou­veaux en­re­gis­tre­ments. Son single, la bal­lade “Eter­nal­ly”/ “You’ll Be The Death Of Me”, sur Fro­lic, marche suf­fi­sam­ment au ni­veau lo­cal pour être dis­tri­bué na­tio­na­le­ment en 1964 par At­lan­tic. Winter et son gang (re­nom­mé The Crys­ta­liers, It And Them ou Black Plague) tournent dé­sor­mais dans tout le Sud. Aux mor­ceaux de James Brown, Otis Red­ding ou Wil­son Pi­ckett s’ajoutent les tubes de la bri­tish in­va­sion, Beatles et Stones no­tam­ment, que Winter adore. Lui et ses com­parses in­cen­dient les bouges de red­necks qui car­burent à la bière et s’amusent à ba­lan­cer leurs

Dans ce club où il est le seul Blanc, Winter ob­tient une stan­ding ova­tion. Il a 17 ans

Winter ouvre pour Mud­dy Wa­ters, par­ti­cu­liè­re­ment im­pres­sion­né par son jeu

de slide

bou­teilles sur les mu­si­ciens, obli­gés de jouer der­rière un grillage, sur­tout en Loui­siane. Winter ne se dé­place pas sans un flingue et un cou­teau, use de sa Les Paul blanche pour étendre les hur­lu­ber­lus trop in­tru­sifs qui ré­clament une troi­sième ver­sion de “In The Mid­night Hour”, se fait cour­ser sur les routes de cam­pagne par des ma­ris ja­loux, lui le spé­cia­liste des femmes ma­riées... Un rythme érein­tant, guère lu­cra­tif et fa­tal au groupe. Winter re­bon­dit à Houston, y en­re­gistre pour le la­bel d’un cer­tain Roy Ames, fu­neste per­son­nage qui re­vien­dra dans l’his­toire. Epau­lé no­tam­ment d’Ed­gar, il joue et chante de la soul six soirs par se­maine à l’Act III, club où gi­gotent de gi­rondes go­go girls dans des cages. C’est là qu’il fait la connais­sance du bat­teur Uncle John Tur­ner, dingue de blues lui aus­si. Le suc­cès des Stones avec des titres de How­lin’ Wolf ou Mud­dy Wa­ters in­cite à pen­ser qu’il ne se­rait pas sui­ci­daire de se consa­crer, en­fin, à son amour pre­mier. Tur­ner file ré­cu­pé­rer son pote bas­siste Tom­my Shan­non à Dal­las. Nous sommes dé­but 1968 et un nou­veau cha­pitre, dé­ci­sif, s’ouvre alors. Les gigs pour un trio de blues sont plus rares. Les re­ve­nus chutent, mais les trois com­pères s’ac­crochent, cir­culent entre Houston, Aus­tin et Dal­las à bord d’un cor­billard, at­ti­fés de T-shirts et pan­ta­lons hip­pies, comme les stars du rock an­glais. Leur quar­tier gé­né­ral s’ap­pelle le Vulcan Gas Com­pa­ny, re­paire de la contre-cul­ture d’Aus­tin. Ils ex­pé­ri­mentent l’acide, in­tègrent des mor­ceaux de Ji­mi Hen­drix et se bâ­tissent une ré­pu­ta­tion. Po­ly­game consom­mé, un temps ma­rié, John­ny se lasse des grou­pies dès l’ins­tant qu’elles se font ta­touer son nom sur les fesses... Au bout de quelques mois, le trio en­re­gistre en deux nuits une dé­mo dans le club vide, avec un seul mi­cro. Une poi­gnée d’ori­gi­naux plus des re­prises de Slim Har­po, Mud­dy Wa­ters, How­lin’ Wolf, BB King... L’en­re­gis­tre­ment est pro­duit par Bill Jo­sey, qui le pu­blie à quelques cen­taines d’exem­plaires et le vend sur son la­bel So­no­beat à l’au­tomne sous le titre “The Pro­gres­sive Blues Ex­pe­riment”, pour six dol­lars. Tou­jours au Vulcan, les mu­si­ciens ouvrent pour un Mud­dy Wa­ters par­ti­cu­liè­re­ment im­pres­sion­né par le jeu en slide du gui­ta­riste — Winter a dé­cou­vert la tech­nique en écou­tant ses disques, il y est de­ve­nu un maître. L’ami­tié entre le maestro du Chi­ca­go Blues et son tur­bu­lent dis­ciple texan dé­bute ici.

