Os­ca­ri­sable Strict­ly Cri­mi­nal

Rock & Folk - - Le Film Du Mois -

Dans le genre

John­ny Depp peut être com­pa­ré à un mel­ting-pot des Stones en ver­sion ac­teur. Mais est-il pour au­tant un grand co­mé­dien ? Car où se trouve réel­le­ment la li­mite exacte entre le sia­moi­sage par­fait avec ses per­son­nages et son sur­jeu li­mite ca­bot ? Comme si lui-même ne pou­vait faire le dis­tin­guo entre la créa­tion pure de ses rôles et l’au­to-iro­nie re­belle qui semble par­fois ga­gner son ac­ting. Un peu comme Mar­lon Bran­do en quelque sorte... Ain­si son rôle le plus ren­table, ce­lui de fli­bus­tier­ro­cker­ma­nié­ré­pro­to-gay (mix car­ton­nesque entre Keith Ri­chards sur scène et Mi­chel Ser­rault dans “La Cage Aux Folles”) dans les “Pi­rates des Ca­raïbes” tient-il du gé­nie pur ou du one man show dé­jan­té ? Et son jeu qua­si ex­pres­sion­niste dans les poé­sies go­thiques de son pote Tim Bur­ton (comme “Ed­ward Aux Mains D’Ar­gent” ou “Swee­ney Todd”) est-il rac­cord avec ce­lui d’ac­teur à peu près nor­mal du 21e siècle ? Quoi qu’il en soit, Depp existe éga­le­ment par ses frasques mul­tiples qui font de lui l’un des fé­tiches de la presse à sen­sa­tion. Pour ses ma­riages di­vers et bi­gar­rés (Va­nes­sa Pa­ra­dis, Amber Heard), ses phrases me­na­çantes lan­cées à l’ar­rache pen­dant les in­ter­views (“Si quel­qu’un­har­cè­le­me­sen­fants,je­le­dé­trui­rai!”) et son quo­ti­dien rock’n’roll où il semble vou­loir prou­ver qu’il est la der­nière star funk de sa gé­né­ra­tion (il va cher­cher ses en­fants à l’école ac­com­pa­gné d’un aigle et est ap­pa­ru bour­ré aux der­niers Hol­ly­wood Films Awards). Une fa­çon d’exis­ter en­core aux yeux du grand pu­blic, sur­tout quand l’ombre de l’im­po­pu­la­ri­té com­mence à poindre. Car de­puis l’im­mense suc­cès du der­nier “Pi­rates Des Ca­raïbes” en 2011, l’ac­teur a cu­mu­lé les bides. Ni “Trans­cen­dance” (science-fic­tion men­tale post-éco­lo), ni “Rhum Express” (thril­ler éthy­lique à Por­to Ri­co), ni même sur­tout “Lone Ran­ger” (wes­tern lou­foque au bud­get pha­rao­nique) n’ont ta­pé dans l’oeil de ses fans. Depp, ac­cep­tant (du coup ?) de faire quelques ap­pa­ri­tions fu­gaces et ami­cales. Voir la gui­gno­lade “21 Jump Street” (adap­té de la sé­rie qui le ré­vé­la à la fin des eigh­ties) ou — plus space — la sé­rie B d’hor­reur fau­chée et iro­nique “Tusk” (l’his­toire d’un homme trans­for­mé en morse !) où, plan­qué in­co­gni­to sous une tonne de la­tex dans la peau d’un chas­seur de prime qué­bé­cois, il ap­pa­raît sous le pseu­do­nyme abs­cons de GuyLa­pointe au gé­né­rique. Re­belle, on vous dit. Alors ? Depp est-il fi­ni ? Son heure de gloire est-elle dé­fi­ni­ti­ve­ment pas­sée ? On au­rait pu le croire jus­qu’à ce qu’il ac­cepte la pro­po­si­tion de Scott Coo­per (réa­li­sa­teur du mé­lan­co­lique “Cra­zy Heart” sur la fin de par­cours d’un chan­teur coun­try) pour in­car­ner un bad-guy tei­gneux dans “Strict­ly Cri­mi­nal”. Un bud­get moyen (53 mil­lions de dol­lars, moi­tié de son ca­chet pour le der­nier “Pi­rates Des Ca­raïbes“) pour ce film de gang­ster où il se donne (en­fin) à fond sans vrai­ment en ra­jou­ter dans l’exa­gé­ra­tion. Front ra­sé, ric­tus aux lèvres, re­gard flip­pant et prêt à tuer n’im­porte qui pas­sant à sa por­tée dès qu’il rentre dans le cadre, Depp ne ca­bo­tine plus. Et n’exa­gère pas non plus. Il est ! A sa­voir James Bul­ger, big chef d’une or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle ir­lan­do-amé­ri­caine contrô­lant les bas-fonds du Bos­ton des an­nées 70 et contraint de col­la­bo­rer avec la fli­caille du coin pour mettre à bas la ma­fia ita­lienne qui fait des ra­vages. Si le ma­quillage un peu ou­tran­cier alour­dit le vi­sage de l’ac­teur, ce­lui-ci est à fond la caisse. Ses re­la­tions am­bi­guës et com­pli­quées avec son fran­gin avo­cat, son pote d’en­fance de­ve­nu agent du FBI ou avec les membres de son gang ré­vèlent la na­ture psy­cho­pathe de son per­son­nage qu’il com­pose ad­mi­ra­ble­ment au nerf ten­du près. Comme si Depp ren­dait aus­si hom­mage à tra­vers son jeu aux mau­vais­gar­çons des vieux clas­siques des films de gang­ster de la même firme pro­duc­trice (War­ner). On pense alors plus à James Ca­gney dans “L’En­fer Est A Lui” ou George Raft dans “Le Pe­tit Cé­sar” plu­tôt qu’à De Ni­ro dans “Les Af­fran­chis”. Bref, un film net­te­ment os­ca­ri­sable (en­sal­lesle25no­vembre).

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