King Gizzard And The Li­zard Wizard

Rock & Folk - - Disque Du Mois -

De­puis son ar­ri­vée fra­cas­sante sur nos ondes avec le mael­ström psy­ché­dé­lique de “I’m In Your Mind Fuzz”, la bande de freaks aus­tra­lienne de King Gizzard And The Li­zard Wizard est dans l’oeil du cy­clone. Le monde en­tier se l’ar­rache et ses concerts, où le groupe pro­pose des en­vo­lées cos­miques à la “In­ters­tel­lar Over­drive” por­tées par des rythmes krau­trock, sont des vé­ri­tables freak-outs comme on les ima­gi­nait à l’UFO Club ou au Fill­more Au­di­to­rium à la fin des an­nées soixante. Pro­pul­sé chef de file du mou­ve­ment psy­ché­dé­lique de­puis l’exil de Tame Im­pa­la en ter­ri­toire pop et le coup de mou de Thee Oh Sees, le groupe me­né par Stu Ma­cKen­zie n’en fi­nit pour­tant plus de brouiller les pistes. King Gizzard était at­ten­du au tour­nant en dé­but d’an­née ? Le groupe a li­vré “Quar­ters !”, un mi­ni-al­bum jaz­zy com­po­sé de quatre longs mor­ceaux sous in­fluence Gra­te­ful Dead, lais­sant au pas­sage pas mal de fans de rock ga­rage sur le car­reau. Que faire après un tel sui­cide com­mer­cial ? Ré­ponse : prendre un tour­nant à 90° et ten­ter quelque chose d’en­core plus fou. Le groupe a ain­si dé­ci­dé de re­ve­nir à un for­mat pop court, mais aus­si de dé­bran­cher toutes ses gui­tares élec­triques pour s’ins­tal­ler en ter­ri­toire ba­ba cool, am­biance feu de bois. “Pa­per Mâ­ché Dream Bal­loon” est un al­bum de rock psy­ché­dé­lique acous­tique, où si­tar, flûtes, pia­no et ta­blas viennent em­plir l’es­pace dé­lais­sé par les éclairs de fuzz. Ce par­ti pris es­thé­tique donne un cô­té co­lo­ré et cha­leu­reux à l’al­bum et per­met sur­tout au groupe de mettre en avant sa face la plus mé­lo­dique (“Pa­per Mâ­ché Dream Bal­loon”, “Time = Fate”, “Dirt”). On pense par­fois au Traf­fic des dé­buts (“Cold Ca­da­ver”) ou à des gé­né­riques de des­sins ani­més des an­nées 60 (“Bone”). Quand le groupe joue des blues de fac­ture plus clas­sique (“The Bit­ter Boo­gie”), on a par­fois l’im­pres­sion que le groupe fait son MTV Un­plug­ged sous LSD, et ce qui res­sort avant tout de cette ex­pé­rience éton­nante, c’est que King Gizzard And The Li­zard Wizard semble ca­pable de tout. Si la flûte om­ni­pré­sente a rem­pla­cé la dis­tor­sion des gui­tares, la patte King Gizzard reste iden­ti­fiable, no­tam­ment parce que le groupe garde une cer­taine pro­pen­sion à don­ner une di­men­sion épique à ses mor­ceaux. Quelques-uns d’entre eux, tels “Trap­door” ou “NGRI (Blood­stain)”, por­tés par des ryth­miques in­sis­tantes, font par­fois re­gret­ter que le groupe en garde sous le coude, mais leur conci­sion (ap­pré­ciable après les in­dul­gences de “Quar­ters !”) rend l’al­bum plus fluide. Stu Ma­cken­zie semble dé­ci­dé à faire de King Gizzard And The Li­zard Wizard un drôle de la­bo­ra­toire et réus­sit ici son pa­ri fou avec brio. Es­pé­rons tou­te­fois qu’il ne soit pas trop ob­nu­bi­lé à l’ave­nir par le be­soin de dé­ni­cher des concepts à tout prix. Ce­lui de “Pa­per Mâ­ché Dream Bal­loon” au­rait pu ac­cou­cher d’une ba­bou­se­rie niaise ; c’est un coup de gé­nie qui place King Gizzard par­mi les groupes les plus au­da­cieux et im­pré­vi­sibles du mo­ment. De Temples à Jac­co Gard­ner, la scène psy­ché ac­tuelle est in­dé­nia­ble­ment douée mais par­fois bien trop sage dans sa re­lec­ture d’une cer­taine es­thé­tique des an­nées 60. Ou­verts à toutes les ex­pé­ri­men­ta­tions, les tru­blions de King Gizzard And The Li­zard Wizard n’en font qu’à leur tête et donnent au genre un for­mi­dable coup de fouet. En écou­tant la fu­rie de “Cel­lo­phane”, qui au­rait pu ima­gi­ner qu’un an plus tard le groupe ou­vri­rait son al­bum avec un so­lo de cla­ri­nette et des ar­pèges de gui­tare folk (“Sense”) ? En tra­ver­sant le mi­roir sur cet al­bum cha­mar­ré, King Gizzard prend une nou­velle fois le risque de perdre des fans en route. C’est à la fois sui­ci­daire et in­croya­ble­ment malin. Voi­ci un groupe qui n’a peur de rien. ERIC DEL­SART

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