Wood­stock Alors que Winter est par­ti en An­gle­terre pour ten­ter de dé­cro­cher un deal avec Blue Ho­ri­zon, le la­bel de Fleet­wood Mac, l’ar­ticle de Rol­ling Stone cham­boule tous les plans. A sa lec­ture, Steve Paul, New-Yor­kais qui gra­vite dans la cour de Wa­rhol et pos­sède le club ul­tra bran­ché The Scene, s’est ré­so­lu à prendre en main cette star en de­ve­nir. Il har­cèle Winter de coups de fils, se dé­place au Texas, fi­nit par le convaincre de le suivre à New York. Le contrat avec Columbia est si­gné en fé­vrier 1969. Winter et ses deux com­parses quittent le Texas pour Staats­burg, bour­gade ru­rale à une cen­taine de ki­lo­mètres de New York, mais c’est à Na­sh­ville qu’ils en­re­gistrent “John­ny Winter”, qui sort le 15 avril 1969. C’est une le­çon de blues, éton­nante par son am­pleur et sa ma­tu­ri­té : Chi­ca­go Blues (“Be Ca­re­ful With A Fool” et son long so­lo tout en vrilles fé­roces, un bouillant “Good Mor­ning Lit­tle School Girl”), slide acous­tique en open tu­ning (“Dal­las”, “When You Got A Good Friend” de Ro­bert John­son), Del­ta blues élec­trique (“Le­land Mis­sis­si­pi Blues”), plus un soup­çon de soul (“I’ll Drown In My Own Tears” où Winter chante presque aus­si bien que Ray Charles). Le pre­mier titre au­gure du guitar he­ro en puis­sance avec riff ren­ver­sant et long so­lo sau­vage dou­blé, “I’m Yours And I’m Hers”, hymne à la polygamie que les Rol­ling Stones re­pren­dront quatre mois plus tard en ou­ver­ture de leur concert de Hyde Park (en hom­mage à Brian Jones qui l’écou­tait en boucle). La no­to­rié­té tant es­pé­rée en­fin là, John­ny Winter ne tarde guère à en dé­cou­vrir le re­vers de la mé­daille. Bill Jo­sey a re­ven­du les bandes de “The Pro­gres­sive Blues Ex­pe­riment” à Uni­ted Ar­tists, qui sort l’al­bum tel quel un mois après le deal avec Columbia. L’al­bum n’est pas moins un joyau, avec ses blues psy­ché­dé­liques et l’énorme “Mean Town Blues”, qui ré­vèle l’ins­tinct du riff fou­droyant de son gé­ni­teur. Roy Ames, por­no­graphe de pho­tos d’en­fants quand il n’of­fi­cie pas dans la mu­sique, re­vend pour sa part à At­lan­tic de quoi pu­blier plu­sieurs al­bums. Ken Rit­ter re­vend aus­si ses bandes. Quatre disques, plus ou moins lé­gaux, pa­raissent en cette seule an­née 1969. Le flot ne se ta­ri­ra ja­mais, sans que Winter ne touche un seul dollar des­sus. Suite à la sor­tie de “John­ny Winter”, Winter, Shan­non et Tur­ner cô­toient la crème de la scène rock dans tous les fes­ti­vals ma­jeurs du pays. Led Zep­pe­lin ouvre cer­taines de leurs dates, et le trio aligne une per­for­mance mé­mo­rable à Wood­stock avec un mons­trueux “Mean Town Blues” — mais Steve Paul re­fuse de voir leur pres­ta­tion fi­gu­rer dans le film ou la BO, es­ti­mant qu’il n’y a là au­cun ar­gent à ga­gner... “Se­cond Winter” ar­rive fin 1969, sous la forme d’un double vi­nyle de trois faces. La pa­lette est en­core plus large : rock’n’roll, rhythm’n’blues, jump blues, blues élec­trique, blues rock psy­ché­dé­lique... Winter ex­celle en tout. L’in­fluence de Hen­drix est per­cep­tible dans les fu­sées de “Fast Life Ri­der”, le jeu de wah-wah frap­pa­dingue de “Hust­led Down In Texas”, ou la fa­çon dont Winter dé­vaste à son tour un clas­sique dy­la­nien, “Highway 61 Re­vi­si­ted”. Les deux guitar he­roes amé­ri­cains de la fin des six­ties au­ront croi­sé le fer une di­zaine de fois — sou­vent au club The Scene, un soir au stu­dio Re­cord Plant sur une ver­sion de “The Things That I Used To Do” (avec Ste­phen Stills et Dal­las Tay­lor) qui ver­ra le jour of­fi­ciel­le­ment vingt ans plus tard. Ac­com­plis­se­ment ma­jeur, “Se­cond Winter” se­ra pour­tant le der­nier al­bum avec Uncle John Tur­ner et Tom­my Shan­non. Per­sua­dé qu’un vi­rage ré­so­lu­ment rock est la

