RO­VER

Le géant fran­çais à l’écri­ture dé­li­cate sort en­fin son deuxième al­bum. L’évé­ne­ment n’a pas lais­sé in­sen­sible notre re­por­ter.

Rock & Folk - - Tête D’affiche - JEROME REI­JASSE

Un ver­tige. Un trou noir. Une évi­dence. “Let It Glow”, deuxième al­bum de Ro­ver, est un disque à la nos­tal­gie fu­tu­riste, une cas­cade de rêves qui inonde le réel, la confir­ma­tion que Ti­mo­thée Ré­gnier, son iden­ti­té de ter­rien, est un ar­tiste dé­me­su­ré, mons­trueux, in­tou­chable. Ses nou­velles chan­sons ir­ra­dient, creusent, élèvent, ter­rassent, illu­minent, convoquent, avalent, ex­plosent, dé­chirent et aiment. Elles sont au-de­là du Bien et du Mal, au-de­là du confort, loin des pe­tites mes­qui­ne­ries rock ac­tuelles. Sur la po­chette, Ro­ver res­semble au­tant à un per­son­nage de Fass­bin­der qu’à un voyou pro­pul­sé en ter­rain hos­tile, quand la bas­ton exige un ca­davre. Il est là, fier, droit, blond, en cuir, il re­garde quelque chose, peut-être la concur­rence qui s’es­souffle et qui va com­prendre, en écou­tant ce disque mo­no­lithe et à la classe ani­male, qu’il est dé­jà trop tard. Il re­garde ce qu’il vient de créer, il est Ga­lac­tus, le dé­vo­reur de pla­nètes, il est ce­lui qui ne re­nonce pas.

Dan­ser avec la peur

Il ar­rive à son la­bel pa­ri­sien à l’heure, il est géant, on le re­garde comme on ac­cueille une prophétie. Son sou­rire sait val­ser avec une vraie dou­ceur quand ses yeux, eux, pro­mettent des tour­billons de poé­sie vis­cé­rale. Il parle avec le calme de ceux qui ont tra­ver­sé les tem­pêtes de la so­li­tude et qui y ont sur­vé­cu. L’ar­ro­gance lui irait bien mais il pré­fère la pas­sion. C’est son choix. Il a en­re­gis­tré son disque en Bre­tagne, dans un vieux bâ­ti­ment han­té par l’ana­lo­gique et le sa­voir-faire. Au mi­lieu d’un ma­té­riel an­cien, vi­vant, ca­pri­cieux, in­cor­rup­tible. Comme sa mu­sique. Sur la console qui a ac­cou­ché du “... Me­lo­dy Nel­son” du père de Char­lotte. Après le suc­cès cri­tique et com­mer­cial de son pre­mier ef­fort stu­dio en 2012 et une tour­née ma­ra­thon, Ro­ver a ven­du toutes ses cer­ti­tudes, toutes ses ha­bi­tudes, toutes ses fi­celles pour re­par­tir au front, nu, seul, du cô­té de Bruxelles. Là, il écrit, il com­pose, au pia­no, dans sa tête, il note ses songes et les des­sine à coups de notes pré­caires, rares, belles. Il pré­cise : “Il a fal­lu jus­te­ment en­le­ver le poids du pre­mier disque et re­par­tir de zé­ro. Au sens propre, vrai­ment. C’est très com­pli­qué. Dé­jà, le corps doit s’ha­bi­tuer à un autre rythme de vie. Il y avait une vo­lon­té de s’iso­ler, phy­si­que­ment et in­tel­lec­tuel­le­ment. Et puis de se re­mettre le dé­fi de se sur­prendre, de se sé­duire à l’écri­ture.” Son mi­roir a vi­si­ble­ment ré­sis­té à ce nou­vel as­saut. Ro­ver a chan­gé sa fa­çon de faire : “Sur le pre­mier al­bum, quand une chan­son ne pre­nait pas, il m’ar­ri­vait de for­cer pour al­ler à l’en­droit où je vou­lais al­ler. Et là, j’ai lais­sé la mu­sique par­ler, s’ex­pri­mer. Prendre le des­sus. Je lais­sais re­po­ser de temps en temps. Et ça se fai­sait de fa­çon beau­coup plus spon­ta­née, na­tu­relle. Une flui­di­té. Et les chan­sons s’écri­vaient et se fi­nis­saient presque toutes seules... Sur un pre­mier disque, on se pré­sente, on es­saye de convaincre, soi-même et les autres. J’ai ra­pi­de­ment éva­cué tout ça pour cet en­re­gis­tre­ment. La peur, il faut dan­ser avec, plu­tôt que d’es­sayer de la fuir. C’est ça, mon disque...” Voi­là peut-être pour­quoi il offre cet équi­libre sau­vage, entre quelque chose à la vio­lence lu­mi­neuse et une ca­resse de té­nèbre. On passe d’une fosse abys­sale à une val­lée vierge de toute ac­ti­vi­té hu­maine, on na­vigue entre pas­sé et fan­tasme, fu­tur et ex­plo­ra­tion.

Ve­lours d’apo­ca­lypse

Ro­ver est moins un in­ter­mit­tent du spec­tacle qu’un dé­fri­cheur. Il ne se contente pas des au­to­routes, lui qui re­con­naît un vé­ri­table amour pour les mé­ca­niques de bi­tume. Comme Ernst Jün­ger, il sait que l’aven­ture com­mence quand le che­min n’existe plus. Il chante — évi­dem­ment ja­mais fron­ta­le­ment, il n’ap­par­tient pas à la ca­té­go­rie de ceux qui n’avancent qu’avec des slo­gans dé­biles — cette peur qui nous pa­ra­lyse, cette trouille contem­po­raine qui nous trans­forme en ombres. C’est, oui, un ver­tige for­mi­dable. Ro­ver, c’est l’an­ti-cy­nisme, l’an­ti-dé­ri­sion. C’est aus­si en ce­la qu’il est pré­cieux. Et que ses chan­sons sont im­por­tantes. On peut croi­ser Len­non, Bo­wie et quelques autres sur ses titres. On peut aus­si s’en foutre comme de son pre­mier com­pact-disc. Ro­ver n’a pas be­soin d’être va­li­dé par des in­fluences. Il écrit la suite de l’His­toire. Sa mu­sique, c’est de l’élec­tri­ci­té dra­pée dans un ve­lours d’apo­ca­lypse, c’est de l’amour non né­go­ciable, des mondes loin­tains, ima­gi­naires qui cô­toient des images d’un pré­sent trans­fi­gu­ré. Ro­ver chante comme on en­lace un sou­ve­nir, c’est une si­rène à la vi­ri­li­té in­dé­niable. Il tend une main que l’on sai­sit sans hé­si­ta­tion.

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