WEIRDAL YANKOVIC

Par un étrange concours de cir­cons­tances, ce grand écha­las et ses pa­ro­dies dro­la­tiques se sont ré­cem­ment mis à car­ton­ner aux USA. La re­vanche des geeks ? L’in­té­res­sé ré­pond.

Rock & Folk - - Tête D’affiche - FRAN­ÇOIS KAHN

Ceux qui ont gran­di dans les an­nées 80 ont fa­ta­le­ment aper­çu un jour à la té­lé les clips de “Beat It” et “Bad” re­vus et cor­ri­gés en “Eat It” et “Fat” par un grand da­dais qui glis­sait un gag vi­suel dans chaque plan. Quelques an­nées plus tard, le ni­gaud aux longs che­veux fri­sés re­vêt une per­ruque blonde et une Fen­der Mus­tang, s’at­taque au grunge dans “Smells Like Nir­va­na”, et c’est re­par­ti. Au fil des ans, Weird Al Yankovic a re­pris Green Day et Mi­ley Cy­rus, sur­pris les foules par son flow de rap­peur, pas­ti­ché les Pixies, confec­tion­né des di­zaines de vi­déo dé­mentes. Et l’an der­nier, ça fi­nit par payer : huit clips mis jour après jour en ligne sur des sites amis (y com­pris le Wall Street Jour­nal) ont pro­pul­sé “Man­da­to­ry Fun” en tête des charts US.

Sel­fie à des fu­né­railles

Du coup, le Man­da­to­ry Tour a dé­bar­qué à Bruxelles. Alors que le groupe en­tame l’in­tro de “Hap­py” de Phar­rell Williams ( ou plu­tôt “Ta­cky”), Weird Al ap­pa­raît sur l’écran géant, fil­mé par une ca­mé­ra : en­core dans la rue, vê­tu d’un cos­tard criard, il se fraye un pas­sage vers les cou­lisses, quitte à ta­bas­ser un pas­sant ou deux, tout en cé­lé­brant les gens qui im­priment leur CV en Co­mic Sans et se prennent en sel­fie à des fu­né­railles. Ar­ri­vé sur scène pour la fin du titre, Yankovic en­file vite son ac­cor­déon pour une de ses ma­rottes, le med­ley de tubes fa­çon pol­ka, “le style dans le­quel ces mor­ceaux étaient faits pour être joués”. Et de fait, “Sexy And I Know It” et “Get Lu­cky” re­vêtent une di­men­sion quelque peu in­at­ten­due en ver­sion Fri­da Oum Pa­pa. L’ar­tiste s’es­quive avec son groupe et re­vient cos­tu­mé en pieuvre de ve­lours mauve, une tranche géante de gruyère sur la tête du gui­ta­riste. C’est l’hom­mage à La­dy Ga­ga, “Per­form This Way”. Cu­rieu­se­ment (ou pas), Al­fred Yankovic n’a pour­tant rien d’un ex­cen­trique hors de la scène ou du stu­dio : c’est un type calme et dé­ten­du, lui­même éber­lué d’avoir au­tant du­ré. De fait, tous les deux ou trois ans, Yankovic est par­ve­nu à re­bon­dir avec au moins une pa­ro­die qui fait mouche. Le ré­per­toire a évo­lué avec les modes, pas la mé­thode : “Je ne prends que des tubes que j’aime bien — c’est un sup­plice de chan­ter soir après soir une chan­son qu’on dé­teste — je cherche un angle, et je peux pas­ser en­suite des se­maines ou des mois à bos­ser sur les pa­roles. Et si ça marche, je de­mande l’au­to­ri­sa­tion aux ar­tistes. Une loi amé­ri­caine au­to­rise la pa­ro­die, mais elle ne couvre pas tout à 100 %, et je pré­fère de toute fa­çon être ré­glo.” Et, à part quelques in­ci­dents ou mal­en­ten­dus, Weird Al a tou­jours ob­te­nu cet ac­cord. Dans le mé­tier, re­fu­ser un titre à Weird Al Yankovic est peut-être plus mal ju­gé que de cé­lé­brer “Mein Kampf”. La scène co­mique amé­ri­caine l’adore. Kurt Co­bain le qua­li­fiait dans son jour­nal de

“gé­nie pop-rock mo­derne de l’Amé­rique”, une ex­pres­sion que Yankovic ré­pète, par­ta­gé entre fier­té et in­cré­du­li­té.

Cul­ture geek

Pour du sen­sa­tion­nel, il fau­dra pas­ser par la case du bio­pic mu­si­cal, vu que la bande-an­nonce de “Weird : The Al Yankovic Sto­ry” a dé­jà été tour­née. Aa­ron Paul (“Brea­king Bad”) y campe un Yankovic lé­gè­re­ment dra­ma­ti­sé : liai­son avec Ma­don­na, al­cool, pri­son... Comme beau­coup d’autres ap­pa­ri­tions té­lé ou In­ter­net de Weird Al ou ses fausses in­ter­views de mu­si­ciens, la fausse bande-an­nonce passe en en­tracte lors des nom­breux chan­ge­ments de cos­tumes, qui per­mettent à Yankovic d’être le rap­peur de ban­lieue (ré­si­den­tielle) de “White & Ner­dy”, le prê­cheur d’ “Amish Pa­ra­dise” et bien sûr l’obèse hy­per­agile de “Fat”. Le tout avec une cul­ture geek to­ta­le­ment as­su­mée : “Vers 2005, les mé­dias ont trou­vé que les geeks étaient der­rière plein de choses cool, et les gens ont chan­gé de re­gard sur moi.” Mais Weird Al n’a lui-même pas chan­gé : tou­jours le même groupe, im­pec­cable sur scène (“Le cla­vier n’est là que de­puis 24 ans, on le bi­zute en­core”), et tou­jours le même es­prit Mad Ma­ga­zine, sans sar­casme ou cy­nisme. Et à l’heure où n’im­porte qui avec In­ter­net, un mi­cro et une web­cam, peut tor­cher en quelques mi­nutes une ver­sion en­core plus gra­ve­leuse de “Blur­red Lines” et la mettre sur YouTube, trans­for­mer le titre de Ro­bin Thicke en le­çon de gram­maire et de syn­taxe (“Word Crimes”) de­mande au­tre­ment plus de tra­vail et de cou­rage. Ce qui rend Weird Al Yankovic li­mite en­core plus étrange et in­dis­pen­sable qu’à ses dé­buts.

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