Hen­drix dis­pa­ru, Bloom­field en sé­vère dé­clin, Winter de­vient la star de la gui­tare

amé­ri­caine

seule op­tion, Steve Paul s’est em­ployé à convaincre Winter de se pas­ser de ses frères d’armes texans, trop blue­sy. Winter s’y ré­sout à re­gret et ru­mi­ne­ra cette dé­ci­sion toute sa vie.

Trois mois d’en­fer Le gui­ta­riste rem­place sa sec­tion ryth­mique par un groupe plus étof­fé, les membres de The McCoys, éga­le­ment ma­na­gés par Paul et qui vé­gètent de­puis leur hit “Hang On Sloo­py” en 1965. L’ex­cellent gui­ta­riste Rick Der­rin­ger mis à part, c’est une au­then­tique bande de cin­trés. L’or­ga­niste Bob­by Pe­ter­son vénère Winter et le veille pen­dant son som­meil, tente de se pendre dans les bois, le bat­teur Ran­dy Z est psy­cho­tique, le bas­siste Ran­dy Jo Hobbs semble nor­mal. A leurs cô­tés, le gui­ta­riste mute vers un rock plus dur, mais fun­ky, fon­dé sur les at­taques des deux gui­tares, qui fait fu­reur sur “John­ny Winter And”, pa­ru en août 1970 (sans Pe­ter­son). Der­rin­ger ap­porte un sub­stan­tiel écot de riffs sai­gnants (“Rock And Roll Hoo­chie Koo”, “Out On A Limb”), Winter n’est pas en reste avec “Guess I’ll Go Away” ou “Pro­di­gal Son”. Sa per­for­mance vo­cale sur la bal­lade de Traf­fic, “No Place To Live”, est l’une des plus émou­vantes de sa car­rière. “John­ny Winter And Live” (sans Ran­dy Z, rem­pla­cé par l’en­clu­meur Bob­by Cald­well), dé­but 1971, cap­té lors d’une tour­née triom­phale, en­té­rine la puis­sance de feu du groupe sur scène avec des ver­sions pa­roxys­tiques de “Good Mor­ning Lit­tle School Girl”, “Jum­pin’ Jack Flash” ou “Mean Town Blues”. Le disque et son or­gie de so­los s’ins­tallent du­ra­ble­ment dans les charts. Winter est au fir­ma­ment : Hen­drix dis­pa­ru, Bloom­field en sé­vère dé­clin, il est alors la star de la gui­tare amé­ri­caine. Ce ma­gni­fique édi­fice va vo­ler en éclats. Après un concert au Fill­more East le 24 juin 1971, Winter est ra­pa­trié à Beaumont et ad­mis en hô­pi­tal psy­chia­trique suite à des pul­sions sui­ci­daires. Il a sur­tout per­du le contrôle de son ad­dic­tion à l’hé­roïne, qu’il a com­men­cé par snif­fer, puis à in­jec­ter un an plus tard, pour cal­mer ses an­xié­tés, te­nir le rythme ef­fré­né des concerts, s’iso­ler des sol­li­ci­ta­tions in­ces­santes. Il a vu tom­ber Ji­mi Hen­drix et Ja­nis Jo­plin, qui fut son éphé­mère amante, et craint d’être le pro­chain. Il in­tègre en­suite un hô­pi­tal à la Nouvelle-Or­léans, où les mé­de­cins le font dé­cro­cher cold tur­key. Trois mois d’en­fer, au­cune vi­site pen­dant six. Un joint lui vau­dra d’être at­ta­ché à son lit pen­dant plu­sieurs se­maines. Il sort en mai 1972 et sniffe de l’hé­roïne le jour de sa sor­tie. Après une overdose en 1973 dans l’ap­par­te­ment d’Uncle John Tur­ner, il entre dans un hô­pi­tal de New York, où il fi­ni­ra par dé­cro­cher de l’hé­roïne, conser­vant néan­moins une ad­dic­tion à la mé­tha­done et à l’al­cool. Sur le plan mu­si­cal, Winter par­vient à re­prendre les choses là où il les avait lais­sées sur le bien nom­mé “Still Alive And Well”, son acte de re­tour, en mars 1973. Der­rin­ger est tou­jours à ses cô­tés, tout comme Ran­dy Jo Hobbs. John­ny Hugues et Cald­well se par­tagent la bat­te­rie. Le son est plus dur, presque hea­vy, la voix de Winter âpre et ro­cailleuse. Après “Jum­pin’ Jack Flash”, Winter fou­droie deux nou­veaux titres des Stones, “Let It Bleed” la­cé­ré de slide et “Sil­ver Train”, que Jag­ger et Ri­chards lui ont of­fert avant d’en­re­gis­trer leur ver­sion. Les Stones et le gui­ta­riste texan par­tagent un res­pect ré­ci­proque — Keith Ri­chards le consi­dère aus­si bon que les grands blues­men de Chi­ca­go — ain­si que des lo­caux de ré­pé­ti­tion à New York, les stu­dios SIR, où ils se croisent fré­quem­ment. Winter fran­chit de nou­veaux éche­lons en termes de po­pu­la­ri­té et triomphe au Ma­di­son Square Gar­den en juin. Deux al­bums suivent en 1974. L’ex­cellent “Saints And Sin­ners”, pro­duit par Der­rin­ger, com­porte des mor­ceaux d’Al­len Tous­saint, Van Mor­ri­son, Chuck Berry ou des Stones, et une ma­gni­fique bal­lade rhythm’n’blues de John­ny (“Hur­tin’ So Bad”). Moins abou­ti, “John Daw­son Winter III”, en­re­gis­tré en trio (exit Der­rin­ger), offre “Rock’n’Roll People”, que John Len­non lui a don­né, une ver­sion de “Rai­sed On Rock” où Winter pille moult plans au “Free Bird” des Ly­nyrd Sky­nyrd (qui pillent eux­mêmes son riff de “Pro­di­gal Son” pour “The Needle And The Spoon”). Winter se fend de cinq ori­gi­naux dont le blues sa­lace “Sweet Pa­pa John” et un “Pick Up On My Mo­jo” qui n’a rien à en­vier aux meilleurs ZZ Top. Winter et sa troupe (Hobbs, Hugues, plus le gui­ta­riste Floyd Rad­ford) tournent dé­sor­mais avec le même avion que Led Zep­pe­lin, rem­plissent le Pa­lais des Sports en oc­tobre 1974 à Pa­ris et se pro­duisent jus­qu’en 1975 dans les stades amé­ri­cains de 50 000 à 75 000 per­sonnes.

Vache à lait “Cap­tu­red Live”, en 1976, im­mor­ta­lise cette nouvelle dé­me­sure, avec dé­fla­gra­tions de so­los sur des ver­sions ou­tra­geuses de “Bo­ny Mo­ro­nie”, “Highway 61 Re­vi­si­ted” et “Sweet Pa­pa John”. Sent-il qu’il ne peut al­ler plus loin ? Est-il las­sé du rock ? Winter se voit à cette pé­riode pro­po­ser de pro­duire Mud­dy Wa­ters et il saute sur l’op­por­tu­ni­té. En­re­gis­tré en moins d’une se­maine à l’au­tomne 1976 avec un groupe aux pe­tits oi­gnons — Winter se par­tage les gui­tares avec Bob Mar­go­lin — “Hard Again” re­trouve les grandes heures de Chess et dé­croche un Gram­my Award. Winter, qui vient d’ac­com­plir le rêve d’une vie, pro­dui­ra deux autres al­bums pour son idole et em­braie lui-même dans cette veine sur “No­thin’ But The Blues” (1977), avec les mêmes mu­si­ciens que “Hard Again”. Il a dé­sor­mais tour­né le dos à son pas­sé de dieu de la gui­tare rock : le reste de sa car­rière se fe­ra sous le signe de la note bleue. “Guitar Slin­ger” (1984), “Third De­gree” (1986), “Let Me In” (1991) et “Hey, Where’s Your Bro­ther” (1992) as­soient une cré­di­bi­li­té in­dé­niable de blues­man, à la­quelle il a tou­jours as­pi­ré. Tout va bien jus­qu’en oc­tobre 1992 et un re­tour au Ma­di­son Square Gar­den, où sa

ver­sion sau­vage de “Highway 61 Re­vi­si­ted” consti­tue l’un des points d’orgue du concert hom­mage à Bob Dy­lan. Der­rière com­mence une re­chute aux en­fers qui va du­rer dix ans. For­te­ment mé­di­ca­men­té pour des crises d’an­goisse alors qu’il reste sous mé­tha­done, per­pé­tuel­le­ment dans le brouillard, Winter est vic­time de son ma­na­ger Ted­dy Sla­tus, an­cien as­sis­tant de Steve Paul. Al­coo­lique et grand consom­ma­teur de pros­ti­tuées, Sla­tus pos­sède en Winter son unique source de re­ve­nus et l’en­voie constam­ment en tour­née, en dé­pit d’un état de san­té dé­plo­rable, en­core fra­gi­li­sé par des frac­tures aux hanches. Le gui­ta­riste doit sou­vent être por­té sur scène sur une chaise dans le noir et donne des concerts qui ter­nissent sé­rieu­se­ment sa ré­pu­ta­tion. Sla­tus dé­tourne éga­le­ment de l’ar­gent de mille et une fa­çons mais Winter, sans preuve ir­ré­fu­table, re­chigne à le congé­dier — c’est un homme de rou­tine et d’ha­bi­tude, ca­pable de rou­ler des heures du­rant pour trou­ver sa marque de yaourt pré­fé­rée, dî­nant tou­jours à la même heure, cou­ché à l’aube, le­vé en dé­but d’après-mi­di. Le gui­ta­riste Paul Nel­son, em­ployé pour l’épau­ler sur scène et alar­mé par la si­tua­tion, fi­nit par lui faire écou­ter une conver­sa­tion té­lé­pho­nique où Sla­tus le traite de “vache à lait” ( meal ti­cket). En juin 2005, Winter ren­voie Sla­tus, qui meurt quatre mois plus tard. Dans les an­nées qui vont lui res­ter, jus­qu’à son dé­cès le 16 juillet 2014 dans une chambre d’hô­tel de Zu­rich, à 70 ans, le gui­ta­riste va ré­ha­bi­li­ter sa san­té, son jeu et son nom. Deux al­bums très dé­cents de re­prises (“Roots”, “Step Back”) le re­con­nectent avec le ré­per­toire blues, rhythm’n’blues, rock’n’roll, de ses jeunes an­nées, tan­dis que les nom­breux guests té­moignent de l’éten­due de son in­fluence (War­ren Haynes, De­rek Trucks, Joe Bo­na­mas­sa) et de la consi­dé­ra­tion de ses pairs (Eric Clap­ton, Billy Gib­bons, Dr John). Pete Town­shend, Car­los San­ta­na et Ed­die Van Ha­len chantent éga­le­ment ses louanges dans le li­vret du cof­fret “True To The Blues”, pa­ru dé­but 2014. As­sailli à ses dé­buts par la crainte d’être pris pour un phé­no­mène de foire, John­ny Winter joua plus vite, plus fort, plus lon­gue­ment que ses congé­nères. Il le fit sou­vent avec une fougue et un soup­çon de fo­lie ir­rem­pla­çables.

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